17/01/2011 03:54:44
Tunisie: La France affiche sa myopie
Il a fallu que les événements se précipitent en Tunisie avec la fuite de Ben Ali pour que la France se rende compte de l'évidence : le vent tourne en Afrique.
Le Messager
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Le 14 janvier, le gouvernement français avait refusé d'héberger le dirigeant tunisien déchu. La France « ne souhaite pas » la venue sur son sol de Ben Ali, indiquait-on alors, de source proche du gouvernement, expliquant notamment cette position par le risque de mécontenter la communauté tunisienne dans l'Hexagone.

A l'issue d'une réunion interministérielle à l'Elysée la France avait par ailleurs appelé « à l'apaisement et à la fin des violences" en Tunisie, et demandé "des élections libres dans les meilleurs délais », selon un communiqué du président Nicolas Sarkozy. « Dans cette période cruciale pour la Tunisie, la France est prête à répondre à toute demande de concours afin que le processus démocratique se déroule de la façon la plus incontestable », indiquait encore le chef de l'Etat. La France apporte « un soutien déterminé » au peuple tunisien dans « sa volonté de démocratie ».

Le président français se mettait par ailleurs « à la disposition des autorités constitutionnelles pour répondre, sans délai, à toute demande sur des avoirs tunisiens en France ».

Réveil tardif ? La France a-t-elle mal à sa politique africaine ? Aujourd'hui plus qu'hier, en Cote d'Ivoire comme en Tunisie, Sarkozy a du mal à comprendre qu'un mouvement profond issu des entrailles de l'Afrique va bientôt balayer les dictateurs qui s'accrochent au pouvoir.

Durant la crise tunisienne, la diplomatie française aura donné l'impression d'appuyer jusqu'au bout le régime du président tunisien, Ben Ali, apparaissant dépassée par les événements et ne montrant à aucun moment le moindre signe de soutien aux revendications de démocratisation exprimées par la rue. C'est par un communiqué laconique que l'Elysée a commenté, le 14 janvier, le spectaculaire changement politique en Tunisie. « La France prend acte de la transition constitutionnelle annoncée par le premier ministre Ghannouchi. Seul le dialogue peut apporter une solution démocratique et durable à la crise actuelle. La France se tient aux côtés du peuple tunisien dans cette période décisive. »

Pourtant tout au long des quatre semaines de protestations de rue en Tunisie, qui ont commencé le 17 décembre 2010, la France aura adopté un profil bas, se limitant à appeler à l' « apaisement » sans jamais dénoncer la répression policière, en particulier l'emploi de tirs à balles réelles des forces de l'ordre, qui ont provoqué au moins 66 morts en un mois, selon les organisations de défense des droits de l'homme.

Mardi 11 janvier, tandis que la contestation gagne Tunis, la ministre des affaires étrangères française, Michèle Alliot-Marie, devant l'Assemblée nationale proposera même... une coopération policière au gouvernement tunisien.

Jeudi 13 janvier, la veille du jour où tout bascule, Paris insiste de nouveau sur son offre de coopération policière. Le Quai d'Orsay souligne que « la France dispose d'un savoir-faire reconnu en matière de maintien de l'ordre dans le respect de l'usage proportionné de la force afin d'éviter des victimes ». Le soir, à la télévision, M. Ben Ali annonce un train de mesures : son renoncement à un nouveau mandat présidentiel en 2014, la fin des tirs à balles réelles de la police, et un rétablissement de la liberté de la presse.

Vendredi matin, sur instructions de l'Elysée, le Quai d'Orsay « note positivement » ces décisions « en faveur de l'ouverture politique et démocratique de la Tunisie ». La France "encourage les autorités tunisiennes à poursuivre sur cette voie". Mais tout s'accélère. Les autorités françaises se réfugient derrière des communiqués succincts, sans le moindre commentaire sur le fait qu'un dirigeant arabe vient pour la première fois d'être chassé par la foule.

Ce dirigeant n'est autre que Ben Ali "grotesque successeur" de Bourguiba, flic en chef de l'un des régimes les plus féroces de la région, mais surtout un pleutre, et quand le peuple insurgé lui a signifié son congé, il est parti la queue basse.

Pourtant Barack Obama, sentant le vent, a salué le « courage » des Tunisiens. « Nous nous souviendrons longtemps des images du peuple tunisien cherchant à faire entendre sa voix », a-t-il affirmé, avant d'encourager "toutes les parties à maintenir le calme et à éviter des violences". "J'appelle le gouvernement tunisien à respecter les droits de l'homme et à organiser dans un proche avenir des élections libres et justes qui reflètent la volonté réelle et les aspirations des Tunisiens ", a ajouté le président.

En France, la myopie politique la emporté sur la raison. Mais le peuple tunisien a fait son boulot jusqu'au bout.

