09/07/2010 13:38:30
Au Cameroun, une liberté au goût amer
Le cinquantenaire réveille de vieilles blessures et jette une lumière crue sur le long règne d'un chef d'Etat invisible.
L'Express
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Africa 21. Vingt et un comme le siècle en cours. Vingt et un comme le nombre de coups de canon égrenés à Yaoundé dans la nuit du 31 décembre 1959 au 1er janvier 1960, histoire de saluer la naissance au gui l'an neuf du Cameroun indépendant. Ainsi a-t-on baptisé la conférence internationale réunie dans la capitale du 17 au 19 mai, à la veille de la fête nationale, en présence d'un parterre d'illustres visiteurs: le Ghanéen Kofi Annan, ancien secrétaire général de l'ONU, les présidents gabonais, ivoirien, tchadien, centrafricain et congolais, ainsi que deux ex-Premiers ministres hexagonaux, Michel Rocard et Alain Juppé. Tous invités à décrypter les "Nouveaux défis pour l'Afrique".

Point d'orgue des festivités du cinquantenaire, ce forum n'aura en rien occulté le souvenir, encore vivace chez les aînés, d'une souveraineté accouchée au forceps. Le récit de Claude Krief, l'envoyé spécial de L'Express (voir page 50), reflète à merveille le climat d'extrême tension dans lequel ce territoire tiraillé largua les amarres de l'ère coloniale. Colonie allemande, le "Kamerun" enrichit peu après la Grande Guerre l'empire français, sur décision de la Société des Nations. Mais loin de se satisfaire de l'autonomie concédée à reculons par Paris, l'UPC - Union des populations du Cameroun - tient à conquérir la liberté à la pointe du fusil. Et l'assassinat, en septembre 1958, de sa figure de proue Ruben Um Nyobé, n'entame en rien l'ardeur des "terroristes". Lesquels enragent de voir le "francophile" Ahmadou Ahidjo cueillir les fruits du retrait de l'occupant. Et fêter l'indépendance, le 1er janvier à Yaoundé, le 2 à Douala et le 3 en son fief nordiste de Garoua.

Le clan Ahidjo cristallise les amertumes

Un aboutissement? Non, plutôt un prologue. L'émergence du Cameroun moderne s'apparente à une pièce en trois actes. En février 1961, à la faveur d'un référendum d'autodétermination orchestré par l'ONU, le nord du Cameroun occidental s'arrime au Nigeria anglophone. Huit mois plus tard, sa partie sud scelle, sur un mode fédéral, son mariage avec le pays francophone. L'alliance deviendra fusion une décennie plus tard, lorsqu'une nouvelle consultation avalise à une écrasante majorité la création d'un Etat unitaire. Le 20 mai 1972, la République fédérale du Cameroun s'efface ainsi au profit de la République unie du Cameroun. Une métamorphose de velours? Pas vraiment: à l'amertume des disciples d'Um Nyobé s'ajoute celle des anglophones, victimes de l'ostracisme du clan Ahidjo.

                       Au Cameroun, une liberté au goût amer

AFP -L'ancien chef de gouvernement d'Ahidjo, Paul Biya, arrive au pouvoir en 1962. Ici, avec Nicolas Sarkozy.  

A l'heure d'apprendre par coeur la liste des chefs d'Etat du demi-siècle écoulé, l'écolier de Yaoundé n'est pas guetté par le surmenage. Car il lui suffit de retenir deux noms. Ceux d'Ahmadou Ahidjo et de son ancien chef de gouvernement Paul Biya, aux commandes de la patrie des Lions indomptables depuis vingt-huit ans. Quand il prête serment, en novembre 1982, rares sont ceux qui misent 3 francs CFA sur la longévité de cet apparatchik timoré à la voix haut perchée. D'autant que, dix-huit mois après, il échappe de peu au coup d'Etat ourdi par son prédécesseur, bientôt condamné à mort par contumace et qui s'éteindra en son exil sénégalais en novembre 1989.

