25/08/2010 17:12:24
Charles Ndongo:
Ils ne peuvent pas attendre. Pas même que sèchent leurs larmes. En plus de s’accommoder de la brutale disparition de leur mentor, les héritiers de Pius Njawe doivent ouvrir, sans délai, le débat sur la survie du Free Media Group et son titre phare Le Messager. Du Njawe sans Njawe?
Le Mesager
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C’est leur premier vrai et grand test d’aptitude. Les lignes qui suivent participent d’une manifestation de soutien à ces orphelins. Le Messager, ce journal emblématique du paysage médiatique camerounais faisant désormais partie, d’une certaine manière, du patrimoine de la Nation, il ne faut pas s’étonner que, dans une démarche citoyenne, je me sente fondé à faire entendre ma voix.

D’abord, je pense à m’incliner devant la mémoire de ce héros hors pair de la Liberté que fut M. Pius Noumeni Njawe Mba Miaffeu Kwenkam III : que Dieu ait son âme ! Ensuite, j’imagine la violence du vertige pour son équipage, en plein vol, privé de son commandant de bord. Il n’y a rien d’autre à dire en de telles circonstances, sinon souhaiter pour la suite du voyage des temps moins lourds et des vents plus porteurs.
Au-delà, je ne prétendrais pas jouer à l’aiguilleur providentiel, parce que je connais peu l’entreprise que laisse M. Njawe et pas davantage la réalité de son environnement. Néanmoins, certains souvenirs et des archives peuvent bien inspirer une refondation éditoriale. La mort de son fondateur marque-t-elle la fin du «mythe Le Messager» ? Tous les amoureux de la liberté en sont à conjurer pareille perspective. Nombre d’entre eux, nous rassure-t-on, s’organisent pour prolonger et concrétiser l’exceptionnelle chaîne de solidarité constituée après le tragique accident du 12 juillet 2010. Un mouvement transnational, aussi spontané qu’inédit, qui a donné la mesure de la notoriété de Pius Njawe et de la portée historique de son œuvre.

Le héros était fatigué
Pour autant, on doit à l’honnêteté de reconnaître qu’au moment où le destin interrompt la glorieuse épopée de Pius Njawe, Le Messager a atteint son apogée : la pluralité menace de banaliser le label ; la morosité plane au sein du groupe ; les projets (Freedom Fm, notamment) sont mort-nés ; le vague à l’âme gagne jusqu’au « patron » lui-même qui, à l’occasion, confesse sa lassitude. Bref, l’âge d’or n’est plus qu’un lointain souvenir, quand il «valait mieux avoir tort avec Le Messager que raison avec Cameroon Tribune» ! Qui ne se souvient de ces «années de braise» ? Le journal de Pius Njawe était attendu et accueilli à Yaoundé comme Le Monde à Paris. Véritable institution consacrée par l’opinion publique et la société civile internationale, Le Messager battait alors tous les records de tirage : 80 000, 100 000, voire 150 000 !!! Comment en est-on arrivé au déclin ? Si les salariés de M. Njawe montraient ce courage qui a caractérisé leur «boss», en le mâtinant de lucidité pour répondre à cette question, ils trouveraient, je le crois, les premières ressources pour remonter la pente. Même s’ils venaient à se réaliser, tous les soutiens annoncés n’auraient pas d’effet durable, sans ce recadrage qui passe par un inventaire exhaustif des options et politiques affichées jusqu’alors.
Il y a seize ans, en célébrant le quinzième anniversaire de ce qui était encore l’hebdomadaire Le Messager, Pius Njawe avait reçu et publié plusieurs opinions de lecteurs sur la perception de son journal. Cinq ans plus tard, j’attirais son attention, dans un article qu’il m’avait lui-même commandé en connaissance de cause, sur ces avis, en lui indiquant qu’il serait bien inspiré d’en tenir compte. Il n’en fit rien.

