13/02/2010 03:54:27
Sans détour: pillage et chaos
... L’Afrique n’est donc toujours pas maîtresse de son destin. Affaiblie par les ravages de la dette et de l’ajustement structurel, elle voit céder très vite toutes ses « défenses immunitaires » et, depuis lors, subit de façon démultipliée les nombreuses agressions que lui assène le système capitaliste.... Fréderick Mukoko recoit Odile Tobner (présidente de survie) ce dimanche. Il sera 19h à Bafou.
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La traite transatlantique du fameux « bois d’ébène », orchestrée par les puissances européennes, fut pour l’Afrique un terrible fléau, décapitant le continent en le privant de millions de ses enfants parmi les plus forts et les plus actifs. A l’abolition de l’esclavage, la colonisation a pris le relais, et la période des indépendances s’est contentée de remplacer le système finissant par une fausse autonomie des pays africains associée à une colonisation économique bien plus subtile. L’Afrique n’est donc toujours pas maîtresse de son destin. Affaiblie par les ravages de la dette et de l’ajustement structurel, elle voit céder très vite toutes ses « défenses immunitaires » et, depuis lors, subit de façon démultipliée les nombreuses agressions que lui assène le système capitaliste.

Le pillage des ressources


Naturellement riche, l’Afrique est financièrement pauvre. L’économiste ghanéen George Ayittey écrit dans son livre Africa in Chaos : « L’Afrique est un continent doté d’une richesse minérale inexploitée immense. Elle possède 40 % du potentiel hydro-électrique mondial, le gros des ressources mondiales de diamant et de chrome, 50 % de tout l’or du monde, 90 % du cobalt, 50 % des phosphates, 40 % du platine, 8 % des réserves connues de pétrole et des millions et des millions d’hectares de terres arables inexploitées. Or, paradoxalement, ce continent qui regorge d’un tel potentiel s’est inextricablement embourbé dans la misère, la pénurie, le chaos. »

L’exploitation de ces ressources, quand elle a lieu, est systématiquement l’objet d’un pillage en règle associant les multinationales du Nord et les classes dirigeantes africaines, au détriment des populations locales auxquelles appartiennent pourtant ces richesses. Pays caricatural, la République démocratique du Congo possède un sous-sol riche en uranium (la bombe atomique états-unienne de 1945 utilisait le minerai congolais), en cuivre, en or, en zinc, en cobalt, en manganèse, en fer, en étain, en diamants, en niobium, en or, en coltan (le colombo-tantalite, présent dans les produits technologiques comme les téléphones portables). Mais qui en profite sur place, à part quelques seigneurs de guerre et quelques grandes entreprises étrangères ? Selon la Banque mondiale, en RDC, « près de 80 % de la population survit à la limite de la dignité humaine, avec moins de 0,20 dollar par personne et par jour. »

Les produits tropicaux comme le café, le cacao, le thé, le sucre, la banane, l’ananas, la vanille, le coton, l’arachide, sont produits en Afrique mais sont avant tout destinés à l’exportation, et à prix très bas compte tenu des mécanismes économiques en vigueur. Le pétrole fait parfois figure d’exception, grâce à l’action de l’Organisation des pays producteurs de pétrole (OPEP), qui, malgré ses imperfections, régule les quantités d’hydrocarbures produits. Mais peu de pays africains en sont membres...



Téléguidage politique


Une vision simpliste de la situation actuelle pourrait conduire à conclure que l’Afrique ne sait pas s’y prendre. Ou qu’elle a perdu un combat économique mené à armes égales contre les autres acteurs économiques ou les autres régions du monde. C’est oublier l’essentiel : le marionnettiste est bien plus responsable que la marionnette, même si cette dernière a la possibilité de prendre quelques initiatives. Le marionnettiste pilote le système économique capitaliste depuis le Nord et dirige la marionnette noire des classes dominantes africaines dans son propre intérêt.

La militante indienne Arundhati Roy complète ainsi le propos d’Ayittey : « L’Afrique est très riche en ressources naturelles, contrairement à l’Inde, mais elle est dans de bien plus mauvais draps, parce que les puissances coloniales ne se résignent toujours pas à laisser les Africains tranquilles. Après cinq siècles de pillage et de mise en coupe réglée, les anciennes colonies doivent encore de l’argent aux anciens régimes impérialistes, sous la forme d’une dette internationale. C’est le contraire qui serait logique : c’est eux qui devraient nous payer ! »

Des relents de fioul


La matière première géostratégique par excellence est le pétrole. Les compagnies pétrolières saignent l’Afrique aux quatre veines pour s’accaparer son or noir. Les enquêtes menées au sein de la multinationale Elf par la justice française ont révélé que dans les années 1990, une part de 0,40 dollar par baril extrait était détournée puis reversée aux dirigeants des pays producteurs, ce qui représentait une somme totale de 60 millions de dollars par an |8|. De quoi leur faire accepter l’idée de sacrifier économiquement et socialement leur pays. Il faut dire que les pressions étaient parfois très fortes de la part d’Elf, cet outil créé par le régime gaulliste pour défendre les intérêts du pouvoir français et de ses proches dans les ex-colonies.



