17/09/2013 02:28:01
Cameroun. Paul Biya ouvre la course vers l'imposture
Avec la signature des textes fixant des rémunérations salariales aux autorités traditionnelles, le président de la République du Cameroun ouvre davantage les voies aux opportunistes, affairistes et «Feymen» pour l’emprise sur ces institutions.
Le Messager
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Paul Biya

Avec la signature des textes fixant des rémunérations salariales aux autorités traditionnelles, le président de la République du Cameroun ouvre davantage les voies aux opportunistes, affairistes et «Feymen» pour l’emprise sur ces institutions.

Les chefferies traditionnelles du Cameroun, ont-elles encore de beaux jours devant elles ? Et si après la signature vendredi dernier, des textes fixant les salaires aux détenteurs du pouvoir en poste dans les chefferies de 1er, 2ème et 3ème degré, arrivait au galop, une mort lente et programmée de cette institution chargée de réguler un certain type de contrat social ? Depuis quelques temps, on a vu les opportunistes, affairistes et « Feymen » s’emparer ; pire, ruser avec la tradition. Après avoir assiégé l’essentiel des arcanes du pouvoir politico administratif, les plus proches collaborateurs du chef de l’Etat encore aux affaires, font la ruée dans les chefferies, à la recherche de nouvelles ressources pour conforter leur position de pouvoir.

«La dignité et l’autorité ne se décrètent pas. Elles se conquièrent par vos paroles et par vos actions de tous les jours, c'est-à-dire par vos façons d’être et de vivre. Le vœu ardent de « Nnom Ngii », en ce début d’année 2011, est que la chefferie traditionnelle retrouve toute sa crédibilité, et toute sa notoriété… ». Ainsi parlait le chef d’Etat, Paul Biya, le 19 janvier 2011, lorsque recevant ses attributs de « Nnom Ngii », des mains des chefs traditionnels du Sud, en marge du comice agropastoral d’Ebolowa. A moitié confus, le président de la République, n’était pas tout à fait surpris de voir parmi ceux qui l’intronisaient, des personnes qui lui étaient familières et qui d’un trait proclamaient leur appartenance à des sociétés secrètes. Martin Belinga Eboutou, Jacques Fame Ndongo, Jean Jacques Ndoudoumou… Si l’on s’en tient au double rôle de dépositaire du pouvoir traditionnel et de la culture, aux valeurs et considérations que l’on reconnaît à l’autorité traditionnelle, de quelle crédibilité peuvent se prévaloir la horde des chefs traditionnels aujourd’hui ?  De quel pouvoir traditionnel peuvent se prévaloir des chefs de 3ème degré, nommés par arrêté ?

La décrépitude

« A l’Ouest, les 90% des chefs sont illégitimes » aime à marteler Sa Majesté, Chendjou II, populairement connu sous le nom de Sokoudjou Jean Rameau, le « fô » des Bamendjou.

Du haut de ses 60 ans au trône, il n’a de cesse de décrier, la manière avec laquelle, les forces de l’argent et du prestige, rivalisaient de n’importe quoi, dans leur course folle et effrénée dans les chefferies traditionnelles. La fixation des salaires aux chefs va davantage attiser les appétits des charognards. La course effrénée vers l’institution qu’est la chefferie, va aller s’intensifiant. Beaucoup de hauts commis de l’Etat, y trouveront aussi une sorte d’asile pour leur retraite; un espace pour mieux consacrer leur influence… La course effrénée vers ces titres est aussi une manière de disposer en plus de leurs positions politico-administrative de pouvoir, les moyens qui leur offrent une certaine visibilité et une certaine surface dans le jeu politique local, en termes d’attraction et la captation clientéliste des populations.

Les chefferies traditionnelles sont de hauts lieux de sécurité où arrivent, des détenteurs de la sagesse, des personnes modèles dont la morale et la probité ne sont pas contestées. Dans le grand bassin des régions du Centre, Sud et Est, ce sont les patriarches qui sont de vrais détenteurs du pouvoir traditionnel. Les chefs n’ont pas la même compétence, ni une grande maîtrise des us, coutumes et traditions comme dans les régions sahéliennes ou du grassefield du grand Ouest. Paul Biya lui-même connaît la boulimie de pouvoir de ses compatriotes qui, en recherchant ces titres, veulent disposer de nouvelles ressources de prestige qu’ils sont capables de convertir politiquement. Avec l’introduction des salaires, on s’achemine vers un asservissement des chefferies traditionnelles. Devant les conditions de précarité, de misère et de dénuement, lorsque l’argent commence à circuler,  tout est bafoué. Et cet argent en plus d’être de l’arnaque des consciences, peut également devenir une grosse tragédie de l’histoire, capable de provoquer l’affaissement des institutions politiques traditionnelles.

Souley ONOHIOLO

Focal 1. Le salaire du chef !

