16/12/2010 22:46:29
Le Colonel Jean Lamberton, le Tribalisme , le Récensement de 2005 et les présidentielles de 2011
Les monographies font état d’une “race” ou d’une ethnie Bamiléké; en fait, les Bamiléké forment un peuple. Il suffit pour s’en convaincre de considérer leur nombre, leur histoire, leur structure sociale et leur dynamisme. Qu’un groupe homogène de populations nègres réunisse tant de facteurs de puissance et de cohésion n’est pas si banal en Afrique Centrale; au Cameroun, du moins, le phénomène Bamiléké est sans equivalent…
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Première partie

Colonel Jean Lamberton, Commandant des troupes militaires françaises au Cameroun au moment de l’accession du Cameroun à l’indépendance

Voici ce que disait le Colonel Lamberton en 1960:

[Les monographies font état d’une “race” ou d’une ethnie Bamiléké; en fait, les Bamiléké forment un peuple. Il suffit pour s’en convaincre de considérer leur nombre, leur histoire, leur structure sociale et leur dynamisme. Qu’un groupe homogène de populations nègres réunisse tant de facteurs de puissance et de cohésion n’est pas si banal en Afrique Centrale; au Cameroun, du moins, le phénomène Bamiléké est sans equivalent…]
[…Entre la ligne que nous venons de tirer et la frontière occidentale du Cameroun, vivent 700 000 individus qui, presque tous, appartiennent à un même peuple dont on ne sait s’il est licite de le ranger dans le groupe soudanais, mais dont on peut affirmer qu’il n’est pas bantou. Ils occupent, suivant le découpage administratif, le département Bamiléké, chef-lieu: Dschang; sa superficie est de 7 000 kilomètres carrés que se disputent, sans en perdre un pouce, 500 000 habitants; soit une densité moyenne de 70 habitants au km2. Mais il s’agit d’une région de montagnes et ce chiffre ne traduit que de manière imparfaite une surpopulation tout à fait exceptionnelle en Afrique; dans l’arrondissement de Bafoussam, le peuplement dépasse 400 habitants au km2.
Aussi, débordent-ils dans les départements voisins. Au Nord, ils peuplent un bon tiers du département Bamoun où ils sont plus de 20 000 contre 60 000 musulmans soumis au sultan de Foumban. Ils se répandent plus volontiers vers le Sud : 70 000 Bamiléké ont envahi le département du Mungo qui totalize 11 000 âmes; 8 000 s’implantent dans le département du Nkam en repoussant résolument les 30 000 naturels vers l’Est. Enfin, la ville de Douala, dont le périmètre urbain coïncide sensiblement avec les limites du département du Wouri, compte 80 000 Bamiléké pour une population totale de 120 000 Africains.

Douala est, pratiquement, une capitale Bamiléké.
Le long de la frontière, depuis Douala jusqu’à Foumban, c’est donc un bloc homogène de 700 000 Bamiléké qui pèse sur la nation camerounaise dont elle incline le destin sur une pente hasardeuse. Lorsque la S.D.N. traça la frontière entre le Cameroun sous mandat français et le Cameroon sous mandat britannique, elle obéit à des considérations principalement géographiques: la ligne de partage suit le faîte du chaînon volcanique qui s’étire en
ligne droite du mont Cameroun (altitude 4070 m), aux monts Bambuto (culmunant vers 1600 mètres); malheureusement, elle trancha, se faisant, en plein pays Bamiléké. 300 000 Bamiléké subsistent, pour l’instant, sous la tutelle du Royaume-Uni. Récapitulons nos dénombrements; ajoutons les Bamiléké qui ont essaimé dans le Sud-Est du Cameroun: 6000 à Yaoundé, 4000 à 5000 dans la vallée de la Sanaga, nous trouvons que le peuple Bamiléké comprend plus d’un million d’individus – c’est à dire approximativement le tiers de la population totale du Cameroun indépendant – qui forment un rassemblement compact, à cheval sur la frontière anglo-camerounaise.

Qui sont les Bamiléké ?

