02/09/2010 04:24:36
Pourquoi un ambassadeur militaire Ouagadougou ?
« L’opération Licorne » coûte cher. A la France (qui la finance) et à l’Afrique de l’Ouest qui a besoin que l’usine ivoirienne tourne à plein régime (ce qui est loin d’être le cas) pour soutenir la croissance de la sous-région. Les atermoiements de Laurent Gbagbo exaspèrent tout autant Ouagadougou que Paris.
Monde diplomatique
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Le général de corps d’armée Emmanuel Beth, nouvel ambassadeur de France au Burkina Faso, sera un observateur attentif de l’évolution de la « crise ivoiro-ivoirienne » qui risque fort d’être, dans les semaines et les mois à venir, une crise de succession au sein de la classe dirigeante.

Mais ce n’est pas la seule raison d’être d’un « quatre étoiles » dans la capitale burkinabè. Il ne faut pas perdre de vue que Ouaga est devenu un « hub » diplomatique et que Blaise Compaoré est incontournable dans la région ouest-africaine (et de plus en plus ailleurs en Afrique). L’exemplarité du parcours de la Haute-Volta au Burkina Faso et du « sankarisme » au « blaisisme » finit même par être pesante pour les commentateurs : elle nous donne l’impression, parfois, d’en faire trop ; plus encore, de faire l’impasse volontairement sur les mauvais côtés de la « métamorphose ».

A Ouaga, Beth sera dans son élément : en Afrique noire, au centre de gravité de l’Afrique de l’Ouest. Avec des infos et des interlocuteurs (au-delà du président de la République et du premier ministre, il peut compter, notamment, sur le ministre des Affaires étrangères et de la Coopération régionale et sur le ministre de la Défense). Et une armée qui s’affirme comme une des toutes premières forces militaires d’Afrique noire. Certes, elle ne compte encore que quatre généraux pour 15.000 hommes (Ali Traoré a été promu général de division aérienne le 7 juillet 2009 ; il est aujourd’hui le représentant spécial du médiateur - Blaise Compaoré - dans la crise guinéenne. Dominique Djindjéré, actuel chef d’état-major général des armées, est général de brigade tout comme Kouamé Lougoué, secrétaire général de la Défense nationale. Le professeur Robert Djiguemde, grand spécialiste du paludisme, est médecin général) quand les FANCI de la Côte d’Ivoire en comptent désormais une dizaine (dont deux généraux de corps d’armée), ce qui n’a pas empêché les FANCI de « se faire mettre une branlée » par quelques sous-off en 2002.

C’est à Ouagadougou qu’a été installé le centre de commandement conjoint USA-Burkina Faso à l’occasion de l’exercice militaire multinational Flintlock 10 qui, du 3 au 22 mai 2010, a concerné 1.200 soldats de neuf pays africains et de cinq pays européens. Au programme : « Lutte contre le terrorisme et la criminalité transfrontalière dans la zone transsaharienne ». Ce qui a chagriné les Ivoiriens de chez Laurent Gbagbo qui ne cessent de marteler que « les populations [africaines] ne veulent plus de l’armée française. Elles ne veulent plus d’armée d’occupation tout court ». « Il s’agit, répondra Yéro Boly, ministre burkinabé de la Défense, de poursuivre la mise en œuvre d’une véritable vision stratégique pour les pays de la zone sahélo-saharienne avec tous les voisins les plus proches, afin de parvenir à l’éradication du terrorisme et de la criminalité transfrontalière sous toutes ses formes ». Il ajoutera : « Le Burkina Faso ne s’est jamais proposé d’accueillir une base militaire américaine ou d’abriter le siège militaire d’Africom ».