Féru d'ésotérisme, l'ancien séminariste peut croire en son étoile: vingt ans plus tard, un site d'opposition annoncera son trépas dans une clinique helvétique. La rumeur affole les appétits et fait tomber les masques jusque dans les couloirs du palais d'Etoudi. De quoi aiguiser la méfiance, déjà proverbiale, d'un spectre bien vivant. Et entretenir son goût pour la réclusion, rançon du putsch avorté d'avril 1984. Pas plus qu'il ne préside, Paul Biya ne gouverne ni ne règne. Il flotte et survole, à distance au besoin. Surnommé "l'omniabsent", l'ancien sorbonnard fuit Yaoundé quand l'orage gronde et boude Douala. L'homme peut fort bien, flanqué d'une suite pléthorique, faire retraite au village, ou s'éclipser des semaines durant dans sa luxueuse villa genevoise; à moins de lui préférer un séjour en thalasso à La Baule. S'il est vrai que "le vacancier" - autre sobriquet en vogue - aime la musique classique, on parierait volontiers que L'Arlésienne de Georges Bizet figure en bonne place dans sa discothèque idéale.

La corruption en ligne de mire

Nul doute que Biya doit en partie sa survie politique à cette "rareté", tout comme à sa science de l'alchimie ethnique, ou encore à son sens aigu de la gestion des faveurs, des prébendes et des disgrâces. Mais l'art de l'hologramme a un prix, parfois prohibitif : celui de l'inertie, de l'apathie, de la sclérose. Le roi Paul trône en lévitation sur un volcan, comme l'attestent les violentes émeutes survenues en février 2008. Une telle éruption reflète l'acuité des frustrations sociales, patentes dans les bas quartiers, mais aussi le courroux suscité par un bricolage constitutionnel visant à gratifier en 2011 le monarque élu d'un nouveau septennat. C'est que le taiseux d'Etoudi joue du vertige de ses sujets. Moi ou le chaos : la vieille martingale a de l'avenir.

                      Au Cameroun, une liberté au goût amer

                    REUTERS - Paul Biya (ici, avec Benoît XVI), un ex-séminariste féru d'ésotérisme.  

Dans le bestiaire camerounais, un rapace farouche rivalise désormais avec le roi lion: l'épervier, nom de code de la vaste campagne anticorruption déclenchée en 2006 sur les instances de Niels Marquardt, alors ambassadeur des Etats-Unis. A l'époque il est vrai, le pays végète dans les bas-fonds du palmarès annuel de l'ONG Transparency International. Témoin de l'habileté de Paul Biya, l'opération n'est certes pas chimiquement pure. Non content d'expédier en prison des dizaines de barons du régime, suspectés d'avoir puisé dans les caisses, cet Epervier-là piège aussi dans ses serres rivaux virtuels et lieutenants à la loyauté incertaine.

La France, paternaliste?

Souvent sordides, les geôles du pays sont aussi le théâtre d'inexplicables tragédies. Pour preuve, la mort en cellule le 22 avril, faute de soins, du journaliste Bibi Ngota, incarcéré pour "faux et usage de faux". Une certitude: si le balance de Thémis figure sur le blason national, son fléau ne penche guère du côté de ceux qui enquêtent sur l'usage des deniers de l'Etat ou les vols en piqué de l'Epervier.

Et la France, dans tout ça? A l'orée du printemps, quatre petits partis, un syndicat et deux associations ont dénoncé le "paternalisme intolérable" de Paris, accusé de confisquer la conduite des commémorations du cinquantenaire. Allusion transparente au défilé parisien du 14 Juillet, auquel Paul Biya assistera à coup sûr sans états d'âme. A Nice, voilà peu, il hérita de la présidence d'un des huis clos du sommet Afrique-France. "Lot de consolation pour un allié fidèle qui attend depuis trois ans la visite de Nicolas Sarkozy", confie un "Africain" du Quai d'Orsay.

Pas de quoi freiner l'élan d'Hubert Kamgang. Leader d'une formation confidentielle, cet économiste réclame la création d'une monnaie nationale en lieu et place du franc CFA, symbole d'une coopération jugée anachronique. A ses yeux, c'est la tutelle tricolore qui ne vaut plus très cher au cours du jour.

Vincent Hugeux

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