20/04/2013 23:57:40
Côte d'Ivoire: Le résultat de la démocratie des bombes - partie B
Ceux qui connaissent le parcours héroïque du grand personnage qu’est Laurent Gbagbo le voient avec beaucoup de douleur assis dans le box des accusés de la CPI, alors que son bourreau, Alassane Ouattara, et les chefs de guerre de ce dernier vaquent tranquillement à leurs activités criminelles. Comment peut-on en arriver là sans désaveu massif de l’opinion publique dans les pays occidentaux, où l’on se dit pourtant attaché aux principes d’une justice indépendante et impartiale et au respect des droits de la personne ?
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En aout et en septembre 2011, je suis allé seul et à mes frais pendant un mois au Ghana, pays voisin à l’est de la Côte d’Ivoire. J’ai pu rencontrer là-bas des Ivoiriens forcés de s’exiler. En plus de parler à de nombreux réfugiés, dans les camps et à l’extérieur, j’ai pu m’entretenir avec le coordonnateur de programme à la commission ghanéenne des réfugiés (Ghana Refugee Board), M. Tetteh Kwao Padi, ainsi qu’avec M. Kelly Forson, directeur du camp de réfugiés Ampain, près du village d’Esiama, dans le Sud-Ouest du Ghana. Le camp se trouve également non loin de la municipalité de Nkroful, lieu de naissance de Kwame Nkrumah, père de l’indépendance du Ghana. D’autres camps de réfugiés ivoiriens se trouvent au Libéria et au Togo, et des Ivoiriens vivent en exil forcé dans beaucoup d’autres pays.

L’afflux de réfugiés ivoiriens dans les pays voisins a commencé en février 2011. Les réfugiés sont de toutes les classes sociales. J’ai rencontré des agriculteurs, des militaires, des étudiants, des enseignants, des ménagères, des commerçants, des fonctionnaires, des élus municipaux et des ministres. Ils ont dû fuir leur pays par crainte d’être persécutés ou tués en raison de leur appartenance ethnique ou politique ou même en raison de leur appartenance à un groupe social.

Par exemple, un étudiant universitaire du quartier de Yopougon, à Abidjan, m’a dit qu’il avait fui après avoir vu des membres des Forces républicaines de Côte d’Ivoire (FRCI) contrôler les cartes d’identité, pour repérer les gens appartenant aux « mauvaises ethnies » et procéder à des arrestations massives. Ces arrestations ont donné lieu à des détentions arbitraires prolongées, à de la torture et à des exécutions sommaires, au vu et au su d’Alassane Ouattara et de la communauté internationale™.

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Contrôle ethnique des cartes d’identité par les FRCI à Abidjan en avril 2011
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Descente des FRCI dans une cour commune du quartier Riviera d’Abidjan, en avril 2011
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Détentions arbitraires dans des conditions inhumaines 
par les FRCI, à Abidjan, en avril 2011
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Exécution sommaire par les FRCI d’Alassane Ouattara à Abidjan, en avril 2011

Les Ivoiriens qui se trouvent dans les camps de réfugiés souffrent beaucoup de leur exil, notamment de privations matérielles, sanitaires et alimentaires. Mais ils n’osent pas rentrer dans leur pays par crainte de subir le même sort que les déplacés de Nahibly. Ils ont perdu leurs biens, leurs terres, leurs économies et leur travail. Leurs habitations ont été détruites ou confisquées.

Les médicaments et les traitements médicaux sont insuffisants ou ne sont pas disponibles. Les enfants n’ont pas accès à un système d’éducation normal. Les adolescents et les jeunes adultes sont désoeuvrés et tombent facilement dans la consommation de drogue et la prostitution. Les témoins de crimes graves et les personnes les plus impliquées politiquement se savent très menacées par le gouvernement, les tueurs à gages, les tortionnaires et les pantins judiciaires d’Alassane Ouattara.

Un problème entièrement attribuable à Ouattara, ses rebelles et ses commanditaires

M. Padi, le coordonnateur de programme, m’a indiqué premièrement que le problème des réfugiés ivoiriens au Ghana était survenu en même temps qu’Alassane Ouattara s’emparait du pouvoir par la force. Un petit nombre de réfugiés sont d’abord arrivés au début de 2003, après le déclenchement de la guerre civile. Il n’y avait jamais eu de réfugiés ivoiriens au Ghana avant cette année-là. Mais ce n’est qu’en février 2011 que les réfugiés ont commencé à affluer. M. Padi m’a confirmé aussi que tous les réfugiés appartenaient aux ethnies considérées comme favorables à Laurent Gbagbo, par exemple, les Wê, les Bété et les Attié, ou étaient associés au Front populaire ivoirien.

Certaines personnes pourraient croire que les Malinké et les autres partisans de Ouattara n’ont pas eu à vivre en exil parce qu’à partir de septembre 2002, les rebelles régnaient sur la zone CNO (Centre, Nord et Ouest) de la Côte d’Ivoire. Toutefois, cette perception est fausse. En fait, les partisans de Ouattara ne souffraient d’aucune persécution dans la zone gouvernementale, et ils y vivaient nombreux, à l’instar de Ouattara lui-même, qui disposait d’ailleurs d’une généreuse rente d’ancien premier ministre et de toute la latitude voulue pour s’organiser politiquement.

À l’inverse, il ne faisait pas bon vivre dans la zone CNO pendant les huit années où les chefs de guerre y faisaient la loi. Les seuls à se plaire là-bas étaient probablement les chefs eux-mêmes, leurs hommes et leurs complices, qui s’engraissaient avec le racket et la contrebande et qui avaient ravagé l’administration et les services publics. Voici, à ce sujet, la description de la vie dans la zone des rebelles que fait George Peillon, ancien porte-parole de la force Licorne, envoyée par la France pour « s’interposer » et toujours présente en Côte d’Ivoire aujourd’ hui :

Le problème de la zone nord, c’est qu’il n’y avait plus d’organisation administrative […] Comme les bandes armées des Forces nouvelles avaient pillé tout ce qui représentait l’administration […] on arrivait à trouver dans le marché de Bouaké des beignets emballés dans des extraits de naissance. […] c’était aussi un moyen, en écrasant toute forme d’administration, de semer le désordre et la zizanie, et de faire continuer une instabilité chronique militaire, sécuritaire, dans toute la moitié nord du pays. […]