Cas du cameroun: Une volée de bois vert

Le bois est aussi une richesse considérable sur le continent, en Afrique centrale notamment. Mais les exploitations illégales se multiplient, là aussi avec la complicité des multinationales du Nord et des proches du pouvoir en Afrique.

L’état lamentable dans lequel se trouve le Cameroun, pays pétrolier et forestier, témoigne éloquemment contre le pouvoir qui l’opprime depuis un demi siècle. Infrastructures quasi inexistantes, absence d’hôpitaux, d’écoles et d’universités dignes de ce nom, administration gangrenée par la corruption, misère galopante de l’immense majorité de la population, tout cela va avec l’enrichissement pharaonique de l’oligarchie au pouvoir. Les puissants intérêts français implantés au Cameroun dans l’exploitation pétrolière et forestière, dans les plantations et dans les transports, avec notamment Total, Fabre et Bolloré expliquent sans doute la complaisance française à l’égard du pouvoir camerounais mais ne l’excusent pas.

Le Cameroun, où la famille du président Paul Biya joue un rôle central dans l’exploitation forestière, est particulièrement visé par les enquêtes internationales. En mars 2003, l’ONG Global Witness  estimait que 60 % des coupes forestières au Cameroun étaient illégales, faisant perdre 2,6 milliards de dollars à l’État chaque année. Une étude complémentaire en juillet 2004, toujours par Global Witness, a permis de comparer le volume de bois autorisé officiellement par l’État et le volume déclaré par les entreprises exploitantes. Ainsi sait-on que 42 sociétés sur 58 ont violé la loi forestière en 2002-2003, tant sur le nombre que sur le type des arbres abattus. Par exemple, Pallisco, filiale du groupe français Pasquet soutenue par la Banque mondiale, a dépassé de 40 % le volume prévu. Cambois, filiale du groupe français Rougier, a abattu 293 ayous de plus que le quota autorisé. La SEFN (Cameroun) a coupé 3573 arbres au lieu des 1 442 prévus. Globalement, les excès concernent surtout les essences les plus rares, alimentant la corruption à l’intérieur et à l’extérieur du pays.

Le vol du passé et du savoir-faire


Le problème de l’accès des populations à leur propre histoire est également un souci majeur. Aujourd’hui, le citoyen égyptien qui veut partir sur les traces de son passé doit se rendre au British Museum à Londres ou au Musée du Louvre à Paris. Le citoyen congolais qui veut contempler le patrimoine culturel congolais doit se rendre au Musée royal de l’Afrique centrale à Tervueren en Belgique. Les collections d’arts dits premiers sont très prisées dans les ventes aux enchères alors que ces pièces vendues à prix d’or ont été arrachées au sol africain contre la volonté des populations locales. Que dirait la France si toute la peinture impressionniste était dans un musée à Nairobi ou à Tripoli ? Que dirait l’Espagne si les œuvres de Goya et Picasso étaient à Brazzaville ou à Antananarivo ? Le passé africain doit être rendu aux Africains.

Par ailleurs, l’artisanat africain, très apprécié des Européens et vendu à prix d’or dans des boutiques spécialisées, est acheté à des prix dérisoires par leurs centrales d’achat. Le savoir-faire africain est donc bradé à cause de la situation socio-économique du continent. En Afrique, la main d’œuvre n’a même pas de coût évalué et il arrive que l’artisan, selon l’urgence de la misère du jour, vende à perte pour avoir à manger le soir pour ses enfants. Il y a en Afrique, un prix du matin et un prix du soir… prix de vente à perte, pour avoir quelque chose, lorsque rien n’a été vendu de la journée.

Pillages, guerre, faim, maladies, détournements culturels, on le voit, l’Afrique est profondément mutilée. Et chacun de ces fléaux a un rapport direct avec l’état de santé économique du continent noir, dont les défenses naturelles ont été annihilées sous les coups de boutoir d’une dette illégitime. Les responsabilités écrasantes du FMI, de la Banque mondiale et des multinationales occidentales dans l’extrême fragilité de l’Afrique et la destruction aveugle de tous ses systèmes de protection sont avérées. Les grandes puissances sont parvenues à placer au pouvoir en Afrique des alliés sûrs et corrompus qui perpétuent ce système immoral et maintiennent les fondements du monde actuel dans la barbarie la plus extrême. Il est de plus en plus urgent de le détricoter.

Sources:

http://www.cadtm.org
Http://www.survie.org

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