15/06/2009 14:49:32
Un rÍve fou qu'ils caressent
Problème de confiance, donc problème de gouvernance... démocratique ! Pourquoi, en effet, aurait-on peur de se soigner dans son pays, par des médecins nationaux compétents souvent formés dans les mêmes écoles que ceux en qui on se confie dans ces pays-là, si l’on n’a rien à se reprocher, si l’on a servi son pays et son peuple dans le respect des règles établies.
Le Messager
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Ainsi donc, Albert Bernard Bongo, alias Omar fils d’Ondimba, le père de la “ Rénovation ”, s’en est allé ! Foudroyé par un “ cancer de l’intestin ” qu’il a choisi d’aller soigner non pas à l’Hôpital de Val de Grâce en France où se soignent ou meurent généralement les grands de cette Afrique sans hôpital de référence. Mais dans une clinique privée de Barcelone nommée Quiron, que nous avons eu l’occasion de visiter il y a une quinzaine de jours, mais pas la chance de rendre visite à son illustre patient qu’aucun “ étranger ”, en dehors des médecins traitants, ne pouvait voir. Pour bien des esprits la disparition d’Omar Bongo Ondimba, à peine trois mois seulement après celle de sa femme Edith-Lucie survenue au Maroc, ressemble encore à un rêve bien que le vieux sage ait amorcé depuis jeudi passé le voyage sans retour vers sa dernière demeure. C’est qu’il avait marqué son pays et l’Afrique entière par un style de pouvoir qui lui était bien propre, et où la sagesse et la lucidité le disputaient parfois à la tragi-comédie. Avec en toile de fond un paternalisme souvent débridé.
Mourir loin, si loin de cette France qu’il a servie et qui l’a servi et desservi, loin, bien loin de cette terre gabonaise qui l’a vu naître et dont il a, avec la France, usé et abusé les ressources minières et forestières, voilà qui suscite quelques questionnements sur la logique qui a souvent guidé nos dirigeants dans leurs choix ; comment comprendre qu’un pays comme le Gabon, qui compte à peine un million et demi d’habitants, et dont le sol et le sous-sol regorgent encore d’énormes ressources malgré un demi siècle de pillage systématique ; comment, voudrais-je comprendre, qu’un tel pays peut-il manquer d’infrastructures sanitaires certes redimensionnées, mais dignes de la Salpétrière ou de Val de Grâce en France, et de Quiron en Espagne, où les dignitaires peuvent se soigner et/ou mourir en toute quiétude ? A moins qu’il s’agisse simplement d’une question de sécurité ? Cela renverrait alors au problème de confiance envers nos institutions sanitaires, depuis la conception jusqu’aux personnels, en passant par les infrastructures, les équipements, le confort, la qualité du service, etc. Mais s’ils considèrent eux-mêmes nos hôpitaux comme des mouroirs, alors on peut comprendre qu’ils choisissent d’aller ailleurs lutter contre la mort, quitte à y mourir dans un cadre décent si cette mort devient incontournable.

Problème de gouvernance
Problème de confiance, donc problème de gouvernance... démocratique ! Pourquoi, en effet, aurait-on peur de se soigner dans son pays, par des médecins nationaux compétents souvent formés dans les mêmes écoles que ceux en qui on se confie dans ces pays-là, si l’on n’a rien à se reprocher, si l’on a servi son pays et son peuple dans le respect des règles établies, si l’on n’a pas un jour ordonné à l’armée de tirer sur une foule de manifestants sans armes, si l’on n’a pas détourné de l’argent public pour assouvir sa soif de puissance, si l’on n’a pas bradé aux puissances coloniales les ressources du pays contre le maintien au pouvoir, si l’on n’a pas organisé le chaos du pays après soi, si l’on n’a pas modifié la Constitution pour s’éterniser au pouvoir, bref si l’on a la conscience tranquille d’avoir accompli son devoir, rien que son devoir et tout son devoir ? Et puis, aller se soigner ou mourir à l’étranger constitue une autre forme de distraction de fonds publics dont se rendent coupables bien de chefs d’Etat africains qui ne font rien, durant leur règne, pour doter leurs pays d’infrastructures hospitalières capables de les accueillir comme elles accueillent les “ makayas ” que nous sommes. Heureusement qu’ils bénéficient tous de cette immunité posthume qu’impose aux morts la nature elle-même.
Hormis une famille désunie, l’héritage personnel que laisse Omar Bongo est énorme bien qu’une bonne partie fasse aujourd’hui l’objet d’une procédure judiciaire en France. Bien que le Gabon soit souvent considéré comme un émirat pétrolier dans le golfe de Guinée et malgré l’uranium, divers autres minerais et bois précieux, il laisse derrière lui pays sous-développé miné par la pauvreté et ruiné par la misère. Pour avoir mal utilisé l’argent du pétrole, de l’uranium et du bois, le Gabon d’Omar Bongo se classe aujourd’hui au 142è rang sur 177, au palmarès du développement humain dressé par les Nations Unies.