Comme il n’y avait aucun contrôle de l’administration […] c’était une espèce d’anarchie totale, la Banque de Bouaké a été mise à sac, puis après la Banque de Man dans l’Ouest du pays. Des millions de FCFA ont été dispersés dans la nature. Il fallait que nous parvenions à négocier avec des gens qui étaient responsables de ces mises à sac. […]

Est-ce que c’était des voleurs, des violeurs et des pilleurs ou des vrais combattants […] Mon avis c’est que c’était tout sauf des combattants. Et qu’ils ont absolument mis à sac la partie nord du pays. Je me souviens très bien d’être allé dans le Nord-Est de la Côte d’Ivoire, dans une ville qui s’appelle Bouna, où c’était absolument la terreur qui régnait. C’était une bande armée qui faisait régner un semblant d’organisation. Et la population était effarée, terrée chez elle. C’était des exécutions sommaires. Dans le Nord du pays, c’est le porte-parole de l’ONU qui me le disait à l’époque, on a retrouvé des conteneurs remplis de prisonniers exposés en plein soleil.

[…] je dis souvent que la zone nord était une zone de non-droit, une terra incognita. Pendant des semaines, on ne savait plus ce qui se passait dans le Nord. C’était quand même assez inquiétant. […] De temps en temps, il y avait des circulations de bus qui allaient d’une zone à une autre. Mais les gens étaient rackettés systématiquement dès qu’ils passaient la zone de confiance. Je pense sincèrement que le président Gbagbo a toujours voulu construire, maintenir l’unité du pays. Et que c’était son objectif, qu’il n’a pas eu d’autre objectif politique que ça.

Donc, le problème en Côte d’Ivoire est attribuable entièrement à Alassane Ouattara, ses rebelles et leurs commanditaires étrangers, en particulier la France. L’ONU elle-même, du moins ses fonctionnaires plus ou moins corrompus par les grandes puissances occidentales, fait partie des grands responsables du sort des Ivoiriens. Tant que Ouattara et ses chefs de guerre seront au pouvoir, les réfugiés et les autres exilés ivoiriens ne pourront pas rentrer dans leur pays.

La cinématographie hollywoodienne et l’OTAN

Ceux qui connaissent le parcours héroïque du grand personnage qu’est Laurent Gbagbo le voient avec beaucoup de douleur assis dans le box des accusés de la CPI, alors que son bourreau, Alassane Ouattara, et les chefs de guerre de ce dernier vaquent tranquillement à leurs activités criminelles. Comment peut-on en arriver là sans désaveu massif de l’opinion publique dans les pays occidentaux, où l’on se dit pourtant attaché aux principes d’une justice indépendante et impartiale et au respect des droits de la personne ?

Les récits construits par la formidable machine de propagande de l’OTAN, dont font partie tous les grands médias du Québec sans exception, sont calqués sur la cinématographie hollywoodienne la plus primaire. Dans le scénario type, l’origine de tout conflit armé est un être abject, dictateur de profession et protagoniste d’une tragédie où s’affrontent ethnies, sectes ou religions. Nous en avons connu plusieurs au cours des dernières années : Juvénal Habyarimana, Slobodan Milosevic, Saddam Hussein, Mouammar Kadhafi, Bachar Al-Assad et, bien entendu, Laurent Gbagbo.

Les ONG et les médias occidentaux investissent beaucoup de temps et d’énergie à occulter les faits et à imputer au monstre les pires atrocités. La répétition incessante des mêmes mensonges fait que le public finit par y croire et perd tout sens critique, même devant les trucages les plus maladroits. Beaucoup de journalistes y croient aussi. Dans une guerre, les premiers à se faire laver le cerveau sont toujours les soldats.

Les insurgés en lutte contre le monstre, qui sont encouragés, armés, financés et appuyés militairement par l’OTAN ou ses affidés, commettent eux-mêmes un grand nombre d’atrocités qui sont avérées, à la différence des atrocités inventées. Mais le scénario s’en accommode parfaitement pour au moins cinq raisons.

Premièrement, on peut imputer plus ou moins subtilement au supposé monstre diverses atrocités commises par ses adversaires, les insurgés. Les ONG et les médias occidentaux affectionnent particulièrement le conditionnel et l’imprécision de la forme passive, qui se prêtent bien à l’inversion de la réalité.

Deuxièmement, les insurgés ont une cause légitime, qui est de mettre fin aux atrocités du monstre. À l’instar de Rambo, ils peuvent s’autoriser divers excès « compréhensibles » dans leur entreprise vengeresse.

Troisièmement, les exécutants ne sont soumis à aucune chaine de commandement officielle, ce qui permet d’absoudre leur grand chef, c’est-à-dire celui qui remplacera le monstre.

Quatrièmement, tout se joue en réalité sur le terrain militaire, et la propagande n’est qu’un volet de la stratégie militaire. Que ceux qui affrontent le monstre soient des truands ne les empêchera pas de le vaincre s’ils disposent de moyens militaires nettement supérieurs. L’objectif visé par l’OTAN sera donc atteint malgré tout.

Cinquièmement, si le préfet nommé par l’OTAN s’avise un jour de désobéir aux injonctions du grand capital occidental, on dispose d’un dossier accablant contre lui pour lui faire subir le même sort que son prédécesseur. On n’aura qu’à dépoussiérer les passages incriminants des rapports des ONG que les médias auront jusque-là occultés ou justifiés implicitement par les injustices et les horreurs attribuées au monstre.

Bref, malgré les ficelles et les décors de carton-pâte que les victimes muselées par les médias pointent du doigt en hurlant de douleur et d’indignation, le scénario hollywoodien appliqué par la machine de propagande de l’OTAN parvient très bien à endormir le public cible, même lorsque les insurgés ne sont rien d’autre que de vulgaires criminels.