Question précise, réponse précise. Pas de base militaire US ou de siège militaire d’Africom à Ouagadougou. Il n’empêche que la nouvelle ambassade US à Ouaga donne l’impression que la notre n’est qu’une cabane à lapins : près de 10.000 m² bâtis sur 12 ha, piscine, gymnase, cafétéria, résidence pour les marines,... pour 300 employés. Elle a été inaugurée le jeudi 10 juin 2010 par Tertius Zongo, Premier ministre. Dans quelques jours, un nouvel ambassadeur va s’y installer. C’est un colonel (cr) de l’armée US qui était en poste à Ouaga du 15 mars 2006 jusqu’en 2009 (ensuite un chargé d’affaires a assuré l’intérim) : Jeanine Jackson (eh oui, une femme !), spécialiste des implantations infrastructurelles des ambassades US dans le monde avec une quinzaine de pays à son actif dont quelques uns parmi les plus pourris de la planète pour « une » diplomate US (Russie, Arabie Saoudite, Kenya - après les attentats d’Al-Qaida - Afghanistan, Irak, Nigeria). Jackson avait servi auparavant dans l’armée : au Viêt Nam, en Allemagne et en Corée.

Le nouvel ambassadeur, Thomas J. Dougherty, est natif de Casper, dans le Wyoming ; c’est la deuxième ville de l’Etat dont la « capitale » est Cheyenne (le Wyoming est une terre de résistance indienne où le premier établissement « colonial » ne fut implanté qu’en 1834 à Fort Laramie). Dougherty a vu sa nomination approuvée par le sénat US le 3 août 2010. Diplômé de l’université Brown, il arrive tout droit de Bagdad où il était ministre-conseiller. Mais c’est un spécialiste des affaires africaines : il a été sous-secrétaire adjoint au sein du Bureau des affaires africaines et directeur du département « Afrique de l’Ouest ». Il a été également en poste en RDC et au Malawi en tant que numéro deux de l’ambassade, ainsi qu’au Cameroun, en Erythrée, au Sénégal, en Allemagne et en Arabie Saoudite.

Autant dire que Washington a une vision plutôt « hard » de la situation qui prévaut dans la zone sahélo-saharienne (l’ambassade US à Ouagadougou a des allures de camp retranché) et du rôle diplomatico-militaire majeur que le Burkina Faso peut jouer dans la région. Une vision que partage (et affirme) donc désormais Paris. C’est la raison d’être du débarquement dans la capitale burkinabè du général Emmanuel Beth qui, ayant été directeur de la Coopération de sécurité et de défense au ministère des Affaires étrangères et européennes, a été, aussi, au contact des Américains et leur interlocuteur dans le cadre d’Africom.

Il y a un an, le 8 juillet 2009, il a d’ailleurs prononcé un discours significatif sur « le soutien de la France aux Etats-Unis dans leurs efforts de coopération en matière de sécurité en Afrique ». C’était devant le Centre d’études stratégiques de l‘Afrique (CESA), à Washington, dont le job est de soutenir « les politiques étrangères et de sécurité des Etats-Unis en renforçant les capacités stratégiques des Etats africains à identifier et résoudre les problèmes de sécurité de façon à promouvoir la coopération entre civils et militaires, le respect des valeurs démocratiques, ainsi que de sauvegarder les droits humains ».

Le CESA est dirigé par William M. Bellamy depuis le 1er octobre 2008. Bellamy a été sous-secrétaire d’Etat adjoint pour les affaires africaines (2000-2001) puis premier sous-secrétaire d’Etat adjoint pour les affaires africaines (2001-2003) avant d’être ambassadeur au Kenya (2003-2006) ; il a par ailleurs été en poste à Canberra, Paris, Pretoria et Le Cap (il a été, dit-on, « étroitement impliqué dans les efforts diplomatiques des Etats-Unis favorisant une transition pacifique de l’apartheid à la règle démocratique »). C’est, par ailleurs, un francophone qui a été formé à Genève (Institut universitaire des hautes études internationales) et à Paris (ENA). Il y a un an, en juin 2009, à la veille de l’exposé de Beth, il avait publié dans le Bulletin de la sécurité africaine un texte sur « l’engagement des Etats-Unis en matière de sécurité en Afrique » dans lequel il mettait l’accent sur la « fragilité » de la situation sécuritaire en Afrique compte tenu des « menaces très diverses, actuelles et émergentes » s’ajoutant « aux lourdes contraintes auxquelles les gouvernements sont déjà soumis ». Il appelait à une plus grande « cohésion » dans l’action inter-organisationnelle « sous la ferme direction de la Maison-Blanche » pour que les Etats-Unis « puissent contribuer à la stabilité durable de l’Afrique ».

A suivre

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