06/04/2010 12:17:01
Finances publiques : Les craintes du Fmi autour de 800 milliards
Loin des discours officiels optimistes, le Fonds craint un déficit budgétaire et doute de la faisabilité de l’emprunt obligataire annoncé de 200 milliards.
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Conjoncture:

Comme à l’accoutumée, la mission du fonds monétaires international à Yaoundé, conduite par le chef de mission Mauro Mecagni s’est terminée, officiellement du moins, sur une note d’optimisme. A l’issue de la séance de restitution, le ministre des Finances Essimi Menye et ses hôtes du Fmi, ne tarissaient pas de phrases onctueuses pour se féliciter de la convergence de vue et de la bonne santé de l’économie camerounaise.Des déclarations d’inspiration diplomatiques, mais qui cachent une réalité moins reluisante que le Fmi a essayé de décrire et de justifier à mots choisis, pour ne pas froisser le gouvernement : «La crise financière internationale a continué d’affecter l’économie camerounaise à travers une faible demande des principaux produits d’exportations du pays, une baisse des prix moyens internationaux des produits pétroliers en 2009 par rapport à 2008, et des retards dans les investissements directs étrangers. En conséquence, l’activité économique, les comptes budgétaires, et le compte courant extérieur ont été très affectés. L’impact a cependant été moins sévère qu’initialement anticipé, grâce aux mesures de riposte appropriées prises par les autorités, au soutien du FMI au titre de la composante à accès rapide de la Facilité de Protection contre les Chocs Exogènes, et à la reprise de l’économie mondiale en cours actuellement. La croissance économique a fléchi à 2,0% en 2009, contre 2,9% en 2008 ».

Un remake de 1986...

En somme, le Fmi est plus qu’inquiet pour la situation des finances publiques camerounaises qui n’ont pas aussi bien résisté à la crise mondiale qu’elles auraient pu. Une sorte de remake de 1986, année où la chute des recettes d’exportations avait plongé l’économie dans la crise pendant de longues années. Le Cameroun en est à nouveau presque-là, et le pire c’est que le gouvernement ne semble pas avoir pris la mesure du phénomène (commencée dans les mêmes conditions, la dernière crise a duré près de 20ans), puisqu’aucune solution n’est annoncée, et le ministre des Finances hésite même à annoncer s’il y aura un nouveau programme avec le Fmi ou non.

Pour l’essentiel, l’inquiétude du Fmi a été exprimée dans le communiqué rendu public par la mission du fonds, même si tout cela est enveloppé dans des formules neutres : “S’agissant du budget 2010, sa faisabilité dépend très fortement de la mobilisation d’un niveau élevé de financements intérieurs, y compris par le recours à un emprunt obligataire et le tirage sur les dépôts de l’État auprès de la banque centrale. Le budget 2010 pourrait subir la pression des « restes à payer » accumulés sur les ordonnancements des exercices antérieurs. La mission invite les autorités à rester vigilantes dans l’exécution du budget 2010 et à se tenir prêtes pour ajuster sa mise en œuvre en vue d’en assurer la cohérence avec les plans de financement » s’inquiète Mauro Mecagni. En clair, la délégation du Fonds monétaire international estime que le Cameroun ne pourra pas boucler son budget de cette année, fixé à 2570 milliards.

200 milliards d’arriérés intérieurs

Au-delà du communiqué qui ne livre que quelques commentaires convenus, les analyses du Fmi, communiqués au Premier ministre, sont plus sévères. Pour la mission du Fmi, la situation des finances publiques est loin d’être reluisante. Selon les calculs de cette institution qui a inspecté les comptes publics pendant sa mission, le déficit budgétaire cette année pourrait atteindre 800 milliards, soit quasiment le tiers du budget. Certes, les entretiens avec les cadres spécialisés de l’administration camerounaise ont permis de revoir légèrement à la baisse ce déficit prévisionnel, mais le gap à combler pour boucler le budget de l’année n’en est pas loin.

En cause, outre un management peu performant des finances de l’État (pour ce qui est de la chaîne des dépenses), le staff du fonds met en cause l’accumulation des arriérés intérieurs. La trésorerie publique, déjà peu fournie cette année, devra supporter près de 200 milliards de reste à payer, représentant les dépenses ordonnancées pendant les précédents exercices, mais qui n’ont pas été exécutées. Il y également, sur le budget 2010, le point des dépenses engagés et non ordonnancées, que l’État devra de toutes les façons assumer.