Première surprise : sauf lorsqu’ils s’expriment en français, les Bamiléké n’emploient guère cette dénomination pour désigner les gens de leur race. Les Allemands, puis les Anglais après eux, ne les connaissent que sous le nom de “grassfields”, un terme pidgin que, du moins, tous les intéressés comprennent de part et d’autre de la
frontière. Pour leurs voisins Bamoun, les Bamiléké sont les Pa Nkoutou, “ceux d’en haut” ou “les Montagnards”; on admet généralement que le mot “Bamiléké” fut forgé sur le même modèle – avec un gros barbarisme – par un linguiste d’occasion :
léké = le vallon ; miléké = les vallons ; bamiléké = ceux des vallons. L’explication est plausible; sonexactitude importe peu : aujourd’hui pour les Camerounais francophones, et pour la plupart des autres, les Bamiléké sont des Bamiléké.

De la montagne au bidonville

Pour desserrer le carcan des traditions et pour manger à sa faim, le Bamiléké se laisse aisément séduire par les promesses de la ville. Douala surtout l’attire. Il ne s’y sent pas dépaysé: le quartier sordide et malfamé de New Bell est une succursale du pays natal. Presque toutes les chefferies y entretiennent un représentant du Fong et une filiale de leurs sociétés. Yaoundé se pose en capitale administrative du Cameroun; mais la capitale véritable, c’est Douala. C’est à New Bell que sourdent les courants d’idées, que se forgent les mots d’ordre des parties et les consignes des syndicats, que se déchaînent les forces de l’insurrection. Pour se rendre compte à quel point
Douala mérite son titre de capitale des Bamiléké, il suffit d’examiner comment ils s’y répartissent les emplois.
On peut avancer que les Bamiléké résidant à Douala y occupent 70% des professions libérales exercées par des Africains, en y comprenant : les médecins, les avocats, les journalistes, les comptables, les employés de bureau. Ils tiennent 30 % des emplois de fonctionnaires appointés par le gouvernement. On compte 60 % de Bamiléké parmi les commerçants africains, 80 % parmi les artisans, 40 % parmi les ouvriers et 12 % parmi les domestiques.
Voilà le côté brillant de la médaille; mais son revers est sombre. En 1958, 18 000 chômeurs étaient recensés parmi les Bamiléké de Douala; ce chiffre doit être majoré d’un quart pour tenir compte des vagabonds qui échappent à tout contrôle et n’en peuplent pas moins le bidonville de New Bell, vivant de rapines ou de charité. Peut-on s’étonner que l’émeute soit si facile à déchaîner dans le grand port camerounais ?
L’intellegentsia des Bamiléké instruits remâche ses griefs et trouve occasion de les exacerber dans les réunions politiques toujours ardentes où les idées subversives germent et prolifèrent comme la végétation tropicale. Une plèbe abandonnée à sa triste misère forme une troupe toujours disponible et prête à s’enrôler pour le désordre
et le pillage : de là, des explosions comme il s’en produisit en 1955. Un minimum d’organisation permet d’utiliser ses appétits pour des fins politiques.
Conclusion prudente qui, du moins, éclaire la situation des Bamiléké dans le Cameroun d’aujourd’hui : ils y possèdent la force du nombre ; ils ne s’y sentent solidaires, ni des sultanats islamisés du Nord, ni des phylarchies démocratisées du Sud. Ils ont conscience de former un peuple dont une frontière arbitraire ne suffit pas
à briser l’unité, ni à estomper les caractères originaux.
De temps à autre, se fait jour la conception d’un “Grand Bamiléké”, lequel, sans considération de frontière, verrait le rassemblement des circonsriptions à fort peuplement bamiléké dans les limites d’un territoire doté d’une large autonomie. Le “Grand Bamiléké” incorporerait, évidemment, le port de Douala. A notre connaissance, cette suggestion n’a été présentée ouvertement qu’une seule fois au Cameroun. Ce fut par M. André-Marie Mbida, prédécesseur du premier ministre Ahmadou Ahidjo, qui dans “La Presse du Cameroun”, exposa une thèse favorable à la constitution d’une confédération camerounaise ; les provinces de l’Ouest, où les Bamiléké sont en majorité, y prendraient place à côté des ensembles constitués par les départements islamisés du Nord d’une part, les régions christianisées du Sud d’autre part.
Tels sont quelques-uns des problèmes qui, plus ou moins, motivent les désordres sanglants et, pour l’immédiat, menacent d’engendrer la famine dans le département Bamiléké ; mais, en outre, risque d’entraîner le Cameroun – et la France qui lui apporte son aide – dans des aventures intérieures et dans des complications extérieures extrêmement inquiétantes.
Vu de Yaoundé, il s’agit d’un problème global dans lequel se fondent les données tirées d’une situation locale qui appelle des réformes radicales et des décisions urgentes. La démographie, les institutions anachroniques, les malaises sociaux ne sont que des aspects fragmentaires du drame qui se noue dans le département Bamiléké
mais dont l’action se déroule sur une scène qui ne connait pas de frontières. Plongé, prématurément peut-être, dans l’exercice de la souveraineté, le Cameroun découvre, sur le plateau Bamiléké, des angoisses qui jusqu’à présent lui avait été épargnées.