La diabolisation de Gbagbo et de ses partisans

La Constitution de la Côte d’Ivoire, approuvée à 87 % par la population, lors d’un référendum, en 2000, est un document juridique exemplaire, qui n’a rien à envier aux Constitutions des États occidentaux, et certainement pas à la Constitution monarchiste du Canada, où le peuple n’est même pas mentionné. À l’article 30, la loi fondamentale de la Côte d’Ivoire dit entre autres que « la République de Côte d’Ivoire est une et indivisible, laïque et sociale. Elle assure à tous l’égalité devant la loi, sans distinction d’origine, de race, d’ethnie et de religion ». Néanmoins, la propagande des médias unanimes du patronat français et de l’OTAN, systématiquement reprise par les médias québécois et canadiens, a diabolisé le premier défenseur de cette Constitution, Laurent Gbagbo, au moyen de diverses légendes, la plus importante étant celle de la fameuse « ivoirité », de la xénophobie et de la discrimination prétendument infligée aux Ivoiriens du Nord. Avec l’aide des ONG et des médias, Alassane Ouattara et ses chefs de guerre ont créé de toutes pièces un conflit interethnique pour masquer leurs objectifs véritables, qui étaient la conquête du pouvoir par les armes, l’enrichissement personnel et le retour en force du système d’exploitation économique occidental.

Dans leur ouvrage intitulé Côte d’Ivoire : Le rattrapage ethnique sous Alassane Ouattara, Gaha Bi Loùkou, Tata Kôkôtré et Océane Siloué démontrent clairement l’absence totale de fondement pouvant étayer la thèse de la dérive ethnocentrique de l’État ivoirien après le décès d’Houphouët-Boigny, autocrate ayant dirigé la Côte d’Ivoire pendant 33 ans et ayant néanmoins été présenté comme un saint par la faune ailée à bec crochu des médias. À l’inverse, Laurent Gbagbo n’a été président que pendant dix ans, y compris huit années de guerre civile commanditée par la France. Voici ce qu’écrivent Loùkou, Kôkôtré et Siloué au sujet du « rattrapage ethnique » de Ouattara et de sa justification, l’ivoirité.

[…] ce projet de rattrapage remonte au début des années 1990. Il faut rappeler qu’à cette époque, M. Alassane Dramane Ouattara avait des démêlés judiciaires à propos de sa nationalité. En lice pour succéder à Houphouët-Boigny, Alassane Dramane Ouattara a réussi à fédérer autour de sa personne et ses ambitions personnelles le sursaut communautariste de ses frères musulmans du Nord. Ce mouvement a débouché sur la publication d’une Charte dite du Nord, « un brûlot ethnocentriste datant de 1991, période où la bataille de succession à Félix Houphouët-Boigny se met en place. Cette charte éclaire d’une lumière crue une stratégie de conquête du pouvoir fondée dès le commencement sur l’exploitation des oppositions tribales pouvant aller jusqu’à la guerre civile. Cette stratégie, c’est celle d’Alassane Ouattara » (Théophile Kouamouo).

Lier rattrapage ethnique et ivoirité, c’est donc faire preuve de mauvaise foi dans la mesure où la source du rattrapage en tant que mode de gouvernance politique sous Ouattara remonte à 1991, et que l’ivoirité comme concept n’a, en soi, rien d’ignoble ou d’infamant.

L’ivoirité se veut en effet la revendication d’une personnalité culturelle spécifique qui soit le produit parfait de la fusion intelligente de « nos traditions » et de « la modernité ». Au demeurant, l’ivoirité, en tant que projet politique et visée sociétale, n’est ni un concept isolé dans le monde ni une démarche exclusionniste. En effet, du point de vue sémantique, le concept de l’ivoirité se rapproche des vocables tels que la francité, l’arabité, la sénégalité ou même « l’American Way of Life ». Malheureusement, il fut dévoyé par le RDR et ses alliés qui l’ont galvaudé de façon opportuniste et à des fins politiciennes. — Extrait de : Gaha Bi Loùkou, Tata Kôkôtré et Océane Siloué, dir., Côte d’Ivoire : Le rattrapage ethnique sous Alassane Ouattara – Fondements, pratiques et conséquences, L’Harmattan, Paris, 2012, p. 11-12. La citation de Théophile Kouamouo est tirée de son ouvrage J’accuse Ouattara (Le Gri-Gri, Paris, 2012, p. 25-26).

Donc, l’ivoirité est postérieure, et non antérieure, à la Charte du Nord de Ouattara, qui ne peut pas prétendre que cette charte est une réaction de défense contre l’ivoirité. De plus, bien que l’ivoirité n’ait rien d’une idéologie xénophobe, elle n’a de toute façon jamais été invoquée ou promue par Gbagbo, dont les efforts ont plutôt été axés sur la promotion de la démocratie, le progrès économique, la justice sociale, la souveraineté de son pays et la défense de la Constitution, des lois et des institutions. En revanche, le gouvernement ethnique de Ouattara ne cesse de porter atteinte aux droits de ses citoyens et de commettre des violations criantes de la Constitution et les lois du pays.

Non seulement l’ivoirité n’est qu’un prétexte pour les ouattaristes des salles de presse occidentales, mais la discrimination qui serait censée en découler n’a jamais existé. Les ethnies du Nord, c’est-à-dire celles des aires culturelles Gur et Mandé Nord, qui constituent environ 25 % de la population ivoirienne (et non 40 % comme le soutient Ouattara), n’ont jamais fait l’objet d’une discrimination systématique. Au contraire, elles ont été constamment favorisées par les gouvernements d’Houphouët-Boigny, de Bédié de Guéi et de Gbagbo.

À l’aide des sources les plus fiables, notamment les archives nationales de la Côte d’Ivoire, la liste des membres des 38 gouvernements formés du 30 avril 1959 au 13 mars 2012, le Recensement général de la population et de l’habitat ainsi que la publication officielle La Côte d’Ivoire en chiffres, Loùkou, Kôkôtré et Siloué font une autre démonstration claire : « S’agissant de la marginalisation des nordistes sous Laurent Gbagbo, les faits, y compris ceux des régimes antérieurs, contredisent à tous points de vue les accusations portées par Alassane Dramane Ouattara. »

D’Houphouët-Boigny à Guéi, les « nordistes » ont occupé de 22 à 25 % des postes de ministre et ont la plupart du temps été au deuxième rang des ethnies représentées. Mieux encore, les auteurs soulignent que, pendant le mandat présidentiel de Laurent Gbagbo, « le principal mis en cause par Alassane Dramane Ouattara, les résultats épousent la tendance observée depuis le début, avec une percée fulgurante des Malinké (Mandé Nord) qui occupent la première place (62 nominations) devant les Baoulé (58 nominations) et les Bété (51 nominations) sur l’ensemble des 21 ethnies représentées aux gouvernements [successifs de] Laurent Gbagbo. »

Les auteurs démontrent en outre que « de toutes les régions du pays, le Nord est celle qui a le plus reçu de l’État de Côte d’Ivoire en matière d’appuis politico-financiers et culturels, précisément dans le cadre de la politique de réduction des disparités régionales. Sous ces différents rapports, Laurent Gbagbo a significativement œuvré à la promotion du Nord, alors que le pays était coupé en deux par une rébellion conçue et conduite par des ressortissants du Nord dont Guillaume Soro, Soumaïla Bakayoko, Ibrahima Coulibaly dit IB, Koné Zakaria, Wattao, etc. et pour le compte d’Alassane Dramane Ouattara lui-même, dixit Koné Zakaria en confession publique (lors d’un meeting) et volontaire » (idem, p. 12-13).