Relisons ces critiques, en osant à nouveau conseiller qu’elles ne soient pas balayées d’un revers de la main. D’abord quelques mots d’Emmanuel Noubissie Ngankam, un ancien collaborateur, qui regrette que Le Messager soit une «oeuvre gâchée, à cause du caractère patrimonial du journal qui l’a empêché de réussir sa mutation rédactionnelle après les années fastes 1990-1991 ». Puis, Dominik Fopossi, autre chroniqueur occasionnel, qui décrit Le Messager comme un « gros bébé bien fragile », tout en souhaitant que M. Njawe et son équipe se soumettent à un «questionnement sans complaisance du chemin parcouru». Dans la même veine, Célestin Monga, compagnon de front, estime qu’il est «utile de se remettre en question, même si on ne s’appelle pas Paul BIYA, car l’échec d’un pays n’est jamais l’affaire d’un seul individu et la délivrance nationale n’est pas non plus le fait d’un quelconque messie ». Quant à Henri Bandolo, maître en journalisme s’il en fut dans notre pays, il marque son «complet désaccord avec la ligne éditoriale de ce journal Le Messager qui s’affirme indépendant, alors qu’à travers ses colonnes s’exprime un militantisme ardent manifestement inspiré par des mobiles autres que le souci légitime de l’information et de la vérité ».

Les contraintes du modèle le monde
Cette plongée dégage encore ce coup de gueule d’un lecteur qui, s’excusant de son insolence à l’égard de Pius Njawe, explique la chute des ventes du journal par le fait que celui-ci a «abandonné son style formateur et informateur pour adopter la politique, le ton des rêveurs qui ont suivi leurs études à Paris, Londres, Los Angeles ou Moscou ; (...) ce journal a ligué les Bamiléké contre les Béti sous prétexte que Biya est le frère de ces derniers…» Opinion excessive, sans doute, mais révélatrice. La dernière trouvaille est le fait du fondateur du journal soi-même qui, dans son éditorial, réitère son objectif de «rester à l’écoute du peuple, tout le peuple, sans distinction aucune, pour un nouveau pacte scellé pour l’éternité.» Du Njawe pur jus : à cheval sur ses convictions et volontiers messianique ! Transposé au contexte du lendemain de sa mort, cet extrait du directeur de publication de regrettée mémoire n’a pas seulement valeur testamentaire ; c’est aussi la lanterne qui doit éclairer la route de ses héritiers. Ceux-ci paraissent-ils vouloir s’en servir ? J’en doute, au vu de la confusion qu’ils ont optionnellement créée et entretenue autour des circonstances de la tragédie du 12 juillet 2010 ; au vu aussi de ce cafouillage que les mêmes ont provoqué, concernant la place de l’oraison funèbre dans l’ordre des hommages à leur parrain.

Après tout, c’est du «Messager» qu’on aurait dû avoir la bonne information sur la mort de son fondateur. Au lieu de quoi, ce sont des thèses délibérément tendancieuses que le journal a servies à ses lecteurs, jusqu’à ce que M. Célestin Monga vienne simplement établir qu’il s’est agi d’un «terrible, malheureux et banal accident». Une telle attitude, de la part d’un quotidien qui s’est longtemps donné pour modèle son prestigieux confrère français Le Monde, n’est pas de nature à consolider sa crédibilité. Le code d’accès à cette crédibilité que rappelait sans cesse le maître Bandolo, c’est « la bonne information, celle dont l’authenticité et la véracité ont fait l’objet d’une vérification sérieuse. C’est aussi celle dont les faits sont présentés avec une rigoureuse exactitude, sans dénaturation, déformation ou falsification. C’est enfin celle dont le commentaire est honnête, dénué de toute volonté de provocation et d’intoxication, exempte de toute intention malveillante ». Il est bien dommage que dans la presse aujourd’hui ce code ne figure pas en tête de nos soucis!

