20/12/2010 02:32:15
20 ans des lois des libertés: Historique
Après la chute du mur de Berlin, le discours de la Baule de Mitterrand, le vent d'Est initié par Mikhail Gorbatchev, Paul Biya n'avait pas de choix que d'ouvrir la société camerounaise.
Le Messager
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Un contexte historique propice.

Nous sommes en mars 1986. A l'amphi 700 du campus de l'ex-Université de Yaoundé se tient une conférence publique sur le thème de « Les ethnofascismes ». La conférence est modérée par David Ndachi Tagne (de très regrettée mémoire), et a pour panélistes entre autres, les professeurs Ambroise Kom, Hubert Mono Ndjana, et Basseck Ba Kobhio. Le débat, très animé, montre comment il existe en Afrique des lobbies politiques et ethniques qui restreignent les libertés individuelles et empêchent le développement de peuples africains. Certains panélistes, dont le Pr Ambroise Kom, et l'écrivain Basseck Ba Kobhio se laissent aller, en démontrant avec une pertinence scientifique la thèse selon laquelle, le sous développement de l'Afrique provient plus du fait que la liberté de penser et d'expression n'existe pas du tout sur le continent en général.

Les étudiants très nombreux à cette conférence vont fortement applaudir le Pr Ambroise Kom et Basseck Ba Kobhio pour cette prise de position qualifiée de progressiste, contrairement à celle du Pr Hubert Mono Ndjana, assez proche du pouvoir de Paul Biya à cette époque, et qui semblait jouer au cacique thuriféraire, et au grand animateur de l'intimidation contre les « intellectuels subversifs ». Ce qui était un simple exercice intellectuel à l'intérieur de l'Université, va se transformer en drame quelques jours après. En plein campus, les agents du Centre national d'étude et de la recherche, (Cener), l'ancêtre de la Direction générale à la recherche extérieure (Dgre), vont venir interpeller le Pr Ambroise Kom à son bureau, pour aller l'interroger de manière musclée dans leurs locaux du quartier du Lac. Basseck Ba Kobhio qui partit en mission à l'étranger le lendemain de la conférence sera lui aussi interpellé dès son retour par les agents du Cener. Le Pr Mono Ndjana, certainement à la faveur de sa proximité avec le régime du Renouveau qui avait le vent en poupe à l'époque, ne sera point inquiété.

Ôter le verrou de la dictature

Cette situation va très vite révolter les universitaires et le monde intellectuel camerounais vivant au Cameroun. Tous vont commencer à se remuer, et convoquer les différentes promesses de démocratisation de la vie sociale et politique, contenues dans les discours de Paul Biya, au lendemain de sa prise de fonction comme deuxième président de la République du Cameroun, le 6 novembre 1982. Il se trouve que, après la tentative d'assassinat, réelle ou supposée, d'août 1983 dirigée contre sa personne, et surtout la tentative de  coup d'Etat du 6 avril 1984, Paul Biya semblait vouloir faire marche arrière, et réadopter les méthodes autoritaires de son prédécesseur, El Hadj Ahmadou Ahidjo.

Depuis pratiquement 25 ans, Ahmadou Ahidjo, dont Paul Biya a été un des plus fidèles collaborateurs, a régné sur le Cameroun en maître absolu. Grâce au soutien de ses maîtres français, dont l'abominable gaulliste Jacques Foccart, le père de la Françafrique, Ahmadou Ahidjo va installer au Cameroun un régime de terreur. Les arrestations, et les exécutions des intellectuels, des opposants et autres citoyens qui ne pensaient pas comme les tenants du pouvoir établi, étaient l'œuvre quotidienne de ce pouvoir tyrannique. En prenant les rênes du pays, Paul Biya avait ainsi suscité, à travers ses dires, de réels espoirs pour la démocratisation du pays. Mais l'incident de l'Université de Yaoundé, avec entre autres l'interpellation du Pr Ambroise Kom va montrer que Paul Biya et sa clique n'étaient pas vraiment près pour le progrès du pays. Très vite donc dès 1987, les intellectuels et autres nationalistes commencent à se mobiliser. D'abord au niveau de la diaspora, à travers le fameux Manifeste pour l'instauration de la démocratie au Cameroun. Puis à l'intérieur du pays à travers des réunions sécrètes.

Dès 1988, les premières pressions médiatiques se font entendre sur le plan aussi bien national et international. Paul Biya et son régime sont fortement critiqués pour les promesses de démocratie non tenues. La censure des médias, exercée par le ministère de l'Administration territoriale de l'époque devient alors plus forte que jamais. Le peuple qui a besoin de s'exprimer, ne trouve pas d'espaces de liberté. Le régime réprime plus rudement. Jean Jacques Ekindi qui est rentré il y a quelque temps d'exil est censuré en direct lors d'une émission de débat intitulé « Le procès », animé et présenté sur la chaîne de télévision nationale, la Crtv, par l'excellent journaliste d'alors Jean Claude Ottou. Ce dernier passera même quelques jours à être bassiné par les agents du très redouté Cener, avant de se retrouver dans ce haut lieu de torture qu'est la fameuse Brigade mixte mobile (Bmm).