En conséquence, les rebelles et leur grand patron, Alassane Ouattara, n’avaient aucune raison légitime de s’attaquer par les armes à l’État ivoirien, et encore moins de faire subir à la Côte d’Ivoire une violence inouïe à partir du 19 septembre 2002.

Après avoir systématiquement diffamé Laurent Gbagbo pendant une décennie, la presse des pays de l’OTAN a jeté de l’huile sur le feu, pendant la crise postélectorale de décembre 2010 à avril 2011, en relayant diverses mises en scène destinées à faire croire au public que les « forces fidèles à Laurent Gbagbo » se livraient à des massacres. Il s’agissait essentiellement de justifier, aux yeux des contribuables qui paient les bombes de l’OTAN, les cruelles sanctions économiques et la funeste opération militaro-terroriste qui étaient déjà au programme.

L’opération militaire a donné lieu à des actes génocidaires planifiés par la France et l’ONUCI, notamment à Duékoué (voir la partie A du présent article). Quant aux sanctions, elles comprenaient l’interdiction de vendre des médicaments à la Côte d’Ivoire. Dans les deux cas, il s’agit de crimes contre l’humanité. Pourtant, on n’entend jamais les ONG occidentales réclamer que Sarkozy et Ban Ki-moon soient traduits devant la justice.

Dans leur plaidoyer en faveur du renversement de Gbagbo par la force, les médias ont notamment présenté une attaque préméditée des insurgés fortement armés de Ouattara, contre le siège de la télévision d’État, le 16 décembre 2010, comme une « manifestation pacifique » réprimée dans le sang par M. Gbagbo. Les Casques bleus de l’ONUCI avaient alors fourni un appui important aux insurgés, ce que les médias occidentaux n’avaient pas relevé.

Les médias ont aussi inventé des charniers inexistants et utilisé des figurants en parfaite santé qu’on a présentés comme des morts, notamment devant le siège de l’ONUCI, à Sebroko, et lors d’une marche de femmes le 3 mars 2011. Enfin, ils ont passé sous silence les manifestations aussi géantes que pacifiques d’appui au président Gbagbo tenues à Abidjan, par exemple, le 26 mars 2011.

Vu leur complicité enthousiaste dans le coup d’État électoral d’Alassane Ouattara et vu leur surdité devant les nombreuses protestations indignées des Québécois d’origine ivoirienne qui voyaient leurs proches disparaitre ou souffrir le martyre, Radio-Canada, La PresseLe Devoir et les autres grands médias québécois se sont comportés comme une véritable arme de guerre de l’OTAN, dans la conquête des ressources de l’Afrique.

La part du butin obtenue par Ottawa

Comme dans n’importe quelle autre organisation criminelle, les barons de l’OTAN et leurs complices ad hoc se partagent le butin des crimes qu’ils commettent selon leur degré d’implication. Évidemment, le principal bénéficiaire du coup d’État en Côte d’Ivoire est la France, mais le Canada, État voyou ne manquant pas d’ambition néocoloniale, avait néanmoins des objectifs précis d’amélioration des bénéfices de certains actionnaires du gouvernement fédéral.

Poussés par les vrais patrons du Canada, à Bay Street, Stephen Harper et sa radiotélévision de propagande ont été parmi les plus pressés de féliciter Alassane Ouattara pour sa fausse victoire et d’accuser Laurent Gbagbo d’être un tricheur, avant la déclaration de Barack Obama et l’injonction de l’ultra-arrogant Nicolas Sarkozy, créature de l’oligarque Paul Desmarais haïe par beaucoup de Québécois. Dès le 4 décembre 2010, Stephen Harper avait fait cette déclaration truffée de gros mensonges et jamais remise en question par aucun parti politique aux Communes :

Le 28 novembre, la population de Côte d’Ivoire a voté lors d’élections présidentielles. Je félicite Alassane Ouattara pour sa victoire à cette occasion, une victoire confirmée par la Commission électorale indépendante, les Nations Unies et des observateurs accrédités [ah oui ?].

Le Canada exhorte toutes les parties du pays à respecter la volonté démocratique de la population ivoirienne et à effectuer une transition pacifique en faveur du gouvernement nouvellement élu. Nous sommes particulièrement préoccupés par des rapports récents de violence et par des couvre-feux imposés à la population.

Le gouvernement du Canada soutient fermement la population ivoirienne et son souhait d’instaurer une solution durable à la crise politique du pays. Le Canada continuera à travailler étroitement avec la communauté internationale afin que la volonté démocratique de la population ivoirienne soit respectée.

Le gouvernement du Canada soutenait la population ivoirienne ? Disons plutôt que le gouvernement du Canada avait l’intention de « soutenir » le terrorisme, au cas où la population ivoirienne refuserait d’obéir et de « transitionner » pacifiquement le pouvoir à l’usurpateur Ouattara. À l’intention de ceux qui pouvaient encore douter de la « victoire » de Ouattara, Radio-Canada appuya la déclaration de Harper : Yao N’Dré, le président du Conseil constitutionnel, était un « proche du président sortant Laurent Gbagbo ». Voilà qui expliquait et justifiait tout, n’est-ce pas ? Quiconque est soupçonné d’un hypothétique copinage mérite d’être massacré. Et dans le copier-coller pédagogique radiocanadien, les partisans de Ouattara commençaient déjà à mettre le feu à des pneus pour la galerie.