Nos sources précisent que le Fmi partage les inquiétudes des milieux d’affaires sur la bonne conduite de l’emprunt obligataire annoncé par le gouvernement, et suggère à celui-ci de rester prudent. Car avec l’accumulation des arriérés intérieurs, et le retour de l’incertitude sur le délai de paiement des opérateurs économiques et de la perte de crédibilité de la signature de l’État., il est peu probable que le Cameroun puisse lever les 200 milliards projetés. Les prévisions les plus optimistes tablent sur un potentiel de 100 milliards que le gouvernement pourrait obtenir à l’occasion de cet emprunt obligataire dont la période de lancement reste un mystère. Une situation que redoutaient déjà les responsables du ministère des Finances, à l’occasion de la conférence des services centraux et extérieurs tenue cette année.

Respecter la  stabilité macroéconomique

L’autre palliatif sur le quel le gouvernement entendait s’appuyer pour boucler le budget de l’année, c’était une ponction sur les dépôts de l’État à la banque centrale. Une décision que récusait le ministre des Finances il y a un an, et à la quelle il a dû se résoudre face aux difficultés à combler le déficit. Là encore la partie ne sera pas facile à en croire certains analystes ; puisque ce compte n’est pas aussi pourvu que l’exigerait une ponction de plus de 200 milliards comme le souhaite le gouvernement. Cette prudence recommandée par le Fmi sera aussi de mise pour ce qui est des grands projets. Car, si le Fonds monétaire international endosse les ambitions du Document de stratégie pour la croissance et l’emploi (DSCE), en ce qui concerne les infrastructures, il n’en reste pas moins vrai que cette institution demande au Cameroun de rester réaliste. D’abord parce que la mauvaise situation des finances de l’État va indubitablement freiner la réalisation de certaines infrastructures annoncées.

Ensuite parce que, selon le Fonds monétaire international, la recherche de financements extérieurs pour financer les grands projets du Dsce devra respecter l’impératif de stabilité du cadre macro économique : « La mission a accueilli favorablement le Document de Stratégie pour la Croissance et l’Emploi (DSCE) récemment adopté, qui définit les objectifs et priorités à moyen et long termes des autorités. La mission s’accorde sur la nécessité de s’attaquer aux importants goulots d’étranglement dans le domaine des infrastructures qui affectent les perspectives de croissance, et invite les autorités à assurer une mise en œuvre effective du DSCE notamment en améliorant au préalable les capacités de sélection, d’exécution et de suivi des projets d’investissement public. La mission a conseillé aux autorités de rechercher les ressources appropriées pour financer ces projets, tout en préservant la viabilité du budget et de la dette, et en maintenant la stabilité macroéconomique ».

Sonara : une situation préoccupante

Ce qui paraît déjà inévitable, c’est l’impact que cette nouvelle faille de l’État pourrait avoir sur la réalisation des grands projets. Car, les salaires des agents de l’État récemment améliorés, ne peuvent pas être baissés. L’État ne peut donc que réduire sa consommation des biens et services, geler certains investissements publics, et accumuler d‘autres arriérés.Autre préoccupation forte du Fmi, la situation de la Sonara. Le gel des prix de l’essence à la pompe supposait que le gouvernement puisse verser le manque à gagner à la Sonara, puisque c’est au prix du marché international que cette entreprise achète le pétrole à transformer. Or l’État accumule un peu moins de 100 milliards d’arriérés à verser à la Sonara, ce qui naturellement plombe l’activité de cette firme et l’oblige à rechercher des financements ailleurs.

De plus, certaines sources proches du dossier auraient émis l’idée d’une titrisation cette créance de la Sonara. Une mauvaise idée selon les responsables du Fmi, qui auraient fait remarquer, au cours des discussions, que certaines institutions financières qui ont accepté de financer le programme d’extension de l’usine de la Sonara l’ont fait en tenant compte des créances de la Sonara en instance paiement auprès de l’État.

Le Fmi en sapeur pompiers

En somme, les finances de l’État sont en piteux état, et le ministre des Finances est bien inspiré de vouloir réaliser quelques économies en faisant rendre gorge aux fonctionnaires qui ont siphonné les caisses des l’État en percevant des salaires et avantages indus. Mais vu l’ampleur du gouffre financier à combler, cette solution sera un peu courte. Reste à espérer que le Fonds monétaire international soit disposé à ouvrir son chéquier, plus généreusement que d’habitude. D’ores et déjà, on peut voir les linéaments du futur programme à conclure avec le Fmi, dans cette déclaration du chef de mission de cette institution: “Tout en reconnaissant les efforts récents, la mission conseille vivement aux autorités d’accélérer l’achèvement des réformes en cours pour renforcer la gestion des dépenses publiques et de la trésorerie, et pour améliorer la gouvernance et le climat des affaires. Une mise en œuvre vigoureuse des réformes programmées dans les domaines des impôts, des douanes, et des entreprises publiques, ainsi que l’apurement des arriérés intérieurs seront cruciaux pour la normalisation des relations avec le secteur privé et le renforcement de la crédibilité de l’Etat, en préparation de l’émission programmée de l’emprunt obligataire sur les marchés financiers intérieur et régional ».

François Bambo

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