Monseigneur Albert Ndongmo (1926-1992), prélat bamiléké, ancien évêque de Nkongsamba (1964-1970)

Vers 1968, M. Ouandié Ernest s’est rendu en Algerie où il a reçu une aide importante en armes et en argent, notamment de plusieurs pays de l’Est. Monseigneur Ndongmo est donc allé le rencontrer là-bas à Alger. “Voila, lui dit alors Ouandié, l’argent qu’on m’a donné, au nom de l’U.P.C., pour chasser Ahidjo du pouvoir”. Monseigneur Ndongmo répondit alors à Ouandié : “Donne-moi une partie de cet argent. Je fais le commerce avec nos frères (Bamilékés). Moi, je vais te garder chez-moi à Nkongsamba et te couvrir dans tes déplacements pour te permettre d’ouvrir ton front de maquis dans notre région.

Pendant le même temps, je te financerai avec les profits obtenus dans le commerce”. Alors, ils se mirent d’accord et Monseigneur Ndongmo rentra au Cameroun comme il était venu, via Rome, muni de l’argent. Ouandié le suivit quelque temps plus tard. Cependant, arrivés au Cameroun, ils se brouillèrent parce que Monseigneur Ndongmo, ne voulait plus donner de l’argent à Ouandié comme promis pour ouvrir le front du maquis.

Le samedi 28 mars 1987, à Paris

Monseigneur Albert Ndongmo, ancien évêque de Nkongsamba, de passage à Paris, est invité par M. Tekam Jean-Michel à son domicile, 18, avenue Charles-de Gaulle, 92 Neuilly-sur-Seine pour y baptiser l’un de ses enfants. Au mois de janvier de cette année (1987), M. Tekam Jean-Michel, s’était rendu au Canada pour rencontrer Monseigneur Ndongmo. Ensemble, ils ont fait le point de la situation et chargé Tekam Jean-Michel de convoquer la réunion de Paris sous le couvert du baptême de son enfant (28 mars 1987). Une délégation de personnalités bamilékés conduite par le Dr Tagny Mathieu, ancien maire de Bafoussam et membre influent de la section R.D.P.C. de la Mifi, avait fait le voyage de Paris pour prendre part à ces assises.
M. Tekam Jean-Michel est Docteur en pharmacie, ingénieur chimiste. Il a enseigné longtemps à la Faculté des Sciences de l’Université de Yaoundé. A propos d’une nomination à un poste où il n’est pas agréé, il se brouille avec l’Administration et entre alors en dissidence. Mécontent, il s’expatrie en Algérie où il est recruté comme
enseignant à l’Université d’Alger. Plus tard, lorsque le gouvernement algérien décide l’arabisation de cette institution, les professeurs étrangers sont à la porte, et c’est ainsi que M. Tekam se retrouve à Paris avec son collègue M. Abel Eyinga qui enseignait, lui aussi, à la Faculté de Droit de la même Université

Le samedi 28 mars 1987, à 8 heures du matin, a lieu le baptême de l’un des enfants de M.
Tekam Jean-Michel.
La cérémonie, présidée par Monseigneur Ndongmo en personne, a lieu dans une petite église située à côté du domicile de M. Tekam. Elle est ensuite suivie d’une grande réception qui dure toute la journée et se poursuit tard dans la nuit, jusqu’à 24 heures. N’y sont invités que les Bamilékés. Aucun Camerounais d’une autre tribu; aucun étranger.
Assistent notamment à la cérémonie :
- Le Professeur Kapet de Bana;
- Le Dr Kuissu (Docteur en médicine), ami et proche collaborateur de Woungly-
Massaga;
- M. Ngayap Flambeau, Premier Vice-Président de la Section R.D.P.C. de Paris;
- M. Nguekam Abraham;
- Tous les Bamilékés du Manidem
- Bref, toute la colonie Bamiléké de Paris.

