28/01/2011 03:02:20
Résistance : Les bastions de la lutte de libération
Entre 1955 et 1971, année de l'exécution de Ernest Ouandié, chef de l'Alnk, les Camerounais ont payé au prix du sang leur combat pour la libération de leur pays.
Le Messager
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Les bastions de la lutte sont nombreux qui nous reviennent en souvenir : la région  de l'Ouest Bamiléké, le Mungo, le Nkam, les forêts du pays Bassa, les villages du pays Eton, Douala, sont autant de stations qui content la tragédie camerounaise dans la lutte de libération du Cameroun de 1955 a 1961.

En pays Eton, les populations étaient sympathisantes du Parti Démocrate de André Marie Mbida, adversaire d'Ahidjo.  De 1962 à 1964, l'armée  fit régner un climat de terreur dans les villages Eton, avec arrestations et déportations massives de dizaines de milliers de personnes.

Célestin Bedzigui, citant le défunt général Taka Songola rapporte ces propos en ce qui concerne la région Ouest : " Nous ratissions la région alentour ainsi que celles de Fotuni, Fondjomokwet, Babouantou. Tous les suspects interpellés au cours des patrouilles étaient ramenés et gardés pieds attachés et poings liés dans le dos au camp généralement établi dans les cases des chefferies. La nuit venue, il nous était donné l'ordre d'aller les tuer systématiquement, de sang froid, en leur transperçant le cœur à coup de baïonnette…''.

Un autre témoin, Le colonel Enama Eloundou, parlant de Bamendou dans la Ménoua dira : « Je n'ai jamais oublié ce qui s'est passé ici le 9 Septembre 1961. J'étais second d'une compagnie commandée par un lieutenant français. Nous avons dès le petit matin opéré une rafle dans toute la contrée et ramené ici pour interrogatoire plus de 500 personnes, hommes, femmes, vieillards, enfants, que nous avons enfermés dans une dizaine de cases de la chefferie. A 5h du soir, les  "maquisards" nous ont attaqué. L'officier français a assigné a une section la tâche de mettre le feu à toutes les cases ou étaient enfermées les personnes raflées… Celles qui arrivaient à en sortir devaient impitoyablement être abattues...C'était terrible... Les cris... L'odeur de la chair brulée... Je n'ai jamais oublié...  »

Dans ce conflit acharné pour la liberté et contre l'oppression, qui se passe alors sous un silence assourdissant de ce qui est devenue aujourd'hui la communauté internationale, l'administration coloniale française fait face à l'opposition de l'Union des populations du Cameroun (Upc). A l'ouest, ont rapporte que cent cinquante-six villages bamiléké ont été incendiés et rasés. Des dizaines de milliers de personnes sont massacrées. « De cette terrible répression, la presse française, muselée ne dira mot ».

Tout comme rien ne sera dit des massacres en pays bassa. « On compte des milliers de morts dans les forêts de la Sanaga Maritime , et plusieurs dizaines de villages sont incendiés ou rasés. Beaucoup d'officiers admettront plus tard qu'on aurait pu éviter un tel bain de sang », écrira  Max Bardet, un pilote d'hélicoptère présent au Cameroun de 62 à 64. "On faisait plaisir au président Ahidjo parce qu'il fallait que le Cameroun garde ses liens avec la France. "

Les terribles émeutes de Mai 1955  dans la région littorale avaient été préparées par l'administration coloniale. Le 22 mai 1955, au cours d'un meeting, l'Upc fait adopter par le peuple kamerunais, l'emblème national « crabe noir sur fond rouge ». Le gouvernement colonialiste vit rouge. Il déclencha ce que l'histoire retiendra comme étant les « Massacres de mai 1955 ». Le meeting des nationalistes se termine dans un bain de sang. Dans le seul quartier de New Bell, on dénombrera plus de mille morts. Du 17 au 26 mai 1955, d'autres  localités du Cameroun oriental sous tutelle française notamment Mbanga, Loum, Nkongsamba, connaitront le même sort.

Selon le journal Le Monde du 23.06.08, le Cameroun est passé de la colonisation à la dictature :
 « [...] La France choisit le futur président Ahidjo, non sans avoir tout fait pour écraser le principal parti d'indépendance, l'Upc (Union des populations du Cameroun).[...]La répression contre l'Upc est d'une extrême violence : torture, assassinats, exposition des têtes coupées des victimes, bombardements.[...] Epaulées par l'armée française, les forces camerounaises appliquent ses méthodes. Dix années de terreur et des centaines de milliers de morts seront nécessaires pour venir à bout de l'opposition. Aujourd'hui, Paul Biya, héritier du régime Ahidjo, conserve le soutien de la France. [...] »

A l'époque, raconte Pierre Mesmer de sinistre mémoire, « des unités de simple gendarmerie ne pouvaient pas combattre effectivement une rébellion, surtout dans ce pays de la Sanaga Maritime qui est un pays de grande forêt, en pleine forêt équatoriale. J'ai à ce moment là demandé l'intervention de l'armée. On a dirigé sur le Cameroun des unités africaines, d'ailleurs venues du Tchad. La mission de ces unités était de faire disparaître le maquis, et ils y sont arrivés d'ailleurs. [...] Désormais, ma stratégie sera simple: ayant réussi à contenir la révolte de l'Upc dans son berceau du pays bassa, je l'y étoufferai. Et j'y parviendrai, remportant l'un des deux succès français de l'après-guerre contre des insurrections outre-mer (l'autre étant Madagascar) ».

