08/11/2010 18:18:22
Chronique d'un divorce
Le 04 Novembre 1982, Ahmadou Ahidjo annonce sa décision de démissionner de la présidence de la République. Dès le lendemain se noue une série d’intrigues qui va déboucher sur un désarmour parfait avec son successeur.
Emergence
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Rien sur l’heure ne parait lui imposer pareille décision: le pays connait la stabilité politique; l’économie est prospère et l’autosuffisance alimentaire assurée; la vie sociale ne suscite aucune inquiétude particulière Sur le plan diplomatique, le Cameroun jouit à l’étranger d’une grande audience. Et son chef, Ahmadou Ahidjo est cité parmi les "sages" d’Afrique. C’est dire qu’au moment où Ahmadou Ahidjo annonce sa démission, aucune contrainte politique manifeste, ou latente, ne peut être invoquée pour expliquer sa décision. Aussi, les camerounais sont-ils frappés de stupeur d’abord, de réelle consternation ensuite.

Avant l’annonce officielle, une délégation composée du PM Premier ministre, Paul Biya et de personnalités politiques de premier plan essaya en vain de l’en dissuader.

Maladie "mystérieuse"

Le journal "Le Monde", se faisant l’écho de renseignements puisés dans certains milieux médicaux français, écrit dans son édition des 6 et 7 novembre 1982, "des sources généralement bien informées croient savoir que Ahidjo qui n’est âgé que de 58 ans, souffrirait d’un diabète et d’un ulcère à l’estomac. Ceci est confirmé entre autres journaux, par l’hebdomadaire "Lettre d’Afrique" dans son numéro 43/82 du 9 novembre 1982. Cette publication écrit que "depuis plusieurs années, il (Ahmadou Ahidjo) avait du diabète". Lettre d’Afrique ajoute que cette maladie s’est doublée "d’un ulcère à l’estomac qui s’est aggravé brusquement... En juillet dernier, lors de son voyage aux Etats-Unis, un examen médical décela une évolution dangereuse de cet ulcère... l’ulcère risquait
de devenir cancéreux rapidement, si le président ne cessait pas immédiatement toute activité".

Cependant, deux mois plus tard, Ahmadou Ahidjo déclare lui-même à la presse que "son état de santé est bon et ne suscite aucune inquiétude particulière". Ahmadou Ahidjo affirme qu’il n’y en a aucun, et qu’"après 35 années de vie politique, il est fatigué et aspire au repos".


Le 6 novembre 1982 en tout cas, Ahidjo passe le pouvoir à Biya. Biya appartient à la génération des politiciens par décret, forgée par l’ancien président Ahidjo. Toute sa carrière, il la doit à la nomination. En octobre 1962, il est nommé chargé de mission à la présidence à l’âge de 29 ans. Selon Christian Tobie qui à ce moment-là était le Directeur du Cabinet civil à la présidence, la nomination de Biya avait été largement influencée par une lettre de recommandation que le Dr. Louis-Paul Aujoulat avait envoyée à son sujet au président Ahidjo. Les dispositions relatives à la succession présidentielle au moment où Biya accède au pouvoir étaient en contradiction
flagrante avec l’article 2 de la Constitution du 2 juin 1972 qui stipulait que "Les autorités chargées de diriger l’Etat tiennent leurs pouvoirs du peuple par voie d’élection au suffrage universel direct ou indirect. Lors d’une interview accordée au quotidien Cameroon Tribune, près de trois mois après sa démission, le président Ahidjo déclare: "M. Biya a été mon plus proche collaborateur pendant plus de quinze ans. C’est parce que je l’ai apprécié que je l’ai nommé PM et l’ai confirmé à ce poste après la révision constitutionnelle qui faisait du PM le successeur du chef de l’Etat en cas de vacance... si pour une raison ou une autre je ne voulais pas que Biya accède à la magistrature suprême, j’avais la possibilité au moment de ma démission de mettre fin à ses fonctions de PM et de le remplacer. Si je ne l’ai pas fait, c’est qu’il jouit de ma confiance...".

En fait, la logique du système bureaucratique vise à la consécration des "gens sûrs" qui ne sont rien sans le système, qui n’ont "rien d’extraordinaire, rien en dehors de l’appareil, rien qui les autorise à prendre des libertés à l’égard de l’appareil, à faire les malins" (P. Bourdieu, 1987, p. 199). Dans son discours d’investiture Paul Biya déclare: "Aussi, dans le cadre de ce serment, j’entends situer l’action des années à venir sous le double signe de l’engagement et de la fidélité. Mon illustre prédécesseur n’a jamais failli à ce devoir. Je n’y faillirai point.

Regain d’énergie

A partir de décembre 1982, rayonnant apparemment de santé, Ahmadou Ahidjo, demeuré président du parti, va s’illustrer par une activité politique d’une intensité sans précédent, et en tout cas surprenante, de la part d’un homme qui, fatigué de 35 ans de vie politique, affirme son aspiration à un repos assurément bien mérité.
Comme il l’aurait fait quand il était PR, Ahidjo forme au mois de décembre 1982 une délégation composée de membres du gouvernement, pour une visite au président du Nigeria de l’époque, Shehu Shagari. Les personnalités qui accompagnent l’ancien chef de l’Etat sont toutes d’origine nordiste. Ahidjo impose aussi un rythme de deux réunions mensuelles en moyenne des instances supérieures du parti unique, l’ (UNC), qu’il préside personnellement, bien qu’ayant accordé délégation de pouvoirs à cet effet à son successeur,
lui-même vice-président du Comité Central de l’UNC. Ahidjo, lors de la réunion du bureau politique du 11 décembre 1982 déclara : "M. le président de la République, vice-président du comité central, chargé de diriger ou de veiller à la bonne tenue de ces assises [5e conseil national de l’UNC] a pu le faire d’heureuse manière et m’en a rendu compte".
Des ministres, membres des mêmes instances supérieures du parti, prennent aussi l’habitude de voir le président de la République passer au second rang au cours de ces réunions, Ahidjo tenant à diriger toutes les opérations à ce niveau. Dès lors s’instaure un profond malaise, aussi bien au sein de la classe politique, qu’au sein des populations.

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