24/01/2011 04:07:33
Intronisation de Paul Biya: Quand les " oligarques " s'emparent de la tradition
Après avoir assiégé l'essentiel des arcanes du pouvoir politico-administratif, les plus proches collaborateurs du chef de l'Etat encore aux affaires font la ruée dans les chefferies, à la recherche de nouvelles ressources pour conforter leur position de pouvoir.
Le Messager
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"La dignité et l'autorité ne se décrètent pas. Elles se conquièrent par vos paroles et par vos actions de tous les jours, c'est-à-dire par vos façons d'être et de vivre. Le vœu ardent de " Nnom Ngii ", en ce début d'année 2011, est que la chefferie traditionnelle retrouve toute sa crédibilité, et toute sa notoriété... ". Ainsi parlait le chef d'Etat, Paul Biya, le 19 janvier dernier, lorsqu'il recevait, ses attributs de " Nnom Ngii ", des mains des chefs traditionnels du Sud, en marge du comice agropastoral d'Ebolowa. Après avoir été élevé à la grandeur de " Fon des Fons " par les " Fons " du Nord-Ouest, Paul Biya continue d'engranger des titres de notabilité. Chef des chefs pour certains, maître suprême de la science et de la sagesse millénaires de la région du Sud, le président, pour mieux se mouvoir dans ce titre de notabilité et de dignité, a reçu : un chasse-mouche, un bâton de commandement et une Bible. Tout en lui remettant un cadeau sous forme de tortue et un tam-tam, les chefs du Sud l'ont fait asseoir trois fois sur son siège de maître suprême de la science et de la sagesse dans la tradition bulu. Mission terminée pour cette cérémonie qui s'est déroulée dans la case des chefs traditionnels, inaugurée à l'occasion par l'heureux élu.
 
Le contexte suggère que l'on s'interroge sur la qualité et les qualifications des personnes qui ont ennobli  et élevé Paul Biya au titre de " Nnom Ngii ". Le chef de l'Etat lui-même reconnaît qu'un chef traditionnel est investi d'un double rôle de dépositaire du pouvoir traditionnel et de dépositaire de la culture. Si l'on s'en tient aux valeurs et considérations que le " Nnom Ngii " reconnaît à l'autorité traditionnelle, de quelle crédibilité peuvent se prévaloir les officiants de la cérémonie ? Paul Biya lui-même a eu un air amusé pendant la théâtralisation de la tradition et les incantations ayant ponctué le rituel. Lui qui connaît la boulimie de pouvoir de ses frères, lui qui connaît les doubles jeux et langage permanents de ses proches collaborateurs, lui qui sait que nombre de ces chefs traditionnels, ne sont pas de modèles de morale et de probité, a dû se laisser aller à ce divertissement " intéressé ", simplement parce que cela rentrait dans sa stratégie de séduction électorale.

Certains patriarches, approchés pour explications du symbolisme en pareille cérémonie, ont dit leurs réserves sur la manière de la conduire. " Par habitude, ce genre de cérémonie ne se fait pas dans une case, mais au pied d'un grand baobab. La cérémonie est coordonnée par certains vieillards dont la sagesse et le pouvoir traditionnel ne sont pas contestés. A l'occasion, les chefs peuvent assister au rituel, mais ne sont jamais des officiants. De quel pouvoir traditionnel peuvent se prévaloir des chefs de 3ème degré, nommés par arrêté ? Où est passé le grand chef de 1er degré des peuples Batanga qui est le plus emblématique de tous ? ", s'interroge un chef de 1er degré sous anonymat. Et d'ajouter que dans le grand bassin des régions du Centre, Sud et Est, ce sont les patriarches qui sont les vrais détenteurs du pouvoir traditionnel. Les chefs n'ont pas la même compétence ni une grande maîtrise des us et coutumes comme dans les régions sahéliennes et grassefield du grand Ouest.

Asservissement des chefferies

" Dans une optique anthropologique, les différentes sphères régionales, n'ont pas la même structuration de leur élite traditionnelle. Les systèmes au Nord, accordent plus de place à la fois à des systèmes centralisés de pouvoir aux " Lamidats " et aux sultanats ; dans une moindre mesure à des systèmes de chefferie légère. Dans le Centre-Sud-Est, c'est essentiellement la logique du patriarcat alors que dans l'Ouest, on a un régime centralisé de pouvoir des chefs, même si la masse territoriale est limitée ", explique le politologue Eric Mathias Owona Nguini. Devant les conditions de précarité, de misère et de dénuement, l'argent circule,  tout est bafoué (voir article page 10). Arrivent à l'assaut, les barons du système étatique et gouvernemental à la recherche de notabilité.