C'est ainsi que les leaders nationalistes camerounais, sont éliminés. Parmi eux, Ruben Um Nyobé est assassiné en septembre 1958 dans la forêt de Boumnyébel en pays bassa...


Ruben Um Nyobè : abnégation et patriotisme

Le 13 septembre 1958 tomba à Libel Li Ngoï, près de Boumnyébel, les mains seulement porteuses de documents pour la libération du Cameroun, le secrétaire général de l'Union des populations du Cameroun (Upc), Ruben Um Nyobè. Il était alors âgée de 45 ans. Selon des témoignages recueillis auprès des upécistes de diverses générations, c'est très jeune que Ruben Um Nyobè  s'est illustré comme défenseur des causes communes  et meneur d'hommes. L'une de ses premières actions d'éclat sera la grève pour protester contre la mauvaise alimentation. Grève orchestrée alors qu'il était élève de la célèbre école de Foulassi qui a légué à la postérité la première version française du chant de ralliement du Cameroun devenu l'hymne national. La réaction de la direction a été immédiate : le jeune homme est radié.

Brillant sujet, il continue ses études en autodidacte et passe plus tard la première partie du baccalauréat, connu aujourd'hui sous l'appellation de probatoire. Des études menées parallèlement à sa carrière de fonctionnaire des services civils et financiers. Détecter comme esprit frondeur, il sera ballotté un peu partout en « affectations disciplinaires ». C'était pourtant l'occasion pour lui de rallier ses compatriotes à la cause nationale. Son bagou et sa force de conviction, son discours sur l'engagement seront le limon qui a fermenté l'éveil de la conscience patriotique et la construction d'une véritable nation sans distinction de race ou de tribu ; des notions injectées malicieusement sur les actes de naissance et d'autres papiers officiels des Camerounais.

La voix du Cameroun, le journal qu'il fonda pour véhiculer l'idéologie de l'Upc et expliquer le bien-fondé et le sens du combat nationaliste aura servi à donner une âme à cette lutte : « L'âme immortelle du peuple camerounais ». Selon le journaliste français Phillippe Gaillard « l'Upc accroît son influence, son organisation fait merveille. Elle est présente dans toutes les régions. Avec quelques réticences observées dans la Bénoué et l'Adamaoua ».

Un héritage qui résiste à tous les aléas

Le parti a mis en place plus de quatre cents comités de base. Sa propagande nationaliste fait tache d'huile. Les plus actifs de ses structures se substituent à une administration défaillante pour creuser des points d'eau potable ou rendre la justice dans les villages. Les analyses par le secrétaire général du contexte international de l'époque avec d'un côté l'Alliance atlantique, les pays du Pacte de Varsovie de l'autre, l'avènement du rassemblement des « pays non alignés » font école.

Vissionnaire, Ruben Um Nyobè révélait le 29 septembre 1952 au deuxième congrès de l'Upc à Dschang : « Aujourd'hui que la Chine est libérée de la domination étrangère, la Chine nouvelle sera dans très peu de temps, si elle ne l'est déjà, parmi les nations les plus modernes du monde actuel ». A-t-on besoin de dire aujourd'hui qu'il a vu juste ? Ce qu'on retiendra surtout de l'action politique de ce nationaliste, c'est sa contribution à l'éveil et à la consolidation de la conscience nationale des Camerounais, la promotion de la démocratie. Dans une contribution dans Le Messager n° 2712 du 7 octobre 2008, le vétérinaire Maurice Makek relève que « Um Nyobè s'est toujours démarqué du culte de la personnalité et du pouvoir personnel. Il ne trouvait absolument pas humiliant à apparaître comme le n°4 de la direction de l'Upc en sa qualité de secrétaire général, alors que pour tout le monde, il était sans conteste le leader du parti ».

Stéphane Prévitali, ingénieur des travaux publics travaillant sous l'administration coloniale et un des témoins oculaires  de la traque qui a conduit à l'assassinat de Um Nyobè rapporte : « Pour ce chef syndicaliste, c'est fini. Mort debout, fidèle à son idéal, ce samedi 13 septembre 1958. Son corps est tombé sur une terre qu'il aimait et pour une cause qu'il savait juste. Au fond de sa forêt natale, la balle du fusil a pris sa vie et la vie s'en est allée, laissant le nom du tribun au peuple camerounais, mais aussi et surtout son idéal toujours vivant, jamais vaincu, porté par trois lettres Upc, et partagé par un grand nombre de Camerounais qui vont reprendre un flambeau qui ne s'est jamais éteint depuis avril 1948 ».

C'est consigné dans « je me souviens de Ruben- Mon témoignage sur les maquis camerounais (1953-1970) »– Editions Karthala – Paris. Malgré tous les aléas qui balkanisent l'Upc depuis son retour sur la scène en 1991, l'âme immortelle du peuple camerounais survit. Survivra telle jusqu'à l'avènement de ce grand soir dont rêvaient les martyrs ?

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