La lutte du peuple

Quand arrive l'année 1989, « la presse frondeuse de Douala », comme l'appelaient les tenants du régime, la baptise comme étant « l'année de tous les dangers ». Le contexte international s'y prête. Un homme, Mikhail Gorbatchev est au pouvoir à l'ex-Union des républiques socialistes et soviétiques (Urss). Il vient d'initier des réformes internes fondamentales qui vont aboutir plus tard à l'éclatement du bloc soviétique. La guerre froide qui depuis la fin de la IIè  guerre mondiale oppose le bloc capitaliste avec à sa tête les Etats Unis d'Amérique, au bloc socialiste avec comme meneur l'Urss, s'estompe. La répercussion de ce climat de changement du « vent d'Est », est inéluctable sur les sociétés africaines. « Les jeunes réclament plus de libertés », chantera alors le célèbre artiste ivoirien Alpha Blondy. On entre dans l'heure des conférences nationales souveraines, pour traduire dans les faits les mutations sociales souhaitées ça et là. Le Bénin donne le ton. Le Congo Brazzaville aussi. Tout comme le Gabon. Le 9 novembre 1989, le mur de Berlin tombe. La géopolitique mondiale est entièrement modifiée. Au Cameroun, les dirigeants restent impassibles.

L'année 1990 se pointe à l'horizon. On est à moins 10 ans de la fin du centenaire et du millénaire. Au Cameroun, c'est ainsi que se déclenche l'affaire Me Yondo Black et autres. Le célèbre avocat au barreau du Cameroun, considéré comme le précurseur de la lutte pour le multipartisme au Cameroun est arrêté avec ses camardes dont, Ekane Anicet, et la journaliste Henriette Ekwe. Le pouvoir leur reproche d'avoir tenté de réfléchir sur la possibilité de créer un parti politique au Cameroun. Le procès qui s'en suit est retentissant. La pensée unique qui domine alors sous le régime Biya veut absolument en finir avec les subversifs. Jean Fochivé, ancien chef des services secrets, et considéré comme le plus féroce des criminels d'Etat, pour avoir anéanti de nombreux opposants au régime Ahidjo, est rappelé aux affaires par Paul Biya. Il est nommé à la fois à la tête du Cener et du Secrétariat d'Etat à la sécurité intérieure (Sesi).

Homme de réseaux, il met en place un plan machiavélique et brutal pour traquer les opposants aux régimes Biya et autres militants pour l'instauration de la démocratie au Cameroun. C'est dans ce contexte que naît l'homme politique Ni John Fru Ndi. Ancien militant du parti unique, il décide avec ses camarades dissidents du Rdpc du lancement de son parti, le Social democratic front (Sdf) pour le 26 mai 1990. Ce jour là, la manifestation est réprimée dans le sang par les forces de l'ordre. Au total, cinq morts « piétinés par la foule », diront les médias d'Etat. D'un autre côté, les sécessionnistes de la Southern Cameroon national council (Scnc) refont surface. Ils revendiquent le retour au fédéralisme. Ils crient si fort que tous les citoyens camerounais d'expression anglophone se retrouveront quelques temps après, contre le gré des tenants du pouvoir, du côté de Buéa pour la All Anglophone conférence. La réunion infiltrée par le pouvoir s'achève en queue de poisson.

Les étudiants dans la bataille

Du côté de l'Université, la pression sur le régime de Biya est encore plus forte en cette année 1990. Les étudiants qui, à travers grèves et manifestations réclamaient des meilleures conditions pour leurs études, font muter leurs revendications dans le domaine politique. Le régime sort alors le bazooka de la répression. Pendant que les leaders estudiantins sont pourchassés, à Yaoundé, feu Emah Basile, alors délégué du gouvernement auprès de la communauté urbaine  de Yaoundé organise un meeting politique de soutien à Paul Biya où il dit en des termes fermes « non  au multipartisme précipité. »

Mais la suite des évènements ne lui donnera pas raison. En France, le régime Mitterrand veut faire évoluer l'Afrique vers plus de démocratie. Le sommet France-Afrique que va présider le chef de l'Etat français dans la ville française de La Baule et auquel Paul Biya assiste change énormément la donne. En pleine Coupe du monde 1990, en Italie, le chef de l'Etat convoque un congrès du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (Rdpc), alors parti unique, et au cours duquel il annonce à ses camarades militants de « se préparer à une éventuelle concurrence ». Aux sortir de ces assises, Paul Biya demande à ses collaborateurs de préparer l'ensemble des textes relatifs à la liberté associative au Cameroun dont le pays a célébré hier, 19 décembre 2010 le 20è anniversaire. Triomphaliste, Paul Biya annonce aux députés de la nation à qui il a demandé d'écouter leur mandat que « je vous ai conduit à la démocratie ». Une attitude qui va mettre en colère l'économiste Célestin Monga qui va adresser une lettre ouverte au président de la République. Ainsi naît l'affaire Monga- Njawe-Le Messager.

 Au final, si les textes de loi de décembre 90 ont marqué le Cameroun vers une société plus démocratique, la consolidation de leur esprit reste encore d'actualité au Cameroun.     

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