Pareillement, la querelle sur l’ordonnancement des prises de paroles lors des obsèques de Babouantou a quelque chose d’irréaliste. Toutes les explications développées sur la relation conflictuelle entre M. Njawe et le gouvernement d’une part, et le caractère privé du deuil d’autre part, ne résistent pas à une observation froide de la situation. Le protocole est la clé de voute de toute cérémonie, quelles qu’en soient la taille et la nature. Plus une cérémonie draine du monde (en quantité et, à plus forte raison, en qualité), plus le protocole prend de l’importance. J’ajoute, plus l’autorité publique a le devoir de s’assurer que l’ordre et la sécurité prévalent de bout en bout. En démocratie, s’il est naturel de critiquer l’action de l’Etat, il est aussi de bonne pédagogie de reconnaître le rôle régulateur de l’Etat dont, en l’occurrence, le premier représentant régional est le gouverneur. Un journal qui a le rayonnement du «Messager», qui perd un directeur de la stature de Pius Njawe et qui organise des obsèques à la hauteur de ces deux paramètres, ne perd rien à coopérer pour une fois avec l’Etat, en concédant notamment à celui-ci la gestion des aspects protocolaire et sécuritaire qui sont les plus sensibles de l’organisation. Sinon pourquoi avoir accepté que ce Gouverneur, les ministres actuels et anciens, le représentant personnel du ministre de la Communication, les leaders des partis politiques, les opérateurs économiques et les autorités traditionnelles occupent les premières rangées des tribunes ?

Du Njawe sans Njawe ?
Or donc, par leur parti pris frondeur dans le traitement de l’accident du 12 juillet et les obsèques du 7 août, les orphelins les plus célèbres de la rue des Ecoles à Douala donnent déjà le ton de l’après Njawe. Sauf erreur d’interprétation des premiers signaux, ils entendent perpétuer l’esprit, la ligne et le style du Père-Fondateur. Inclination naturelle et normale que l’on comprend d’autant plus qu’elle cadre parfaitement avec notre bonne vieille tradition africaine. Le problème, c’est que par le passé, cette pratique éditoriale a révélé plus de menaces que d’avantages pour l’équilibre de l’entreprise. A la lumière de cette expérience, il peut y avoir comme une inconséquence à persévérer aveuglément dans cette voie. Et ce n’est nullement faire insulte à ces héritiers que de présumer qu’ils n’ont pas encore les épaules assez larges pour prétendre faire du Njawe sans Njawe !

Que je me résume : ces lignes sont une modeste contribution à la survie d’une oeuvre qui est fondamentale à la démocratie camerounaise, et donc chère à beaucoup plus de Camerounais qu’on n’en a vus autour de la dépouille de M. Njawe. Il s’agit de faire partager une réflexion à des professionnels dont certains ont bien plus d’expérience que moi, mais qui, le nez dans un guidon dont ils héritent sans y être spécialement préparés, peuvent n’avoir qu’un recul et une perspective limités. Le Messager se veut un titre sérieux. Par la force des choses, l’opiniâtreté et la foi de l’homme Njawe, il est devenu une référence. Il s’est donné une ligne éditoriale spécifique que son défunt Directeur lui-même avouait emprunter à Jean-Marie Colombani, ancien homologue du «Monde», et définie comme une «une information qui dérange les consciences assoupies et les consensus commodes, celle qui s’oppose à la communication complice des pouvoirs et ennemie des intelligences ».

Cette option a le mérite d’être claire et assumée depuis les origines par une figure exceptionnelle qui vient de tirer sa révérence. Alors que le journal rentre dans une zone de turbulences où l’incertitude d’un pilotage orphelin va accentuer la combinaison des contrariétés habituelles avec les difficultés qu’affronte la presse sous tous les cieux, il ne serait pas insensé de se débarrasser des nuisances qui parasitent son message. Que les héritiers les identifient donc et ne tardent point à opérer le nécessaire dépoussiérage. Et si telle est la condition de sa survie, pourquoi ne pas «dépiussiser» Le Messager ?

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