Par la suite, les crimes des partisans de Ouattara n’ont pas été seulement des mises en scène pour la galerie. Dès le 16 décembre, comme je l’ai indiqué précédemment, des rebelles lourdement armés tentèrent de s’emparer de la RTI, la télévision d’État ivoirienne. Certains, habillés en civil, se mêlèrent aux manifestants invités à participer à une « marche » et s’en servirent comme boucliers humains, sous les regards approbateurs de Ouattara, installé tranquillement à l’Hôtel du Golf et protégé par les Casques bleus de même que par quelques policiers de la Sûreté du Québec, y compris un dénommé Jérôme Filion.

Le commando invisible d’Ibrahim Coulibaly, qui sera exécuté plus tard par les hommes de son rival Guillaume Soro, au cours d’un règlement de compte typique de n’importe quelle pègre, procédait, dans le quartier Abobo, à divers attentats terroristes contre les membres des forces de sécurité, contre le personnel et les infrastructures de l’État etcontre les ethnies perçues comme favorables à Laurent Gbagbo, sous les yeux des ambassades occidentales, y compris celle d’Ottawa, qui était sans doute parfaitement au courant de la situation réelle. Dans d’autres quartiers, c’étaient les Casques bleus quirépandaient la terreur sous prétexte que la population locale, non armée, faisait entrave à leur travail en érigeant des barrages pour dissuader les terroristes et les autres bandits sévissant partout. Les véhicules et les aéronefs de l’ONUCI ont été abondamment utilisés pour transporter les rebelles et leurs armes.

Qu’à cela ne tienne ! Ottawa décida de financer le commando invisible en fournissant de l’argent — au moins un million et demi de dollars — au « gouvernement Ouattara » pour l’aider à « ramasser les ordures » et à faire face à l’urgence « humanitaire », selon le « ministre » de la rébellion Patrick Achi et la journaliste Sophie Langlois. Évidemment, si Ottawa dépensait ainsi l’argent des contribuables, c’était dans l’espoir d’obtenir un généreux retour sur l’investissement. Pas pour les contribuables, bien sûr, mais pour les multinationales néocoloniales de l’Ouest canadien.

Canadian Natural Resources (CNR), une société basée à Calgary, exploitait déjà, depuis 2003, des plateformes extracôtières dans la zone économique de la Côte d’Ivoire, pour extraire le pétrole du golfe de Guinée, très recherché à cause de sa grande qualité et sa facilité d’extraction. Qui retrouvons-nous, entre autres, au conseil d’administration de CNR ? Deux fossoyeurs notoires de l’accord du lac Meech, respectivement ex-premiers ministres du Manitoba et du Nouveau-Brunswick, Gary Filmon et Frank McKenna.

Les nominations dans divers conseils d’administration et l’enrichissement personnel qui en résulte font partie des récompenses accordées par le grand capital de Bay Street aux marionnettes politiques qui ont su augmenter ses bénéfices. Un jour, ce sera le tour de Stephen Harper d’être récompensé. Soit dit en passant, Frank McKenna, également vice-président du groupe financier de la Banque TD, est membre du club sélect internationalde grands magouilleurs Bilderberg.

Vu l’appétit insatiable des pétrolières et des autres pillards du genre pour le rendement par action, CNR et son valet Harper salivaient à l’idée d’installer au pouvoir un néolibéral convaincu et ancien directeur du FMI comme Ouattara. Et ce même Ouattara ne les a pas déçus. Il s’est montré reconnaissant pour la généreuse aide canadienne au commando invisible. Le 21 février 2012, la société française Total, dont la famille de l’oligarque Desmarais est actionnaire de référence, annonce qu’elle obtient trois permis d’exploitation du pétrole extracôtier, en Côte d’Ivoire, à des conditions avantageuses. Elle se partagera les bénéfices avec la société étasunienne Anadarko et avec… CNR. Uneséance de signature officielle pour célébrer les contrats de bradage est organisée non pas devant les médias et le public ivoiriens, mais à l’ambassade de la Côte d’Ivoire à Paris.


JPEG - 29.8 ko En février 2012, moins d’un an après le renversement de Laurent Gbagbo, Paul Desmarais et Total obtiennent 54 % des bénéfices d’exploitation relatifs au permis CI-514, tandis que Gary Filmon, Frank McKenna et Canadian Natural Resources en obtiennent 36 %. Conformément au dogme néolibéral, la société d’État Petroci et le peuple ivoirien doivent se contenter de 10 %, une part substantiellement moindre que ce qui était négocié du temps de Laurent Gbagbo.






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Total et les Desmarais sont omniprésents en Afrique, par exemple à Accra, au Ghana, où ils revendent aux Africains leur pétrole, avec un généreux profit.

 


En bon préfet qu’il est, Ouattara passe de longs moments en France. Il semble préférer ce pays à celui qu’il est censé gouverner. Il reçoit à Paris la confirmation des consignes que lui donnent les conseillers français de son entourage, à Abidjan. Et, pour qu’il puisse plus rapidement mettre en application ces consignes, il a fait convoquer l’Assemblée nationale le 8 avril 2013 en vue d’y faire adopter une loi lui permettant de se passer dorénavant des députés et de gouverner par des ordonnances, comme un vrai dictateur. Même si la coalition qui l’appuie détient la majorité absolue à l’Assemblée nationale, Ouattara ne veut pas risquer de soulever l’indignation des élus du pays, même les plus serviles, devant le solde de liquidation auquel il procédera bientôt, comme en 1990, à l’époque où, fraichement sorti du FMI, il occupait le poste de premier ministre d’Houphouët-Boigny.

Évidemment, cette liquidation se passera loin de l’oeil des caméras, comme il en est toujours ainsi lorsque l’Afrique est pillée. Radio-Canada ne s’y intéressera aucunement, à plus forte raison si des sociétés canadiennes en profitent. Dans son éditorial du 12 avril 2013 (p. 5), le journaliste Philippe Brou, du Nouveau Courrier, nous explique, en s’appuyant sur de l’information tirée de la lettre confidentielle Africa Mining Intelligence, que ce sont les institutions de Bretton Woods, soit la Banque mondiale et le FMI, qui font comme d’habitude le chantage nécessaire au moyen des taux d’intérêt et des promesses de fausse annulation de la dette.

Tout chef d’État docile comprend qu’il doit se servir de l’épouvantail agité par la haute finance pour soit réduire les services, soit augmenter les tarifs, soit alléger les impôts des multinationales. Dans ce cas précis, un nouveau Code minier et un nouveau Code foncier rural seront décrétés en Côte d’Ivoire pour augmenter les profits des sociétés étrangères. Ouattara, Charest et Harper : même combat.

