12/02/2010 15:31:34
Opération épervier : Paul Biya s'en prend Amadou Ali et E. Edou
Pris de court par l’interdiction de sortie du territoire national frappant une quinzaine de citoyens, dont Marafa Hamidou Yaya, le chef de l’Etat a vertement tancé les deux personnalités.
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Pris de court par l’interdiction de sortie du territoire national frappant une quinzaine de citoyens, dont un membre du gouvernement, le régime a dû se ressaisir. Sans parvenir à éviter une colère présidentielle.

« Rassuré et apaisé ». Tel est apparu Marafa Hamidou Yaya, aux yeux de ses proches, au sortir d’une audience que lui a accordée Paul Biya, dans la journée du 8 février 2009, au Palais de l’unité. Le rendez-vous avait d’autant plus les allures d’un événement que, quelques jours plus tôt, le ministre d’Etat, ministre de l’Administration territoriale et de la Décentralisation avait été reçu par le président de la République, peu avant la publication des textes présidentiels consacrant le récent mouvement des gouverneurs des régions. Paramètre empreint d’un surcroît de gravité : le petit flottement passager qui a entouré, pendant quelques heures, le déplacement vers un pays d’Afrique australe de M. Marafa. Une série d’incertitudes engendrées par la mesure d’interdiction de quitter le territoire national frappant le ministre d’Etat, et décidée par le délégué général à la Sûreté nationale.

Et de fait, dès le 3 février 2009, Pascal Magnaguémabé, juge d’instruction au tribunal de grande instance du Mfoundi, avait saisi le patron de la police d’une « réquisition » visant à veiller à ce que l’interdiction de sortie du territoire national, frappant une quinzaine de personnes - dont l’homme d’affaires Yves Michel Fotso et l’ancien Premier ministre, Ephraïm Inoni - soit appliquée. Selon des indiscrétions, cette mesure avait été décidée dans le cadre de l’affaire de l’Albatros – du nom de cet avion présidentiel dont les contours de l’acquisition restent controversés - pour laquelle Jean-Marie Atangana Mebara, Patrick Marie Otele Essomba et quelques autres, inculpés pour détournement de deniers publics et complicité, sont sous le coup de mandats de détention provisoire depuis le 06 août 2008...

Il se trouve que la gestion de cette « réquisition » a déclenché un vent de panique au sein de l’appareil d’Etat, en raison de certaines singularités mettant à nu nombre de dysfonctionnements et d’incohérences au sein du système. Aussi a-t-on appris que le juge d’instruction n’a pas jugé utile d’en référer au vice-Premier ministre de la Justice avant d’acheminer sa « réquisition » au délégué général à la Sûreté nationale. De même, des sources proches du dossier croient-elles savoir que Emmanuel Edou s’est exécuté sans lui-même s’assurer que la démarche du magistrat était conforme aux options de Amadou Ali, ni même que la présidence de la République avait donné son imprimatur à la démarche initiée par le juge d’instruction. Or, selon toute probabilité, le ministre d’Etat, secrétaire général de la présidence de la République a dû lui-même apprendre, par diverses sources non institutionnellement compétentes, l’existence d’un message porté adressé aux services de police, en droite ligne de la « réquisition » de Pascal Magnaguémabé. Ambiance… Et colère du président de la République. Informé des embarras de « l’affaire » par le directeur du Cabinet civil - lui-même saisi par le délégué général à la Sûreté nationale paniqué et déjà sommé par le vice-Premier ministre en charge de la Justice de lever la mesure initiée par le juge d’instruction -, le chef de l’Etat est réputé avoir vertement tancé Emmanuel Edou et Amadou Ali. Mesures conservatoires ? Voire.


Commentaire

Les dysfonctionnements en questions

A l’évidence, cette « affaire » est venue conforter dans leurs thèses ceux qui ont, depuis quelque temps, instruit un procès en dysfonctionnements de certaines phases de ce que l’on nomme « opération épervier ». En l’occurrence, elle laisse ouvertes un certain nombre d’interrogations.

Pour avoir vu son indépendance érigée en principe, comment le juge d’instruction a-t-il pu juger inutile ou inopportun de consulter le procureur de la République, et donc le vice-Premier ministre, ministre de la Justice, Garde des Sceaux ? Est-il possible que ce dernier ait seulement « appris », sur le tard, les développements d’une mesure d’une telle portée à propos de l’interdiction de sortie du territoire d’un ancien Premier ministre et, plus encore, d’un ministre d’Etat encore en fonctions ? Il sera en tout cas difficile à Amadou Ali – qui a rapidement plaidé son innocence dans cet épisode du feuilleton, en faisant valoir son absence de la capitale au moment du déclenchement de ces évolutions - d’échapper à un procès dont il connaît trop bien les référents : son inimitié avec Marafa Hamidou Yaya étant notoirement établie, quelques analystes pensent que le vice-Premier ministre, à défaut d’avoir encouragé le juge d’instruction, serait le dernier à s’émouvoir du sort du ministre d’Etat, ministre de l’Administration territoriale et de la Décentralisation…

Autre question : comment le délégué général à la Sûreté nationale peut-il expliquer qu’il ait agi sans s’entourer des précautions minimales d’usage, en s’enquérant des positions du vice-Premier ministre en charge de la Justice, d’une part, et des avis du secrétariat général de la présidence de la République, d’autre part ? Il est vrai qu’on prête à Emmanuel Edou d’avoir réaménagé ses relations dans l’entourage du chef de l’Etat, de sorte qu’il lui est plus loisible de passer par le Cabinet civil que par le secrétariat général…

Au demeurant, face à ces dérapages évidents, qui étalent des lignes de clivage au sein du régime et pourraient minimalement affecter la crédibilité des procédures en cours, il vaut mieux ne pas s’attendre à quelque démission ; le terme et la pratique ne relevant ni du lexique ni des usages en vigueur au Cameroun. Le président de la République, c’est sûr, en a pris acte. Mais, on le sait peu porté à des réactions dans l’urgence. On attendra donc. Sans grande illusion.

Valentin Simon Zinga

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