Prenant la parole, Monseigneur Ndongmo dit en substance ceci :

Les Bamilékés sont la race la plus nombreuse au Cameroun. Ils sont aussi économiquement les plus forts. Par conséquent, il leur faut le pouvoir politique.
Pour avoir ce pouvoir politique, que faut-il faire ?

Il faut :
1) Conquérir le monopole dans l’Église Catholique du Cameroun;
2) Encourager les naissances parmi les populations bamiléké;
3) Encourager les Bamilékés à être présents dans tous les milieux;

1. L’Église Catholique, affirme Monseigneur Ndongmo, est actuellement encadrée au Cameroun par 18 archevêques et évêques dont 8 Bamilékés, c’est-à-dire à peu près la moitié de l’épiscopat camerounais. Lui-même, Monseigneur Ndongmo, est actuellement le Consulteur du Pape. Rien ne peut se faire au Cameroun sans lui.
Comme preuve, la nomination des évêques camerounais de ces dernières années. Bientôt va s’ouvrir à Yaoundé un Institut Catholique dont il est le fondateur pour avoir conçu l’idée et cherché le financement. Il en sera nommé recteur par le Saint-Siège. En cette qualité, il aura le pouvoir de privilégier la formation d’un grand nombre de prêtres bamilékés; et si le Vatican veut nommer un évêque, il pèsera de tout son poids pour que celui-ci soit bamiléké en priorité.

2. En deuxième lieu, il faut encourager les naissances de sorte que entre l’an 2000 et 2020, la moitié de la population camerounaise soit bamiléké. Chaque jeune femme bamiléké doit avoir 4 enfants au minimum si elle ne peut en donner jusqu’à 12. Il est fort probable qu’après l’an 2000 la démocratie sera bien assise au Cameroun. Et comme il faudra voter démocratiquement partout, les Bamilékés, avec leur argent, auront la majorité. A partir de ce moment-là, le pouvoir politique sera dans leurs mains.

3. En troisième lieu, les Bamilékés doivent être présents dans tous les milieux pour voir et entendre tout ce qui s’y passe. Citant un proverbe, Monseigneur Ndongmo dit qu’il ne faut jamais mettre tous les œufs dans un même panier. Quand on met les œufs dans un seul et même panier, et qu’il arrive que celui-ci se renverse,
tous les œufs se cassent inéluctablement. Par contre, si les œufs se trouvent répartis dans plusieurs emballages, on a la chance d’en récupérer quelques-uns. Par conséquent, les Bamilékés doivent être présents dans tous les milieux. C’est pourquoi il faut encourager l’implantation des colonies bamilékés dans toutes les régions du pays. La voie poursuivie depuis quelques années pour la nomination des évêques bamilékés dans différents diocèses du Cameroun correspond bien à cette politique.

En conclusion, il demande à toute l’élite bamiléké de lui apporter son soutien total dans la réalisation de ce projet. Il est aussi important de rappeler ici que le quotidien “Le Messager” avait déjà repris une entrevue que le feu Monseigneur Ndongmo avait eue avec “Jeune Afrique Economie” et dans laquelle il déclarait que “parmi les erreurs qu’a commises Ahidjo à l’endroit du peuple camerounais, vient en tête le fait d’avoir laissé le pouvoir entre les mains de ceux qui ne sont pas habitués à manier l’argent.”

A suivre

Note: Bamiléké est un mot pluriel, ainsi que l’indique le préfixe ba (qui se déforme
parfois en pa)

Références:
1) Revue de Défense Nationale, 16ème année – Mars 1960
2) Peuples Noirs, Peuples Africains, No.55-58 (1987)
3) La démocratie à l’épreuve du tribalisme, Ed. Terroirs, 1996
4) Collectif (Changer le Cameroun); Le Cameroun éclaté ? Une anthologie
commentée des revendications ethniques, Ed C3, 1992

Ntche, Tissah Georges
Enseignant et Chargé de Recherches
Washington, DC / USA

Ntche, Tissah Georges

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