Pendant que Ouattara gambade sur les Champs-Élysées, son dauphin, le président de l’Assemblée nationale Guillaume Soro, parcourt lui aussi le monde et laisse ses conseillers gérer les affaires courantes, comme traiter les opposants politiques de terroristes « à éradiquer », dans son blogue. L’ancien secrétaire général des Forces nouvelles et responsable des atrocités ayant endeuillé la Côte d’Ivoire à partir du 19 septembre 2002 traine derrière lui un lourd passé de chef de guerre, mais cela ne l’empêche pas de visiter le Québec sans être inquiété le moins du monde.

Comme je l’écrivais dans « Le mégasyndicat international du crime – 2e partie », Guillaume Soro est venu à Québec pour la 127e assemblée de l’Union interparlementaire, du 21 au 26 octobre 2012, sans qu’Ottawa ne s’émeuve de la présence, sur le territoire canadien, d’un meurtrier de masse notoire, ce qui est somme toute normal puisqu’Ottawa lui-même commandite des crimes de masse. Mais, le comble, c’est que, le 27 octobre, Soro s’est pointé à l’hôtel Château Champlain de Montréal, où il avait réservé une salle pour y recevoir des membres québécois de la diaspora ivoirienne. Évidemment, il n’était pas question pour lui d’utiliser un bâtiment public pour ce faire, car il aurait été obligé d’y admettre tout le monde. À l’hôtel, son service de sécurité pouvait faire le tri.

Tout de même, je m’étais dit que j’entrerais incognito et que j’en profiterais pour poser quelques questions sous l’oeil des caméras. Après tout, qu’est-ce qu’un chef de guerre pouvait bien avoir à craindre d’un simple journaliste citoyen ? J’étais presque dans la salle lorsqu’un informateur m’a pointé du doigt, sans doute alerté par la présence, non loin de moi, de partisans de Laurent Gbagbo venus, eux aussi, poser quelques questions à Soro.

Alors, pendant que les partisans de Laurent Gbagbo essayaient de négocier leur entrée dans la salle, trois ou quatre policiers du SPVM m’ont rapidement encerclé et m’ont escorté hors de l’hôtel, comme si j’avais été moi-même un danger public. J’ai eu à peine le temps de protester. Vous vous rendez compte ? Le SPVM accourant à la rescousse d’un chef de guerre pour lui éviter des questions embarrassantes dans mon pays, qui se dit démocratique. Au moins, la preuve est faite : il n’y a rien comme la vérité pour faire peur aux menteurs.


*Communauté internationale™ est une marque de commerce de l’OTAN.


Images de la démocratie

Réfugiés venant s’inscrire à la commission ghanéenne des réfugiés, à Accra. Par l’intermédiaire de l’ACDI, Ottawa envoie de l’aide au Ghana, mais pas aux réfugiés ivoiriens qui sont au Ghana. Après avoir provoqué la crise des réfugiés avec ses partenaires de l’OTAN, Ottawa abandonne ces dizaines de milliers de personnes à leur sort. Pour Ottawa, les crises humanitaires n’ont de l’importance que lorsqu’une multinationale ayant pignon sur Bay Street peut en tirer profit.

La vie de réfugié est une vie de fugitif. Les réfugiés savent que ceux qui ont tué tantôt un voisin, tantôt un membre de leur famille et qui se sont emparés de leurs terres, de leur maison et de leurs autres biens sont de vrais fauves en liberté. Les frontières entre les pays d’Afrique de l’Ouest sont poreuses. En fait, c’est la libre circulation des personnes entre la Côte d’Ivoire et le Ghana. Donc, une délégation de rebelles peut facilement rendre visite à des réfugiés pour régler ses comptes. Plusieurs réfugiés m’ont indiqué ne pas être du tout rassurés à cet égard, et ils ont raison d’être inquiets.


Ma visite au camp Ampain de réfugiés ivoiriens. Au moment de mon séjour au Ghana, les réfugiés continuaient d’arriver au camp de transit Eagle Star, près de la municipalité d’Elubo, à la frontière de la Côte d’Ivoire, et d’être envoyés dans les autres camps. Ils étaient déjà 4 600 au camp Ampain. À part Eagle Star et Ampain, des réfugiés ivoiriens se trouvent dans trois autres camps. D’autres réfugiés logent ailleurs que dans les camps. Un nombre important de réfugiés se trouvent au Liberia, à la frontière ouest de la Côte d’Ivoire.

Lorsque je suis arrivé au camp Ampain, il n’y avait pas eu de distribution de vivres aux réfugiés pendant une période anormalement longue, de sorte que la nourriture commençait à manquer. Kelly Forson, le directeur du camp, m’a expliqué que ce retard était causé bêtement par les suspicions de détournement d’aide du Programme alimentaire mondial. Apparemment, certains réfugiés ayant quitté le camp sans prévenir, le décompte lors d’une vérification a indiqué une population légèrement inférieure, ce qui a provoqué un arrêt immédiat des livraisons, le temps que les administrateurs du Programme fassent enquête. M. Forson m’a confié que, devant le désarroi de certains réfugiés, notamment des mères de famille ayant beaucoup de bouches à nourrir, il avait quelques fois puisé dans son argent personnel de modeste salarié pour les aider.


De loin, le camp a l’air d’un terrain de camping, mais la vie y est dure. La sécurité des camps est toute relative. Quand je suis arrivé au camp Ampain, j’ai été surpris de voir jusqu’à quel point il était facile d’y entrer. Le camp n’est pas clôturé. Il s’y trouve un poste avec une poignée de policiers très courtois, mais c’est loin d’être suffisant pour contrôler les allées et venues. Or, ce manque de contrôle est à l’origine d’au moins un drame important.

En effet, le 28 mars 2012 vers 2 heures du matin, un rebelle repenti, du nom d’Adama Champion, a été assassiné au camp Eagle Star, à Elubo. Les assassins ont mis le feu à sa tente en pleine nuit. Pourquoi ? Parce qu’Adama Champion avait témoigné dans Le Nouveau Courrier à propos de l’affaire Guy-André Kieffer, un Français porté disparu en 2004 en Côte d’Ivoire. Adama Champion avait livré une version totalement différente des faits de celle qu’aimait répandre la presse française et qui accablait Laurent Gbagbo et sa femme. Témoin important des faits, il accusait des responsables du RDR, le parti d’Alassane Ouattara, d’avoir assassiné Guy-André Kieffer. Ceux qui avaient intérêt à le faire disparaître y sont arrivés, et ce, en plein camp de réfugiés. 


