06/02/2010 17:17:52
Barack Obama se fiche-t-il de l'Europe ?
Barack Obama a infligé un énième camouflet à l'Union européenne en décidant de ne pas assister au sommet prévu en mai à Madrid...
nouvelobs.com
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http://carolinefourest.files.wordpress.com/2009/05/obama1.jpgDécidément, ça coince entre le nouveau président américain et le Vieux continent. Dernier couac d'une (déjà) longue série, la décision de Barack Obama, annoncée brutalement lundi 1er février, de ne pas assister au sommet Union Européenne-Etats-Unis prévu les 24 et 25 mai à Madrid, une réunion qui se tient une fois par an au plus haut niveau. Cette défection a été perçue par nombre d'observateurs comme un camouflet de plus infligé par le président américain à l'Europe. La relation transatlantique est-elle en train de vivre ses dernières heures ?  






Des précédents

C'est évident, depuis l'élection de Barack Obama, l'Europe est allée de déconfiture en déconfiture, symboliques le plus souvent, mais pas seulement. Obama avait sacrifié aux règles de courtoisie à Prague, lors du précédent sommet UE-Etats-Unis en avril 2009, en boudant le dîner officiel, puis lors d'une réunion à Washington en novembre où il avait écourté sa présence.
Mais il y a eu plus douloureux pour les Européens.
Dans la gestion des secours après le séisme qui a frappé Haïti le 12 janvier, l'Europe est restée sur le carreau. L'armée américaine a pris en charge l'aéroport de Port-au-Prince, déployé plus de 10.000 hommes et appelé à la formation d'un trio Etats-Unis-Brésil-Canada pour diriger les efforts des donateurs. Une claque pour l'Europe, qui n'a pas été associée, et en particulier pour Nicolas Sarkozy, qui avait proposé une conférence internationale pour la reconstruction du pays.
En décembre, l'Europe était là aussi sortie humiliée des négociations sur le climat à Copenhague, ignorée par les Etats-Unis qui avaient choisi de négocier au-dessus de sa tête avec Pékin un accord, au final largement décrié. Peut-être les Européens avaient-ils raison, mais ils n'ont pas réussi à se faire entendre.
En novembre dernier, le président américain avait préféré se consacrer à sa tournée en Asie plutôt que se rendre aux commémorations des 20 ans de la chute du Mur à Berlin, où il avait été invité par la Chancelière allemande Angela Merkel. Le message était clair : à l'Europe son passé, aux Américains leur avenir.
La liste ne serait pas complète sans évoquer les cérémonies du 65e anniversaire du Débarquement, où non seulement Barack Obama avait limité sa visite au strict minimum, mais il avait en outre signifié à Paris qu'il comptait sur la présence de la Reine d'Angleterre, que l'Elysée avait oublié (volontairement?) d'inviter. Le tout au grand dam d'un Sarkozy qui rêvait de cette occasion pour s'afficher en long et en large avec son homologue américain.
Quand il n'ignore pas les Européens, Barack Obama se comporte comme un grand-frère qui distribue bonnes et mauvaises notes. S'il a applaudi l'entrée en vigueur du traité de Lisbonne le 1er décembre 2009, il n'a pas caché, à l'inverse, en avril de la même année, son agacement de voir l'Union européenne tergiverser sur l'adhésion de la Turquie, à laquelle il est largement favorable. Bref, dans tous les cas, les Européens n'ont pas de quoi faire les fiers. Ce qui fait dire, non sans cruauté, au politologue Dominique Moisi que "l'attitude d'Obama fonctionne comme un miroir réfléchissant nos faiblesses"...

Des camouflets pardonnés...

Pire, l'Europe a, quasiment à chaque fois, avalé sa couleuvre sans broncher, en tentant pathétiquement de sauver la face avec des arguments qui ne trompent personne. Exemples :
"L'agenda du président Obama ne lui permet de se déplacer en Europe à ce moment-là, comme il l'aurait voulu", a assuré le ministre espagnol des Affaires étrangères Miguel Angel Moratinos, dans une tentative maladroite pour justifier l'absence annoncée de Barack Obama au sommet de Madrid, alors que l'Europe s'est trouvée contrainte à reporter le sommet sine die.
Pour Haïti, le secrétaire d'Etat français à la Coopération Alain Joyandet a bien essayé de pointer du doigt la gestion américaine des secours, mais il a aussitôt été lâché par le reste du gouvernement. Ce ne sont que "des petites querelles", a minimisé le chef de la diplomatie Bernard Kouchner, jugeant qu'il n'était "pas intéressant" de "parler de quelques malentendus", tandis que Nicolas Sarkozy s'illustrait dans la langue de bois : "La France salue la mobilisation exceptionnelle des Etats-Unis en faveur d'Haïti et le rôle essentiel qu'ils jouent sur le terrain", a-t-il asséné.
Le secrétaire d'Etat français aux Affaires européennes, Pierre Lellouche, a cependant admis qu'il y avait bel et bien un "déficit d'image" européen dans l'aide à Haïti, sachant que la chef de la diplomatie européenne, Catherine Ashton, ne s'est toujours pas rendue sur place.

