06/10/2010 18:02:48
Les quatre mousquetaires de la finance
Alain, Cyrille, William et Mireille Nkontchou sont frères et sœur. Et tous financiers. Ils forment un réseau détonnant entre l’Europe, les États-Unis et l’Afrique.
Jeune Afrique
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De gauche à droite et de haut en bas : Mireille, William, Alain et Cyrille Nkontchou.

Alors que les métiers de la finance sont très prisés des Africains, la fratrie Nkontchou ne déroge pas à la règle. Ils sont quatre sur sept à s’illustrer dans ce secteur. Il faut croire que Joseph et sa femme, Justine, originaires du pays bamiléké de Baham, ont transmis à leurs descendants des dispositions pour affronter la dure loi des marchés.

Et ils peuvent être fiers du résultat. Alain, l’aîné de la famille, 47 ans, a été directeur général de la banque d’affaires Chase Manhattan à Londres. Son frère Cyrille, de cinq ans son cadet, s’est installé à Johannesburg pour fonder la société d’intermédiation boursière Liquid Africa, puis le fonds de capital-risque Enko. Quant à William, 37 ans, il est directeur du bureau parisien d’Emerging Capital Partners (ECP), l’un des plus importants fonds d’investissement consacrés à l’Afrique. Mireille, 32 ans, marche sur la voie pavée par ses aînés : elle est déjà vice-présidente du bureau londonien du grand broker BGC Partners.

C’est d’ailleurs la petite sœur qui parvient à définir ce qui explique leur réussite dans la finance. « Chacun à sa manière est déterminé, capable de traverser les tempêtes sans être perturbé », assure-t-elle, avant de noter les différences : « Alain et moi avons besoin de l’énergie d’une salle des marchés pour avancer, nous sommes des réactifs. Cyrille et William sont plus dans la réflexion. Cela explique nos choix respectifs pour la finance de marché et le capital-risque. »

Des parents ultraprésents

Tous nés à Yaoundé, les Nkontchou ont effectué une partie de leur scolarité en France, suivant leur père, délégué du Trésor à l’ambassade du Cameroun à Paris de 1981 à 1989. Un séjour dont ils ont profité pour acquérir une double culture. « Leur mère, Justine, est une femme de caractère qui forme avec son mari un couple uni. Institutrice mais aussi entrepreneuse [elle a fondé à Yaoundé le groupe scolaire La Gaieté, NDLR], elle a veillé à l’éducation de ses enfants », indique une femme de la diaspora camerounaise. Pour Alain, le climat familial a joué un rôle déterminant : « Nous débattions d’économie et de politique, ce qui nous a amenés à choisir la finance, un domaine en prise directe avec l’actualité. »

Bien sûr, que Joseph Nkontchou ait travaillé pour le ministère des Finances n’est pas étranger à leur choix. « Dans notre environnement, il y avait beaucoup d’économistes, mais aucun industriel. Cela explique sans doute en partie mon envie de travailler dans la finance », précise William.

Mais au-delà de l’influence paternelle, c’est surtout la réussite du frère aîné qui a influencé les cadets. À la fin des années 1980, Alain Nkontchou est l’un des premiers Africains à se lancer sur les marchés de capitaux dans la City londonienne. Mais ce scientifique de formation (passé par l’université Paris-VI puis par Supélec) est venu à la finance par le chemin des écoliers. Après son diplôme, le jeune et bouillonnant Camerounais devient ingénieur en développement pour le constructeur automobile Matra, mais s’ennuie ferme. Fasciné par la finance, un univers qui lui semble plus valorisant et qui est en pleine ébullition, avec la naissance des produits dérivés, il décide d’étudier le sujet à l’École supérieure de commerce de Paris (ESCP). « J’ai vite eu des affinités avec le métier grâce à mes connaissances mathématiques », se rappelle-t-il.