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L’école du camp. Des réfugiés enseignent bénévolement aux enfants, mais ont peu de matériel.
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Les tentes étant très rapprochées les unes des autres, les réfugiés n’ont aucune intimité.
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Un réfugié transporte du bois pour bâtir des structures rudimentaires.
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La vie familiale dans un camp de réfugiés, avec le strict minimum vital.
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Aucun matelas n’est fourni dans les tentes. Les réfugiés doivent s’y entasser et dormir à même le sol.


Avant de me rendre au Ghana, j’avais déjà fait la connaissance d’un réfugié par courriel. Il s’agit de François Kouaho, maire de la ville d’Alépé, à 45 km au nord-est d’Abidjan. François fait partie des réfugiés qui vivent dans la peur constante de recevoir la visite des hommes de Ouattara. Réquisitionnée par les rebelles, sa résidence est devenue le QG local des FRCI, qui y ont même érigé un mât et hissé un drapeau. Tous ses biens ont été confisqués. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’il était un dirigeant local et qu’il s’était affiché comme partisan de Laurent Gbagbo, lors d’une campagne électorale présidentielle tout ce qu’il y a de plus pacifique. Il entretenait même des relations cordiales avec les partisans d’Alassane Ouattara.


François Kouaho, maire d’Alépé, participe à la campagne présidentielle de 2010 dans sa région. Il porte un chandail à l’effigie du candidat qu’il appuie, Laurent Gbagbo. Aujourd’hui, M. Kouaho vit dans un camp de réfugiés pour délit d’opinion.

François était cadre dans les chemins de fer et maire d’Alépé. Il a travaillé pendant 29 ans pour SITARAIL (propriété du groupe Bolloré). Il gagnait honnêtement sa vie, et sa résidence n’avait pas l’air d’une case. Du jour au lendemain, il doit tout abandonner et fuir avec femme et enfants pour se retrouver dans une tente, avec les serpents et les scorpions.

La fille de François est malade, et il a perdu la trace de son deuxième fils, qui a peut-être été capturé, torturé ou tué par les FRCI, dont l’un des passe-temps favoris est d’humilier et de maltraiter les gens appartenant aux ethnies généralement favorables à Laurent Gbagbo. Les hommes d’Alépé sont particulièrement visés par ces jeux sordides, puisque cette ville est un bastion du FPI.


François Kouaho, maire d’Alépé, accueille dans sa préfecture la femme du président Laurent Gbagbo, Simone Ehivet Gbagbo, à l’occasion de la campagne présidentielle de 2010. Capturée et brutalisée le 11 avril 2011, Mme Gbagbo est détenue sans procès à Odienné depuis ce jour.

La mère de François, âgée de 76 ans, souffre d’hypertension. Demeurée au pays jusqu’en mars 2012, elle a dû subir les perquisitions incessantes des FRCI qui « cherchaient des armes » chez elle. Évidemment, ni François, ni sa mère ne cachaient des armes. Ce n’est qu’un prétexte de harcèlement souvent employé par les FRCI. La mère de François a fini par être gravement malade et c’est à ce moment qu’il l’a fait sortir de la Côte d’Ivoire, malgré l’âge de la pauvre femme et le peu de ressources dont il dispose.


Serges Kassy est un sympathique et néanmoins combatif chanteur et résistant ivoirien, vedette dans son pays au même titre qu’Alpha Blondy, mais pas pour les mêmes raisons. Les paroles de ses chansons sont sincères, et non « hypocrites ». Les oeuvres de Serges comprennent le classique « Min Révolté » et l’incisive chanson « C’est vous », dont il m’a fait entendre l’enregistrement en primeur le jour de notre rencontre.


Amara Touré et Justin Katinan Koné, deux ministres du gouvernement du premier ministre Gilbert Marie Aké N’Gbo, formé par Laurent Gbagbo après sa victoire à l’élection présidentielle du 28 novembre 2010. M. Touré était ministre du Commerce. Militant du FPI depuis octobre 1989, juriste et diplômé de l’École nationale d’administration, M. Koné était ministre délégué chargé du budget. Aujourd’hui, c’est lui le porte-parole officiel du président Laurent Gbagbo.

Le gouvernement Ouattara traque sans arrêt M. Koné, notamment par une procédure d’extradition intentée au Ghana. Cette procédure est sans fondement puisqu’à l’instar des autres membres du gouvernement Aké N’Gbo, M. Koné n’a commis aucun crime, à moins que respecter la Constitution et les institutions de son pays ne soit désormais considéré comme un crime dans la nouvelle conception de la démocratie de la communauté internationale™. Rien n’est impossible en ce bas monde.

Les « crimes » reprochés au gouvernement Aké N’Gbo sont entre autres des « crimes économiques », expression qui me fait toujours sourire lorsque je l’entends dans la bouche de Ouattara et de ses suiveurs. Il est certain que, dans l’optique néolibérale radicale de Ouattara, vouloir s’affranchir de l’esclavage de la Banque mondiale, du FMI, de Wall Street et du franc CFA est un crime.

Peu avant les bombardements français contre l’admirable résistance ivoirienne, le gouvernement Aké N’Gbo avait nationalisé les banques privées qui avaient fermé leurs portes sur l’ordre de Paris et de Bruxelles et qui empêchaient les Ivoiriens de disposer de leur argent depuis plusieurs semaines. Les gens ne pouvaient plus faire leurs emplettes, et les employeurs ne pouvaient plus payer leurs employés. À l’instar de l’embargo sur les médicaments, ces mesures ont fait partie des crimes commis par l’OTAN en Côte d’Ivoire. Le gouvernement Aké N’Gbo s’apprêtait aussi à doter le pays de sa propre monnaie, ce qui est un péché mortel dans la sainte Église néolibérale.


Médecin de profession et syndicaliste, Adou Assoa a été ministre de la Construction et de l’Urbanisme, ministre des Eaux et des Forêts et ministre de la Défense dans les gouvernements formés par Laurent Gbagbo, jusqu’en 2005. À partir de cette année-là, il a cessé d’être ministre et est devenu député et conseiller spécial du président.