Dispositions constitutionnelles
Si la légère cacophonie crée à la confirmation du décès de Bongo par un communiqué de son fils Ali annonçant, en lieu et place du Premier ministre, chef du gouvernement, la fermeture des frontières, a failli jeter quelque doute sur le respect des dispositions constitutionnelles inhérentes à la succession, tout semble bien se passer sur ce plan jusqu’ici, notamment avec la prestation de serment, en qualité de président de la République par intérim, de la présidente du Sénat. Il faut espérer vivement que les choses continuent de se passer de la sorte, c’est-à-dire dans le strict respect des dispositions constitutionnelles. Cela prouverait que tout n’est pas si mauvais dans l’héritage que laisse Bongo. Mais sera-t-il facile de tenir le difficile pari de l’organisation d’une élection présidentielle entre 45 et 90 jours dans un pays où on avait fini par croire le président immortel après 42 ans de règne sans partage ? D’où viendra le financement de cette élection non inscrite au budget de l’Etat au titre de l’année en cours, personne n’ayant prévu la vacance à la tête de l’Etat ? Si le Pdg (Parti démocratique gabonais) au pouvoir depuis 42 ans peut réunir facilement les moyens humains et matériels pour la campagne de son candidat – dont la désignation s’avère bien compliquée – il n’en est pas de même pour les partis de l’opposition d’ailleurs quasi inexistants. Alors, qui affrontera le Pdg dans cette élection pourtant déterminante pour l’avenir du Gabon ?
Mourir au pouvoir est un rêve fou que caressent la plupart de chefs d’Etat en Afrique, à l’exemple d’Omar Bongo Ondimba qui vient donc de réaliser le sien en mourant “ au front, l’arme à la main ”, ainsi que le prédisait déjà en 2005 un de ses intimes pour qui il ne vivait “ que pour ça ”. A l’exemple aussi de Nyansingbe Eyadema, de Lansana Conté et, un peu plus loin de nous, de Félix Houphouët Boigny, le vieux sage de Yamoussoukro qui malgré sa sénilité et son incontinence garda le pouvoir jusqu’à sa mort.

Immunité posthume
S’il y en a un qui n’aura pas la chance de ceux-ci, c’est Amadou Tandja du Niger ; le pauvre vient de voir son rêve se diluer, tel un morceau de sucre dans la mer, dans une décision courageuse de la Cour constitutionnelle le déboutant de son projet fou de modifier, comme Paul Biya il y a un an, la Loi fondamentale pour se frayer la voie vers une présidence à vie. Encore qu’à la différence de Biya qui modifia dans le sang la Constitution, le chef de l’Etat nigérien voulait recouvrir son projet d’oripeaux démocratiques en organisant le 4 août prochaine un référendum pour se faire bonne conscience. Mal lui en a pris, les membres de la Cour constitutionnelle nigérienne n’ayant rien en commun avec ceux, malléables à souhait, de la caisse de résonance qui chez nous tient lieu de pendant à celle-ci : la cour (anti) constitutionnelle, serait-on tenté de l’appeler.
Mais à vrai dire, à part l’immunité posthume dont je parlais tantôt, que peut bien conférer de spécial à ces gens le fait de mourir au pouvoir ? Les honneurs de nations qu’ils ont servies et desservies ? Tout ancien chef d’Etat devrait logiquement avoir droit à des obsèques dignes de son rang, et à tout le moins à la hauteur des services qu’il est supposé avoir rendus. Si donc mourir au pouvoir n’ouvre pas forcément les portes du paradis aux présidents à vie, pourquoi se livrer à tous ces artifices, à ces tripatouillages constitutionnels, à ces massacres de populations et à ces simulacres de référendums pour y parvenir ? Il faut espérer que comme Bongo, Blaise Compaoré, Idriss Déby, Sassou Nguessou et Paul Biya, qui ont chacun eu recours au tripatouillage constitutionnel, verront aussi leur rêve de mourir au pouvoir se réaliser un jour. De la sorte, ils échapperont aux poursuites judiciaires auxquelles les exposeraient leurs crimes économiques et politiques, leurs scandales multidimensionnels, bref leur “ irresponsabilité ” (pour emprunter à la Constitution du Cameroun) accumulés tout au long de leurs règnes sans partage.
Dans un tel contexte de démocratie de la présidence… à mort, pourquoi ne pas saluer, outre la Cour constitutionnelle du Niger qui vient d’administrer au monde la preuve qu’il peut très bien y avoir en Afrique des contre-pouvoir institutionnels sur lesquels on peut compter pour construire des démocraties solides, un chef d’Etat comme Amadou Toumani Touré du Mali qui a déclaré clairement qu’il n’entendait en aucun cas modifier la Constitution pour rester au pouvoir ; un pays comme le Bénin, qui depuis la conférence nationale souveraine en 1990, ne cesse de s’imposer comme modèle de démocratie dans une Afrique où les démons du totalitarisme hantent encore les allées du pouvoir ; ou un peuple comme celui du Sénégal qui a freiné net Me Abdoulaye Wade dans sa course folle vers la “ dynastisation ” de ce pays qui aura longtemps entretenu les rêves démocratiques des peuples africains.
 

PIUS N. NJAW…

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