S'ils recherchent ces titres, c'est pour disposer de nouvelles ressources de prestige qu'ils sont capables de convertir politiquement. La course effrénée vers ces titres est aussi une manière de disposer en plus de leurs positions politico -administratives de pouvoir, les moyens qui leur offrent une certaine visibilité et une certaine surface dans le jeu politique local, en termes d'attraction et la captation clientélistes des populations. " Nos chefferies traditionnelles se sont fourvoyées. Il est plus que jamais urgent que l'on procède à la restructuration de ces entités de gestion du pouvoir traditionnel ", explique Mbog Bassong, expert en la matière. Quant à savoir si c'est un affaissement ou une simple tragédie de l'histoire, le politologue Eric Mathias Owona Nguini affirme qu'il s'agit d'un fourvoiement des institutions politiques traditionnelles qui, au fil des ans, deviennent essentiellement un relais d'une élite qui trouve sa légitimité dans le contrôle central de l'Etat. " En réalité, ce qui compte, c'est le contrôle de l'un ou l'autre de ces titres de prestige ; car il s'agit de les reconvertir dans le grand jeu de la distribution  des positions de pouvoir ", conclut Eric Mathias Owona Nguini. Tout est dit.


Focal: Egoïsme, amnésie ou indifférence ?

"J'ai vécu avec lui pendant un an et demi ; je l'ai vu pour la dernière fois en 1947 ; je savais bien qu'un jour, j'allais le revoir ; et lorsque je l'ai vu tout à l'heure, j'ai pleuré, j'ai versé des larmes... ". L'auteur de cet extrait relayé par le quotidien national  Cameroon-tribune , c'est Raphaël Mfou'ou Ebo'o, celui-là même qui dans son domicile, a accueilli le chef de l'Etat Paul Biya ; lui a offert son toit pendant un an et demi et lui a servi d'enseignant au point de permettre à celui qui deviendra plus tard le président de la République d'obtenir son premier diplôme : le Certificat d'études primaire élémentaire (Cepe). Ndzinga Amougou, l'auteur de l'article intitulé "Emouvantes retrouvailles entre le chef de l'Etat et les siens ", paru dans l'édition du quotidien à capitaux publics du jeudi 20 janvier 2011, lui aussi très ému, se lâche complètement lorsqu'il relate la rencontre entre les deux hommes dont le dernier tête-à-tête date de 64 ans. "Le vieil homme n'a plus rien à voir avec le fringant instituteur de 1947. C'est un honorable vieillard aux jambes flageolantes. Il a aujourd'hui 97 ans et marche courbé en deux, soutenu à bout de bras. C'est un homme complètement désorienté. Emu aux larmes, il s'écroule devant le président de la République qu'il n'a vu jusque-là qu'à la télévision nationale. Il doit se demander si c'est le gamin qu'il a hébergé il y a 64 ans " écrit  Cameroon Tribune . Le visuel photographique qui illustre les émotions du journaliste du quotidien gouvernemental, montre un chef de l'Etat debout comme un fer, devant celui qui hier lui a, transmis le savoir. Devant une telle image, l'on peut bien se demander celui qui fait office d'instituteur ?

La rencontre entre le tuteur de Paul Biya dans un village rural de Nden (que plusieurs personnes ont du mal à inscrire dans la carte géographique du Cameroun) et le président de la République qui occupe le devant de la scène depuis au moins 1963 est apparemment banale. Mais elle devient lourde de signification lorsqu'en interrogeant les faits, on se rend compte que Paul Biya a juste eu le temps de bénéficier de la générosité de son tuteur, qu'il n'a jamais plus cherché à le rencontrer.  Et que 64 ans après, profitant d'un comice à Ebolowa, le chef de l'Etat s'est rappelé de l'existence de son tuteur, qui, s'il n'était fondé sur l'espoir de rencontrer son ancien élève devenu président de la République , serait sans doute mort depuis longtemps dans un pays où, on sait que l'expérience de vie est de 45 ans.

Paul Biya est-il donc piqué par le virus de l'ingratitude, l'égoïsme, l'indifférence ? Sinon, le chef de l'Etat est-il une personne désincarnée, amnésique au point où, on pourrait croire que sa mémoire aurait pris 64 ans de vacance ? Quel message le quotidien à capitaux publics a-t-il voulu passer en mettant en exergue cette rencontre ? Comment expliquer que Joseph Le, qui est en même temps Pca de Cameroon-tribune , ou encore Marie Claire Nnana, le directeur de la publication, aient laissé passer cette image qui démontre à suffisance que Paul Biya est déconnecté ; que la proximité avec les siens est inexistante. Par pure pudeur, cette rencontre qui s'avère être une tache noire du séjour de Paul Biya en quête de popularité, aurait pu se passer sans tambour, ni trompette.

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