Omar Bongo est mort, et les mots que les dirigeants français emploient à propos de cette mort ont ceci de fascinant et de formidable qu’ils en disent plus sur eux que sur lui, sur la France que sur l’Afrique.

Il a déjà été noté ici que plusieurs responsables politiques français ont qualifié Omar Bongo d’ « ami », ce qui laisse songeur quand on connaît le rapport que le président gabonais entretenait avec les libertés individuelles pour ces concitoyens, ou bien avec la notion de solidarité dans le partage des richesses de ce petit pays potentiellement riche, ou bien encore avec l’honnêteté et la moralité dont l’éducation la plus élémentaire apprend à chacun et sur tous les continents qu’elles doivent être les rails d’une vie.

Sur quelles valeurs se fondaient donc cette « amitié » aujourd’hui revendiquée? Des valeurs démocratiques, vraiment, ces valeurs qu’incarnent et représentent pourtant les dirigeants de la République française, patrie des droits de l’Homme et du reste? Ou bien plutôt, et plus prosaïquement, sur les services rendus? Sur les facilités accordées? Sur la défense d’intérêts réciproques? Chacun ici dira que poser la question est un peu stupide, un peu naïf, ou un peu facile, au choix, tant la réponse paraît évidente. Soit. Mais alors, il faut aller au bout du raisonnement et convenir que ni nous ni ceux qui nous dirigent ne croient aux beaux discours et aux proclamations de foi, que ceux ci flattent nos esprits mais ne guident pas nos actes, qu’ils peuplent notre imaginaire mais ne déterminent pas toujours, pas forcément, voire très peu en la circonstance, nos actes. Il ne s’agit ni de s’en indigner, ni de le regretter. Il s’agit juste d’en prendre conscience, ce que nous permet de faire, justement, la mort d’Omar Bongo.

Cet événement libère les esprits davantage encore qu’on ne pouvait l’imaginer ou l’espérer. L’expression, alors, peut aller jusqu’au cynisme le plus nauséabond, comme l’illustre l’interview de Roland Dumas, ancien ministre des Affaires étrangères de François Mitterrand, ce matin, dans Le Parisien.

Au rang de l’oubli de soi, des valeurs et du reste, ceci. Omar Bongo finançait-il, comme il s’en vantait parfois, les partis politiques français, lui est-il demandé? Réponse de Roland Dumas: « S’il l’a dit, c’est qu’il y a une part de vérité. Je connaissais Bongo depuis cinquante ans. C’était un ami et nous avons toujours travaillé en bonne intelligence. Mais je n’étais pas là, moi, pour porter les valises. Et bien d’autres pays ont procédé à de tels financements. La différence avec Omar Bongo, c’est qu’il répartissait équitablement la manne: chaque parti était servi. »

Que la tirade est belle! Omar Bongo a pu connaître ou faire connaître tous les tourments de l’enfer, gérer son,pays comme un satrape, maintenir dans la pauvreté et la misère ses concitoyens, « nous avons toujours travaillé en bonne intelligence. » C’est une chose, pour un responsable politique de défendre les intérêts de son pays, et Roland Dumas, ministre ou éminence grise, double ou triple tiroir, homme de main et homme servile, a prétendu servir son pays dans les différentes responsabilités publiques ou fonctions occultes qui ont été les siennes. Dans ces cas là, on peut s’accommoder de tout et du pire, par devoir, avec abnégation. Mais c’est autre chose, tout de même, que cette « bonne intelligence » qui induit l’accord, la complicité, le goût même du contact et le plaisir des retrouvailles, l’amitié donc, revoilà le mot et ce qu’il charrie qui ici n’est pas noble.

Et puis autre chose, du lourd, c’est à dire de l’information. Omar Bongo finançait tous les partis, droite et gauche, tous républicains, tous vertueux, mais tous avides d’argent fût-il sale pour défendre ces intérêts là. Et avec combien de perdition au passage? Perte d’argent, certes, égaré dans diverses poches, mais perte de liberté aussi, d’indépendance. Et puis, cette autre information: « d’autres pays ont procédé à de tels financements. » Ah bon? Lesquels? Quand? Au profit de qui? Avec quelles contreparties?

Comme tous les grands hommes, Roland Dumas a écrit ses Mémoires. Rien de tout cela bien sûr n’y figure. Sans doute ne nous juge-t-il pas dignes de ce genre de confidences. Cela ne nous regarde pas, ne regarde que les puissants, ne se partage qu’entre puissants. Mais alors, pourquoi lever le coin du voile ce matin? Maîtrise imparfaite d’un égo depuis longtemps dilaté? Formidable sentiment d’impunité qui fait oublier les lois élémentaires de l’omerta?

Dans sa dernière réponse au Parisien, Roland Dumas atteint les sommets d’un détestable cynisme, au point d’en tutoyer le racisme. Question: « La mort de Bongo marque-t-elle la fin de la Françafrique? » Réponse: « Je ne crois pas. Le système se perpétue. Comme disait François Mitterrand, à quoi servirait de changer les dirigeants en Afrique puisque leurs successeurs prendront les mêmes décisions? »

De manière étonnante, on retrouve cette sentence mitterrandienne dans le papier de page 3 que Le Monde daté de ce jour consacre au défunt président gabonais. La voici, attribuée donc à François Mitterrand par Raphaëlle Bacqué et Pascale Robert Diard, les deux signataires du papier: « A quoi cela sert-il de changer les hommes? Celui que l’on mettrait à la place ferait la même chose. »

La pensée ici n’est pas seulement désabusée, elle est pratiquement raciste. Mettre un Africain à la place d’un autre Africain est inutile. Ils se ressemblent tous. Le changement en France a un sens, parce que les Français sont évolués, intelligents, capables de réflexions, donc de choix. Mais un Africain, pensez donc? Il tapera dans la caisse, voilà tout. Donc, « nous » n’en changerons pas, car c’est nous, bien sûr qui « changeons » les dirigeants africains. Laissons donc en place celui et ceux que nous connaissons. Eux, au moins, ce sont des « amis ». Et voilà comment la boucle se boucle, dans le mépris, le si vulgaire mépris.

C’est une forme d’étonnement qui saisit à l’occasion de la mort d’Omar Bongo. Il était difficile d’imaginer que cet événement libérerait ainsi la parole, jusqu’à produire un effet de miroir dans lequel nous apparaissons la figure tordue par une bien vilaine grimace.

Le blog de Jean-Michel Aphatie