La faute à Obama... ou aux Européens ?

Le président américain "a été assez désinvolte avec les Européens qu’il prend de haut. Il est vrai que pour lui les Européens ne sont ni un problème ni une solution", constatait tout de go l'ex-ministre socialiste des Affaires étrangères Hubert Védrine, en novembre dernier sur nouvelobs.com. Où est donc le problème ? Pourquoi ce désintérêt apparent de Barack Obama pour le Vieux continent ?
Le président américain a choisi de tourner le dos à l'Europe pour privilégier d'autres partenaires, estimés plus stratégiques dans le monde désormais "multipolaire", comme lui-même le définit, à commencer par la Russie et la Chine. "Les Etats-Unis ne s'intéressent plus à l'Europe. Ils s'intéressent à eux-mêmes, comme cela a toujours été, et désormais à l'Asie et au Moyen-Orient", constate Dominique Moisi. Et ce choix est "naturel à leurs yeux" car adapté à "l'évolution du système international", estime-t-il.
Mais si les Européens subissent, en quelque sorte, cette nouvelle politique étrangère américaine, ils en sont aussi largement responsables.
Le porte-parole du département d'Etat, Philip Crowley, qui s'est chargé d'expliquer la décision de Barack Obama de ne pas assister au sommet de Madrid, l'a fait savoir : à Washington, on s'agace du marasme politique qui prévaut à la tête de l'Union européenne. "Nous continuerons d'avoir des rencontres UE-Etats-Unis de haut niveau", a-t-il assuré, mais "cela va prendre un peu de temps pour voir exactement dans quel cadre ces rencontres auront lieu", a-t-il déclaré.
En ligne de mire, le schéma complexe des institutions européennes depuis l'entrée en vigueur du traité de Lisbonne, dont on attendait tant mais qui s'est avéré un fiasco. Il juxtapose un président du Conseil de l'Union européenne, le Belge Herman Van Rompuy, et une présidence tournante, actuellement assurée pour six mois par l'Espagne, avec en outre un Haut représentant pour la politique étrangère de l'UE, Catherine Ashton. Une cacophonie qui s'ajoute à celle des Etats membres qui conservent chacun leurs velléités de traiter directement avec Washington... Les Américains n'ont donc toujours pas d'interlocuteur digne de ce nom du côté de la Vieille Europe.
"Si l'Europe elle-même ne se prend pas au sérieux, comment peut-elle s'offusquer de ne pas être prise au sérieux par les Américains ?", tranche Dominique Moisi. Et d'ajouter qu'elle ne se montre pour l'instant "pas capable de se positionner en acteur", comme le prouve ne serait-ce que le peu d'enthousiasme dont elle fait preuve à l'idée d'envoyer des renforts en Afghanistan, ce qui n'est pas pour améliorer son image outre-atlantique.

Un nouveau monde... sans l'Europe ?

Les Européens eux-mêmes reconnaissent qu'il y a quelque chose qui ne tourne pas rond. Comme le ministre espagnol des Affaires étrangères qui a déclaré, quelques jours avant le camouflet du sommet, que "les relations transatlantiques vont avoir besoin d'un changement stratégique, dans la vision et dans l'ambition". Reconnaissant publiquement le problème, il a estimé qu"il n'est pas normal qu'il y ait seulement un G2". Ce fameux G2, encore largement en friche, qui pourrait donner naissance à un directoire mondial Etats-Unis/Chine, laissant l'UE en marge. Même son de cloche du côté du président du Parlement européen, Jerzy Buzek, qui a appelé, mardi 2 février, à créer une "coopération euro-atlantique très forte", ajoutant, comme s'il n'y croyait pas : "Je voudrais que les Américains partagent ce point de vue"...
A moins que ce ne soit à l'Europe de partager celui des Américains... Pour l'instant, elle pleurniche parce que Barack Obama la boude, comme un "enfant malmené par ses parents" parce qu'"elle continue à voir le monde comme unipolaire, centré sur les Etats-Unis", selon l'analyse sans concession de Dominique Moisi. Les Etats-Unis, au contraire, sont "passés à l'ère du monde multipolaire, post-américain." "C'est à l'Europe de montrer sa volonté d'exister dans ce nouveau système et de se définir elle aussi comme une Europe post-américaine, sans quoi les Américains continueront de la traiter à la légère. Ils ne feront pas le premier pas", conclut-il.
Mais si elle s'en montre incapable, l'Amérique pourra-t-elle vraiment se passer de l'Europe ? "On a encore besoin l'un de l'autre sur le plan des valeurs, des idées", concède seulement Dominique Moisi... Un constat dur à avaler pour le Vieux continent, qui craint tant de se transformer en musée.

Sarah Halifa-Legrand

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