04/11/2010 06:08:53
Cet inoubliable 4 novembre 1982
Surprenant jusqu’à ses intimes, le président Ahidjo décida de céder la direction du pays à Paul Biya. Récit.
Emergence
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Le 3 novembre 1982, le président est secrètement de retour au Cameroun. Seuls, Samuel Eboua, secrétaire général de la présidence de la République et Paul Biya, Premier ministre sont autorisés à l’accueillir. Il est visiblement en forme et pourtant, il est malade.

Cinq jours plus tôt en France, devant Guy Penne, le « monsieur Afrique » du président français François Mitterand, il a avalé une dizaine de pilules au cours d’un repas. Retiré dans la villa qu'il habite depuis peu au sein du palais d'Etoudi flambant neuf, Ahmadou Ahidjo convoque aussitôt son Premier ministre, l'informe de sa décision de lui passer la main et l'invite à donner sa réponse dans une heure. Paul Biya prend congé, puis revient. C'est oui. La journée du 4 novembre commence comme d’habitude.


En dehors d’Ahmadou Ahidjo, son épouse et le Premier Paul Biya, personne ne sait que c’est une journée capitale qui commence. Un mardi pas comme les autres A 10 h15, Samuel Eboua est reçu en audience par le président Ahidjo. « Pour moi, il s’agit d’une audience de routine, comme c’est le cas tous les matins... Je trouve le président visiblement fatigué. C’est alors qu’il me révèle ce qu’il a dû méditer, ruminer pendant des mois, voire des années » écrit Samuel Eboua dans son ouvrage Une décennie avec le président Ahidjo. « J’ai décidé de démissionner. En effet, depuis un certain temps, je constate que je ne suis plus à même d’assumer pleinement mes fonctions à la tête de l’Etat. Mes nerfs sont à bout, et mes médecins m’ont prescrit un repos complet d’un an. J’ai donc vu Biya. Je lui ai dit que vous avez servi avec dévouement l’Etat, et qu’il est souhaitable que vous continuiez à le faire. Il vous proposera donc soit le ministère du Travail et de la Prévoyance sociale, soit le département de l’Agriculture avec le rang de ministre d’Etat. Toutefois, au cas où vous ne désireriez pas à faire partie du   gouvernement, vous pourriez aller à la Société Nationale d’Investissement en qualité de Président Directeur Général » lui dit le président.


Après Samuel Eboua, c’est au tour du secrétaire général adjoint de la présidence de la République, Sadou Daoudou d’être reçu en audience. Il en ressort ému. « Je n’ai pas pu me maîtriser. J’ai éclaté en sanglots. Ce n’est pas possible. Est-ce un rêve ou une réalité ? » Demande-t-il à son supérieur hiérarchique. Le président reçoit plusieurs autres  personnalités et les informe de sa décision. Presque tous essaient de le persuader de revenir sur sa décision, rien n’y fait.
Germaine Ahidjo, son épouse raconte, dans une interview à Jeune Afrique Economie, en 1993 que « lorsqu'il a réuni ses ministres pour le leur annoncer, (Charles) Assalé, le porte parole du gouvernement, lui a dit : on comprend la fatigue d'un président, mais qu'il prenne un an ou deux de repos, en laissant le Premier ministre assurer l'intérim. Il a répondu que ce n'était pas sa conception du pouvoir, et qu'en tout cas, il n'accepterait pas d'être chef d'État dans de telles conditions ».


