21/04/2010 14:19:02
Cameroun: chez Biya les avocats passent par la case prison
L'opération Epervier marque -t- elle une tentative d'épuration politique au Cameroun? Si tel est le cas, il semblerait que l'avocate Lydienne Eyoum en soit la première victime. Les établissements bancaires ne sont pas tout blanc dans cette affaire non plus.
marianne2.fr
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Il ne fait pas bon se retrouver dans les prisons de Paul Biya, l’inamovible président du Cameroun depuis 1982. A en croire Amnesty International, celle de Nkondengui à Yaoundé est particulièrement inhumaine. On s’y entasse et, faute de soins, de temps en temps on y meurt. Or c’est là que croupit depuis plus de trois mois Lydienne Yen Eyoum, une avocate chargée autrefois de défendre les intérêts de l’Etat camerounais avant d’être arrêtée au début de l’année dans le cadre de l’opération Epervier, sorte de « Mains Propres » anti-corruption à la sauce locale.

Le sort de cette fille d’un ancien ministre d’Ahmadou Ahdjio, le premier président du pays, n’aurait guère suscité plus d’émotion que celui de ses nombreuses codétenues si une avocate parisienne, Caroline Wassermann, ne s’en était récemment mêlée. Convaincue que les médias ne servent que si l’on s’en sert, cette dernière s’est investie tous azimuts dans la défense de sa collègue camerounaise qu’elle n’hésite pas à présenter comme une « prisonnière politique. »

En réalité, à peine moins embrouillée que les salades électorales ayant permis à Biya de se maintenir au pouvoir aussi longtemps, l’affaire remonte à plus de dix ans. En 1994, la Société générale de banques au Cameroun (Sgbc), filiale de la Société Générale, perçoit un virement de 3,6 milliards de francs CFA (5,4 millions d’euros), fruit d’une transaction commerciale dont l’état camerounais est le bénéficiaire. Or, au lieu de créditer celui-ci, la Société Générale bloque les fonds comme une sorte de garantie sur un contentieux financier opposant une société française d’importation de cacao-avec laquelle la banque est associée- à l’Office national de commercialisation des produits de base (Oncpb), l’institution camerounaise  compétente dans ce domaine.
Mauvais calcul : à plusieurs reprises la Sgbc est condamnée à verser les fonds et son bourreau judiciaire se nomme...Me Eyoum. Acculée après des mois de procédures, la banque accepte finalement de négocier. Mais curieusement bien qu’elle ait eu jusqu’alors la haute main sur le dossier, l’avocate est écartée au profit d’un confrère, Me Emmanuel Mbiam, qui encaissera du coup près de 540 000 euros d’honoraires. Pourquoi ? Mystère et boule de gomme…La Société Générale s’acquitte en partie de sa dette et en obtient la main levée. Fin du premier acte.

Le second s’articule autour de deux changements successifs au ministère des Finances. Désireux de récupérer la totalité des sommes dues par la Sgbc, les deux ministres en question confient à nouveau l’affaire à Lydienne Yen Eyoum. Laquelle se révèle une nouvelle fois très efficace en procédant à une saisie sur les comptes de la Sgbc à Douala. Montant du « butin » : 2,1 milliards de francs CFA (3,2 millions d’euros ) soit le reliquat de la créance plus les intérêts.
 
Chat échaudé craignant l’eau froide, cette fois l’avocate prélève d’autorité les honoraires dont elle estime avoir été injustement privée jusque-là. Et à l’époque, en 2004, elle agit apparemment avec l’aval du ministre des Finances, Polycarpe Abah Abah, comme de son ministre délégué Henri Engoulou, ainsi qu’en témoignent les multiples courriers que brandit aujourd’hui Caroline Wassermann, son avocate parisienne.

A partir de là,  deux versions s’affrontent.
Celle des autorités camerounaises accable Lydienne Eyoum, devenue élément actif d’un vaste réseau de corrompus  s’étant enrichis sur le dos de l’État. On laisse ainsi entendre qu’elle aurait été la maîtresse de Polycarpe Abah Abah, débarqué de son poste en 2007 puis arrêté un an plus tard, en mars 2008, et emprisonné depuis dans la même prison de Nkondengui qu’a rejointe Lydienne Eyoum au début de l’année. Mauvais point pour elle car Polycarpe Abah Abah ne jouit pas forcément d’une très bonne image, soupçonné, entre autres, d’avoir « acheté » son poste pour 4,5 millions d’euros.
Il y a quelques jours le procès de ce ministre déchu, et de sept autres co-accusés, a néanmoins commencé sous les vivats de leurs supporters au palais de justice de Yaoundé. C’est que l’opération Épervier ne fait pas l’unanimité au Cameroun. L’ONG Transparency International a beau classer le pays parmi ceux ayant un indice de perception de la corruption parmi les plus élevés au monde, beaucoup ne croient guère à la noblesse des intentions du clan Biya. « Il y a eu à un moment donné une certaine volonté de combattre la corruption par les pouvoirs publics et de réelles avancées » soutient le journaliste ivoirien Jean Bosco Talla interrogé par Associated Press(AP). Mais selon Celestin Bedzigui, une des figures de l’opposition, exilée aux Etats-Unis « Épervier cache en fait une tentative d’épuration politique. »

Une épuration dont Lydienne Eyoum serait une innocente victime co-latérale ? C’est la thèse de son mari, Michel Loyse, grâce auquel l’avocate camerounaise obtiendra la nationalité française au mois d’août prochain. Du coup, appuyé par l’ancien bâtonnier  Christian Charrière Bournazel, Caroline Wassermann tente de mettre la pression sur le Quai d’Orsay pour qu’il intervienne en faveur de sa cliente. Cette dernière se trouverait actuellement dans une cellule de 20M2 en compagnie de dix-sept autres détenues de droit commun « mais aussi de quelques rats, cafards et parfois même des serpents » selon Caroline Wassermann.
 
Au-delà de l’éventuelle injustice qui lui est faite, le cas de Lydienne Yen Eyoum met à nouveau en évidence le rôle et la position ambiguë d’un certain nombre d’établissements bancaires en Afrique. En 2008 la Sgbc avait été impliquée dans un autre conflit l’opposant à l’Etat. Il portait sur une fraude présumée de 123 millions d’euros, supposée avoir été commis par la banque au détriment  de la Caisse nationale de prévoyance sociale du Cameroun (CNPS), l’organisme public chargé de gérer l’épargne et les cotisations sociales des travailleurs et des retraités. Il était notamment question de détournement de titres, d’opérations financières opaques via une société offshore à Malte.
 
Du coup,  les  amis de Lydienne Eyoum s’interrogent sur les « véritables raisons » de l’incarcération prolongée d’une femme ayant fait condamner à  plusieurs reprises une telle banque. A 77 ans Paul Biya lui compte se représenter au terme de son mandat en 2011 et a donc fait modifier la constitution en ce sens. Il est toujours en liberté.

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