Recruté par la Chemical Bank dès sa sortie de l’ESCP, en 1989, il entame alors une carrière fulgurante. « J’ai commencé par la gestion de trésorerie. Je conseillais de grandes entreprises dans leurs investissements financiers. Après le krach de 1987, nous nagions en pleine crise. J’ai été remarqué pour avoir sauvegardé les intérêts de mes clients et je suis devenu directeur de la salle des marchés à Londres. » En 1996, sa banque fusionne avec la Chase Manhattan. Et à 30 ans, Alain Nkontchou est nommé directeur général de stratégie et développement de la filiale anglaise. Cyrille, alors étudiant à Sciences-Po, suit avec admiration le parcours de son frère. « Alain brillait dans son domaine. C’était un exemple à suivre pour nous tous », se souvient-il. Attiré par la finance d’entreprise, il débute dans l’audit chez Andersen. En 1997, il part étoffer ses compétences outre-Atlantique à Harvard, où il décroche un MBA, avant de travailler pour Merrill Lynch à Londres.

Tropisme africain

Mais il porte en lui un autre projet. « J’avais envie de participer à ma manière à la renaissance africaine qu’on sentait poindre », explique-t-il. À la fin des années 1990, l’Afrique du Sud est en pleine effervescence postapartheid. La nation Arc-en-Ciel, première place financière continentale, devient un point de chute idéal. « Je me suis dit qu’avec mon parcours je pouvais aider au développement des marchés financiers africains », indique-t-il. Il quitte la City pour Johannesburg et lance en 2000 Liquid Africa, une société consacrée à l’accompagnement des entreprises sur les marchés africains et qui compte aujourd’hui 15 salariés, tous africains.

L’Afrique, le troisième frère, William, y est lui aussi revenu, par un autre chemin. Ce bosseur infatigable, diplômé des prestigieux École polytechnique et MBA de Harvard, rejoint en 2005 Sindicatum, une banque dédiée aux marchés émergents. « J’y ai appris à lever des fonds et à investir dans des pays politiquement risqués comme l’Azerbaïdjan. Cette compétence, j’ai eu envie de l’utiliser chez moi », raconte-t-il.

C’est donc naturellement qu’il intègre en 2008 le fonds ECP, qui gère en Afrique 1,4 milliard d’euros d’actifs. Il voyage constamment sur le continent, représentant ECP auprès de Financial Bank (Afrique centrale) et de Tunis Overseas Group (Madagascar et Côte d’Ivoire), deux des participations du fonds. Il s’amuse de côtoyer les mêmes gens que son frère Cyrille : « Le monde du capital-risque est petit sur le continent. Je dois souvent bien préciser mon prénom. »

L’Afrique a aussi fini par rattraper Alain, poussé par Cyrille. « Je lui ai proposé de monter un fonds de capital-risque consacré à l’Afrique et il m’a suivi ! » se souvient-il. Ils fondent en 2003 Enko Capital et se répartissent les tâches : Alain à Londres, Cyrille à Johannesburg. « J’avais envie de voler de mes propres ailes, et mon frère m’en a donné l’occasion. Nous nous complétons : Il apporte sa connaissance des acteurs économiques africains, et moi celle de la finance internationale », ajoute l’aîné.

Vie trépidante

Dans cet environnement familial, comment s’étonner que Mireille, diplômée de la London School of Economics, ait choisi à son tour d’embrasser la même carrière ? Après un passage chez BNP Paribas Asset Management à Paris, elle gère à Londres les opérations sur les taux pour le broker américain BGC Partners. S’impliquer en Afrique comme ses frères ? Pas dans l’immédiat. « Les Bourses africaines ne sont pas suffisamment développées. Mais, à plus long terme, c’est là que je veux agir », assure-t-elle.

Malgré leurs vies trépidantes, les frères et sœur retournent régulièrement au Cameroun, où leurs parents résident. « C’est là que j’ai grandi jusqu’à mes 16 ans, que j’ai mes amis d’enfance », indique Alain, qui y a construit une résidence secondaire. William et Cyrille y suivent des investissements.

Lors des réunions familiales à Yaoundé, il est bien sûr question de finance. « Mon père s’intéresse à ce que nous faisons, mais nos métiers sont à des années-lumière de ce qu’il faisait », s’amuse Alain. « Nos parents veulent que nous nous intéressions davantage au Cameroun, ajoute Cyrille. Et nous les écoutons : Nous pensons sérieusement nous lancer dans des projets au pays. » Dans les prochaines années, la fratrie Nkontchou fera-t-elle décoller la place de Douala ?

Christophe Le Bec

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