Fléchissement En tout cas, dans les rues de Yaoundé, l’on ignore tout de ce qui se prépare. Toutefois, en mi-journée, quelques bribes d’information parviennent à Radio Cameroun. « Généralement bien informé, l’un de nos collègues a commencé par nous dire qu’il se préparait quelque chose d’important. On a pensé à un remaniement ministériel. Ensuite, il est revenu nous dire que le président Ahidjo aurait démissionné » se rappelle un ancien journaliste de Radio Cameroun.
Des pressions s’exercent de plus en plus sur Ahidjo pour qu’il conserve au moins la présidence de l’UNC. Le soir, Ousmane Mey, le gouverneur de la province du Nord et une délégation du bureau politique de l’UNC viennent le voir. Selon Germaine Ahidjo, le président « a d'abord refusé de les recevoir. Il ne voulait voir personne. Moi je lui ai dit " Mais reçois-les ". Et lui me disait " je sais ce qu'ils veulent ". En effet, plusieurs ministres essayaient de le convaincre de prendre juste des vacances pour se reposer et reprendre les affaires plus tard. Mais ça, il n'en était pas question pour lui. J'ai insisté pour qu'il les reçoive. Il a donc accepté et les membres de cette délégation lui ont expliqué qu'il valait mieux…qu'il garde au moins le contrôle du parti, le temps que les Camerounais s'habituent à son départ ».
Silence… musical Entre-temps, une équipe technique de la radio est dépêchée au palais de l’Unité pour enregistrer le message du chef de l’Etat. Cette équipe ramène la bande sous forte escorte. Mais là, se déroule un curieux moment de l’histoire. Le journal qui débute généralement à 20h00 tarde à démarrer. Le générique s’allonge à l’infini.
Pendant exactement 20 minutes. Que s’est-il passé ? Pour un ancien journaliste de Radio Cameroun, « après avoir fait des copies du message, nous l'avons fait traduire en anglais. C'est à cause de cet exercice de traduction que nous avons démarré le journal ce soir-là avec vingt minutes de retard ». Or, Germaine Ahidjo soutient que c’est à cause des tractations entre Ahmadou Ahidjo et des cadres de l’UNC que le démarrage du journal de 20 h a été retardé. « Pendant tout ce temps, à la radio, il y avait la musique qui précède le journal qui jouait et ça a duré longtemps. Car entre-temps, il a fallu réécrire le communiqué pour enlever l'élément concernant sa démission de la présidence du parti » révèle-t-elle à notre confrère Michel Lobè Ewanè.

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Après ces longues minutes qui suscitent la curiosité des auditeurs, l’hymne national du Cameroun retentit et la voix solennelle et puissante du président « brise » les ondes. « Camerounaises, Camerounais, mes chers compatriotes. J’ai décidé de  démissionner de mes fonctions de président de la République du Cameroun. Cette décision prendra effet le samedi 6 Novembre 1982 à 10 heures ». Pour la dernière fois, Ahmadou Ahidjo s’adresse à ses compatriotes en tant que président de la République. Il dresse le bilan des « progrès considérables dans tous les domaines » accomplis pendant sa présidence. Il annonce ensuite qu’il cède le pouvoir à celui est alors Premier ministre. « J’invite toutes les Camerounaises et tous les camerounais à accorder sans réserve leur confiance, et à apporter leur concours à mon successeur constitutionnel M. Paul Biya ». 


Paternel, il invite les Camerounais à demeurer un peuple « uni, patriote, travailleur, digne et respecté » et « prie Dieu Tout-puissant afin qu’il continue à assurer au peuple camerounais la protection et l’aide nécessaires à son développement dans la paix, l’unité et la Justice » conclut-il.  Les minutes qui suivent sont uniques. Jean François Bayart, dans son livre, La société politique camerounaise (1982-1986) les raconte en ces mots : « Un séisme d’une magnitude indétectable vient de s’abattre sur la Cameroun. Soudain le coeur du pays s’arrête de battre. En quelques secondes, le pays est gagné par l’incertitude et le doute. Incertitude quant au sort futur du pays, doute quant à la volonté réelle de démission du Président, tant depuis l’indépendance il règne de façon autoritaire et sans partage sur le pays ».


La fin d’un règne
Au palais de l’Unité, Ahmadou Ahidjo se satisfait d’avoir franchi le pas et d’avoir caché le secret de sa démission jusqu’au bout. « Il avait peur qu'on l'empêche d'une manière ou d'une autre. Voilà pourquoi il a pris soin de bien cacher jusqu'au tout dernier moment son intention de démissionner » dira son épouse. Pour les populations, la surprise est telle que, rapporte, André Bena, « on est resté cloîtré dans la maison toute la nuit comme si c’était la fin du monde ». Une page s’est tournée. Une autre s’est ouverte dès le lendemain. Avec ses heurs et ses malheurs

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