7 novembre 1987 – 14 janvier 2011: Les 23 années de braise de Zine El Abidine Ben Ali

Pour avoir devancé ses adversaires en prenant le pouvoir, que ces derniers visaient aussi, le président tunisien a pendant tout son règne, été la cible des intégristes et tous les sympathisants de son prédécesseur, le président Habib Bourguiba) en otage.

L'ennemi ne dort jamais. Ce qui arrive au président tunisien Zine El Abidine Ben Ali, n'est pas le fait du hasard. Il s'agit de la revanche des intégristes et affidés de Habib Bourguiba, qui ne lui ont jamais pardonné, son coup de force du 07 novembre 1987. Un flash back dans l'histoire nous rappelle que, au moment où Ben Ali accède à la magistrature suprême, le pays est à genoux économiquement et au bord de l'implosion violente.

Les intégristes qui ont infiltré tous les rouages du régime Bourguiba pendant sa longue agonie, sont à deux doigts de prendre le pouvoir ; un scénario que redoutent la majorité des tunisiens plutôt d'expression religieuse libre. Leur coup de force contre Bourguiba est projeté pour le 9 novembre 1987. Quand, le 7 novembre, Ben Ali alors 1er  ministre, fait valoir l'article 57 de la constitution qui fait de lui le successeur automatique et légal du président en cas de vacance du pouvoir, les intégristes islamistes sont en colère. Ils n'ont jamais oublié cet épisode, et ont juré de prendre leur revanche. Trois ans après la prise de fonction de Ben Ali, ces groupes islamistes déclenchent des violences urbaines et des actes terroristes contre des hôtels et bâtiments officiels. Le pouvoir réprime ces violences avec fermeté ; quelques dirigeants de ces mouvements sont arrêtés, jugés et emprisonnés tandis que d'autres se réfugient en Europe, notamment à Londres et à Genève, à partir d'où ils tenteront, à intervalles réguliers, de fomenter des actes terroristes. On peut citer : l'acte terroriste de Djerba en 2002 contre une synagogue juive, ou la tentative d'actes criminels à Tunis il y a quatre ans.

Lorsque le 17 décembre 2010, Mohamed Bouazizi jeune diplômé sans emploi devenu marchand ambulant de fruits et légumes s'immole par le feu pour protester contre la saisie de sa marchandise par les autorités municipales qui lui interdisaient de vendre à un endroit non réservé au commerce, son acte désespéré suscite une vive émotion dans ce pays qui comme tout pays musulman au demeurant, n'est pas coutumier des suicides. Le mouvement de solidarité qui naît autour du jeune homme, à travers lequel tous les diplômés au chômage s'identifient désormais est du « pain béni » pour les intégristes qui comprennent le moment est venu pour en finir avec « l'éternel adversaire ». Prenant la parole le 10 janvier (soit 04 jours avant sa démission), pour donner une réponse précise et détaillée aux revendications portant sur davantage d'emplois et d'activités économiques dans les régions intérieures du pays, le président Zine El Abidine Ben Ali, pointe un doigt accusateur sur ses redoutables ennemis. « Ces incidents sont l'œuvre d'un groupuscule d'éléments hostiles qui s'offusquent de la réussite de la Tunisie et qui sont remplis d'animosité et de griefs, du fait du progrès et du développement atteints par le pays, comme en témoignent les rapports des institutions et des organisations internationales et onusiennes réputées pour leur objectivité et leur impartialité. Ces éléments malintentionnés ont usé de la question du chômage, en exploitant un acte isolé de désespoir, comme cela se produit dans toutes les sociétés et dans plusieurs situations » avoue-t-il.

Le chant du cygne

Mêmes les plus forts, ont leur moment de faiblesse. Quand l'heure sonne, il est difficile de changer le cours du destin. Ben Ali l'a compris à ses dépends ; désarmé de voir comment les manifestants ont été infiltrés par des groupes d'activistes violents, qui avaient reçu des instructions de dirigeants islamistes notamment les réfugiés de Genève, pour profiter de la situation et créer le chaos.
C'est ainsi que les manifestations contre le chômage et la vie dure dans les régions intérieures qui étaient d'abord pacifiques avant de dégénérer ont triomphé sur 23 années de règne. Ceux que l'ex chef d'Etat tunisien a qualifié de « éléments hostiles à la solde de l'étranger, qui ont vendu leur âme à l'extrémisme et au terrorisme, manipulés depuis l'extérieur du pays par des parties qui ne veulent pas le bien à un pays déterminé à persévérer et à travailler » l'ont contraint à quitter la pouvoir et à l'exil. A quatre années de la fin de son mandat qui devait s'achever en 2014, Ben Ali qui bénéficiait jusque là de la reconnaissance d'une nation pour avoir crée la renaissance dans le pays a quitté les choses par la petite porte.

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