Comme le raconte Laurent Gbagbo lui-même dans le film Un homme une vision, de la cinéaste Hanny Tchelley, c’est dans la chambre d’étudiant d’Assoa Adou, à Strasbourg, que fut créée, en 1969, la cellule marxiste à l’origine du Front populaire ivoirien (FPI). La cellule comptait alors quatre hommes, les deux autres étant Bernard Zadi Zaourou et Amadou Traoré. De cette cellule sont nées, en Côte d’Ivoire, une multitude de cellules syndicales ayant pour but de donner une voix au peuple bâillonné par la loi du parti unique d’Houphouët-Boigny.


Selon Human Rights Watch, Laurent Gbagbo « devrait répondre de ses actes devant la justice internationale ». Mais qu’en est-il des deux autres personnages sur cette photo diffusée le 11 avril 2011 ? Les connaissez-vous ?

Juste derrière le président Gbagbo se trouve Issiaka Ouattara, surnommé Wattao. C’est l’un des chefs de guerre des Forces nouvelles responsables d’innombrables crimes. Wattao était un « comzone ». Il commandait la zone de Séguéla, où se trouvent des mines de diamant. Donc, il avait pour tâche notamment de faire la contrebande des « diamants du sang », c’est-à-dire d’empocher les profits de la vente de ces diamants pour acheter les armes servant à massacrer les Ivoiriens. Pendant la crise postélectorale, les hommes de Wattao ont commis des crimes de guerre en plein devant les journalistes et les caméras, crimes que tout le monde a pu voir à la télévision. Human Rights Watch n’a pas l’air de s’inquiéter outre mesure des crimes de Wattao.

À l’arrière-plan se trouve un illustre inconnu dont l’identité nous a été cachée jusqu’à ce que, dans son livre Côte d’Ivoire : Le Coup d’État, l’écrivain Charles Onana nous apprenne que cet homme était un caméraman de l’armée française. Pendant la capture de Laurent Gbagbo, c’est la force Licorne qui filmait ! En ayant leur propre caméraman sur les lieux et en interdisant la présence d’autres caméras, les Français pouvaient s’assurer qu’aucune image compromettante ne serait diffusée et que le son serait coupé pour qu’on n’entende pas justement Laurent Gbagbo s’adresser à la caméra et dire que c’était la France qui était passée tout près de l’assassiner et qui, après d’intenses bombardements de sa résidence, l’avait capturé et remis aux rebelles.

Human Rights Watch ne semble pas non plus se faire du souci concernant les crimes de la force Licorne en Côte d’Ivoire, y compris l’enlèvement du chef d’un État souverain et le meurtre de milliers de personnes massacrées par l’armée française ou les rebelles appuyés par elle.

Cette photo illustre donc la duplicité des ONG occidentales, qui doivent dénoncer les violations des droits de l’homme pour maintenir leur crédibilité, mais qui mettent cette crédibilité au service des objectifs stratégiques de l’OTAN, lorsque l’ordre leur en est donné. Voici un autre exemple de la malhonnêteté de Human Rights Watch.

Dans son rapport Transformer les discours en réalité, publié le 4 avril 2013, Human Rights Watch affirme ceci : « en dépit de liens évidents entre l’impunité profondément enracinée dont jouissent les groupes armés et les atrocités généralisées, le gouvernement Gbagbo ne considèrera jamais la lutte contre l’impunité comme une priorité. […] lorsqu’il devient évident que la CPI enquêtera tant sur les crimes perpétrés par les forces pro-Gbagbo que sur ceux commis par les Forces Nouvelles, le gouvernement ne cessera de contrecarrer les efforts déployés par la CPI pour […] mener des enquêtes ».

Human Rights Watch omet de dire qu’à partir des accords de Marcoussis, en 2003, les Forces nouvelles et le RDR — c’est-à-dire les rebelles et leur mentor Ouattara — faisaient partie du gouvernement et détenaient des ministères clés, qui auraient pu mener des enquêtes ou faciliter la tâche de la CPI. Ces ministères étaient ceux de l’Intérieur, de la Défense et de la Justice.

De 2003 à 2006, la ministre de la Justice était Henriette Diabaté, numéro deux du parti de Ouattara, le RDR. L’une des premières décisions de Mme Diabaté a été de dissoudre la commission chargée de faire la lumière sur le « charnier de Yopougon », que Human Rights Watch et les partisans de Ouattara ont maintes fois imputé à Gbagbo. De 2006 à 2010, le ministère de la Justice a été confié aux Forces Nouvelles, plus précisément à Mamadou Konè, qui avait été directeur de cabinet de Mme Diabaté de 2003 à 2004. En mai 2011, Mamadou Konè a été nommé président de la Cour suprême par Ouattara… sans doute pour avoir bien veillé à ce qu’aucune enquête embarrassante n’ait lieu.

Par conséquent, si les enquêtes étaient « contrecarrées », comme le prétend Human Rights Watch, ce n’était pas à cause de Gbagbo, mais à cause des rebelles qu’il avait accepté d’intégrer à son gouvernement, dans un esprit de réconciliation nationale. Ce sont les ministres de la rébellion à la solde de Ouattara qui ont fait obstacle à la justice. Pas Gbagbo.


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Le Château d’Elmina, près de Cape Coast, au Ghana, derrière des barques de pêcheurs. C’est là qu’étaient regroupés les esclaves capturés, avant d’être vendus.

« Le Château d’Elmina a été construit en 1482 par les Portugais et pris en 1637 par les Hollandais, qui ont finalement dû le remettre aux Anglais en 1871. Il s’agit du plus ancien château de la côte ghanéenne et d’un lieu historique non seulement à cause de son utilisation douloureuse lors de la traite des esclaves, mais aussi parce qu’il a été le lieu de détention du roi ashanti Prempeh et plus tard de la reine ashanti, après leurs derniers combats contre les Anglais. Le château a été classé dans le patrimoine de l’humanité par l’UNESCO. » — Adaptation d’un extrait du site ghanéen abacar-tours.com


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La porte du non-retour au Château d’Elmina. Les esclaves capturés passaient par cette porte pour s’embarquer sur les navires à destination entre autres de l’Amérique. L’esclavage a été aboli, mais certains êtres humains croient toujours en leur supériorité, au point d’avoir le droit de vie ou de mort sur leurs semblables pour pouvoir augmenter leur opulence déjà scandaleuse.


Chronique de Bernard Desgagné 

Bernard DESGAGNÉ

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