31/05/2010 12:43:25
Lettre de Eto'o Milla
Je vais à la Coupe du Monde parce que j’aime le Cameroun par-dessus tout, parce que je sais que tu comptes sur moi et parce que j’ai le devoir patriotique d’assumer ma fonction de Capitaine.
Cameroonvoice
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Cher frère,

Je me permets de t’écrire ces quelques mots parce que tu as dû te poser des questions en regardant la télévision ces trois derniers jours. Tu as dû exprimer des sentiments légitimement confus et inquiets en écoutant les commentaires des divers média, tu as peut être été choqué ou déçu, tu es dans l’expectative. Je me devais, afin que seul ce que je vais te dire soit ce que j’aurai dit, de t’apporter des éclaircissements sur ma position.

Dans mon enfance, ma chambre était ornée de posters de footballeurs à qui je voulais ressembler. Le plus grand poster qui trônait au dessus de mon lit était celui de Roger Milla. Je me disais dans mes rêves de l’époque, « si je dois ressembler à un footballeur, je ressemblerais au grand Roger ». Il m’est même arrivé d’écrire « Milla » au feutre au dos de mes tee- shirts, comme beaucoup d’autres enfants au début des années 90.

Les années qui passent m’ont permis de me rapprocher de mon idole d’enfance. Mais ces années ont aussi malheureusement contribué à jaunir, à faner et même à écorner l’image que me projetait le poster géant collé au dessus de mon lit. J’ai peu à peu découvert avec mes yeux d’adulte une personne très différente et mes rêves d’enfance se sont peu à peu transformés en déception et en désillusion au vu de certains faits sur lesquels je ne souhaite pas revenir.

Je voudrais seulement qu’il soit clair pour tous ceux qui aiment notre cher pays, que nous ses enfants, avons le devoir de le bâtir et de le laisser aux générations futures dans un état meilleur que celui auquel nous l’avons trouvé. Dans notre domaine précis qu’est le football, nous sommes entrain de construire l’édifice qui un jour ou l’autre amènera notre pays sur la plus haute marche du podium mondial. Cela se fera au fil des générations. Georges Goethe qui a apporté le tout premier ballon de football au Cameroun a, pour ainsi dire, acquis le terrain. Ntoné Rudolph, Omgba Zing Martin, Mimboé Tobie l’ont défriché, Mbappé Lépé, Mbetté Isaac, Fobeté raymond, Oyono Cogefar ont posé les fondations, Mbida Arantes, Nkono Thomas, Michel Kaham, Bell Joseph Antoine, Roger Milla, Abega Théophile, Omam Biyick ont construit rez-de-chaussée, Patrick Mboma, Gérémi Njitap, Rigobert Song, Pierre Womé, Achille Emana, Samuel Eto’o et bien d’autres sont entrain d’achever le premier étage, et les générations futures vont continuer l’œuvre.

Le football est un jeu collectif. Chacun dans une équipe apporte presqu’autant que les autres. Pour marquer des buts, je dépends essentiellement de mes coéquipiers qui vont me servir le ballon dans les conditions idéales. Après cela, le but appartient à l’équipe, et parce que l’équipe représente le pays, le but appartient au pays. C’est pour cela que le score des matches est donné sous la forme « le Cameroun a battu le Togo par 3 buts à 0» et non sous la forme « Eto’o et Makoun ont battu Agassa et Adebayor ».

Ceux d’entre vous qui ont regardé la fin de la saison en France ont sûrement été frappés par un fait : Le jour où l’Olympique de Marseille présente son trophée de champion de France au public, le drapeau le plus visible est celui du Cameroun, brandi par Stéphane Mbia. J’en ai ressenti une grande fierté. Ce geste de mon jeune coéquipier montre à lui seul que nous portons notre pays à cœur et que toutes nos victoires en club ou en équipe nationale sont autant de victoires pour le Cameroun. C’est parce que nous nous savons porteurs d’une partie de ta fierté que Benoit Assou-Ekotto, Achille Emana, Jean II Makoun, Alex Song et bien d’autres ont toujours à leur poignet les couleurs du Cameroun quand ils jouent en club. C’est pour la même raison que Samuel Eto’o se drape des couleurs de notre pays pour célébrer ses victoires en Champions League Européenne devant les cameras du monde entier. Que ce soit en club ou en équipe nationale, nous portons notre pays dans nos cœurs, car être Camerounais est un privilège.

Cher frère, je voudrais terminer cette petite lettre et te disant ceci : A l’écoute des propos qui ont été tenus à mon encontre, propos disant explicitement que je n’avais jamais rien apporté à mon pays, ni une médaille d’or Olympique, ni deux Coupes d’Afrique des Nations, ni un record de buts en phase finale de la CAN, ni le record du nombre de buts marqués en équipe nationale, ni une Fondation destinée à encadrer les jeunes, ni quelques ballons d’or Africains, ni rien d’autre, j’ai franchement été gagné par le dégout et j’ai un temps pensé rester en marge de toutes les compétitions futures. Mais beaucoup de compatriotes comme toi m’ont appelé, m’ont rappelé que je représentais quelque chose de grand pour eux, m’ont dit que le soir de la dernière finale de la Champions League, les rues de nos villes étaient aussi vides que quand l’Equipe Nationale joue. J’ai ensuite revu cette photo de moi portant le drapeau du Cameroun sur mes épaules le 22 mai dernier à Madrid après la victoire en coupe d’Europe, et je me suis rendu compte que la défense des trois couleurs de ce drapeau là était une chose exaltante et impérative. Je vais à la Coupe du Monde parce que j’aime le Cameroun par-dessus tout, parce que je sais que tu comptes sur moi et parce que j’ai le devoir patriotique d’assumer ma fonction de Capitaine, même au milieu de la tempête.

Quelqu’un m’a dit l’autre jour qu’en arrivant dans certains pays, il est plus facile d’expliquer son origine en disant « je suis du pays de Roger Milla » ou « je suis du pays de Samuel Eto’o ». Nous sommes malgré nous des ambassadeurs du Cameroun. Respectons ce statut en gardant en toutes circonstances l’élégance et la dignité reconnus au corps diplomatique.
Merci de m’avoir accordé ton attention.

Samuel Eto’o

Samuel Eto'o

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