Président dixit. Désormais, tous les chefs traditionnels de la République percevront une allocation mensuelle dont le montant est fixé à 200 000 Fcfa pour les chefs de 1er degré, 100 000 Fcfa pour les chefs de 2e degré et 50 000 Fcfa pour ceux de troisième degré. D’après nos sources, le ministère de l’Administration territoriale qui porte ce projet depuis 6 ans justifie ce traitement spécial par le fait que les chefs traditionnels sont des auxiliaires de l’administration à côté des auxiliaires d’administration intégrés dans le fichier du solde de l’Etat. Par cet acte de magnanimité, le pouvoir renforce sans doute le prestige de la fonction traditionnelle à la croisée des chemins avec l’administration moderne  devant qui elle doit jouer des coudes pour s’affirmer. Soit. 

Mais, il n’échappe à personne que cet avantage consenti peut être retourné en faveur du régime pour mettre au pas les sujets  de ces chefs notamment dans les zones du grand nord et du grand Ouest fortement attachés aux valeurs traditionnelles. De plus, un chef salarié et donc soumis à celui qui délie les cordons de la bourse peut-il revendiquer tout le symbole d’antan qui entourait la fonction traditionnelle ? Car dans la sociologie camerounaise, les fonctions de chef sont gratuites, volontaires… bénévoles. C’est cette gratuité qui fait le salaire du chef… c’est ce volontariat qui fait le chef. Parce qu’un chef ne plie jamais l’échine !

Focal 2. Exception. Ces gardiens de la tradition recalés aux guichets

La mesure prise par le président de la République exclue certains chefs traditionnels du fait de leur statut de fonctionnaires ou de parlementaires.

Ils sont légion, ces chefs traditionnels qui ne vont pas bénéficier de la manne présidentielle offerte par décret N°2013/332 du 13 septembre 2013 modifiant et complétant certaines dispositions du décret N° 77/245 du 15 juillet 1977 portant organisation des chefferies traditionnelles.

Ce décret signé à quelques heures du lancement de la campagne électorale en vue du double scrutin du 30 septembre prochain octroie des allocations mensuelles aux chefs traditionnels. Ainsi, les chefs de 1er degré auront le privilège de percevoir une rémunération de 200 mille francs le mois, alors que ceux de 2ème et 3ème degrés devront respectivement percevoir 100 mille  et 50 mille FCfa. Seulement, l’article 24 de ce décret précise clairement que « les allocations ne peuvent se cumuler avec les indemnités de parlementaire, le traitement de fonctionnaire ou d’agent des administrations publiques».

Cette exception introduite par le chef de l’Etat exclut un certain nombre de gardiens de nos traditions de cette mesure. A l’Ouest par exemple, l’on peut citer dans la foulée, le chef supérieur  Foto dans le département de la Menou, Sa Majesté Momo Soffack Guy Bertrand. Celui –ci étant sous-préfet de l’arrondissement de Bafoussam II à Baleng bénéficie déjà d’un traitement de fonctionnaire. Son collègue Honoré Djomo Pokam de Bandjoun aussi, du fait de son statut de sénateur.

Il en va de même pour le Sultan Ibrahim Mbombo Njoya, roi des Bamoun qui officie au parlement en qualité de sénateur. 

Dans le Centre, les sénateurs Bell Luc René, chef supérieur de Bomabom, village situé dans l’arrondissement de Bondjock et le sénateur  Jean-Marie Mama, chef de 1er degré  dans le l’arrondissement de Ngoulmekong, ne passeront pas aussi à la caisse. Car ils bénéficient déjà des allocations octroyées aux parlementaires par l’Etat. Sa majesté Pascal Charlemagne Messanga Nyamding récemment élevé au titre de chef traditionnel à Yabassi – Centre et membre titulaire du Comité central du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (Rdpc) est lui aussi hors jeu, du fait de son statut d’enseignant d’Université.

Les exemples sont nombreux. Sa Majesté Jacques Famé Ndongo, le ministre de l’Enseignement supérieur, Sa Majesté le lamido de Rey Bouba (sénateur) et bien d’autres sont ainsi hors course. Mais Paul Biya a donné à ces autorités traditionnelles une opportunité de choisir entre le salaire de chef traditionnels et celui de fonctionnaire ou d’agent d’administration. Ceci, en indiquant clairement dans l’article 25 du décret signé vendredi dernier qu’ «en cas de cumul de fonctions dûment autorisé, l’intéressé doit opter, avant sa désignation par l’autorité compétente, soit pour le maintien de son traitement ou salaire, soit pour le bénéfice de l’allocation de chef traditionnel».
Quoi qu’on dise, cette décision de Paul Biya de doter les chefs traditionnels d’allocations mensuelles à la veille d’une élection couplée cache mal son intention de faire un appel du pied à ces gardiens de la tradition.


Rodrigue N. TONGUE  / Joseph Flavien KANKEU

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