01/02/2011 15:44:13
Aboya Manassé: Paul Biya a donné rendez-vous aux Camerounais dans 20 ans...
L'éclairage du politologue, Directeur exécutif du GREPDA, Groupe de recherches sur le parlementarisme et la démocratie en Afrique, une unité de recherche rattachée à l'Université de Douala.
Mutations
TEXTE  TAILLE
Augmenter la taille
Diminuer la taille

Beaucoup d'observateurs indiquent que le chef de l'Etat a lancé la campagne de l'élection présidentielle à travers son message à la nation du 31 décembre 2010 et qu'il a clairement annoncé sa candidature...
Le message du Chef de l'Etat adressé à la nation le 31 décembre 2010 était effectivement très ambigu, en termes de non-dits et de sous-entendus, voire d'allusions imagées et supposées. Aussi, en annonçant à cette occasion, à la fois l'élection présidentielle  pour 2011, la célébration du 50ème anniversaire de la Réunification du Cameroun et la reprise de la croissance économique, entre autres sujets importants, vendait-il subtilement aux Camerounais les grandes lignes d'un long métrage à réaliser dans les prochains jours. Pris dans cette logique, il n'y a pas de long métrage qui vaille la peine d'être tourné en marge d'un réalisateur exercé. A l'évidence, le Chef de l'Etat sortant s'est habilement positionné comme le réalisateur de ce long métrage à venir...

Les mêmes observateurs relèvent qu'il a prolongé cette campagne électorale lors de son discours d'ouverture du Comice agropastoral à Ebolowa...
L'idée générale entretenue effectivement à l'analyse de tous les discours prononcés ces derniers temps indique à profusion une posture davantage plus prospective qu'évaluative. Aussi, le Chef de l'Etat évoque-t-il prioritairement des projets très importants à venir, voire très décisifs pour l'avenir du Cameroun, qu'il ne défend un quelconque bilan. Une telle posture à la fin de son mandat est révélatrice, au moins sur le plan intentionnel, sinon sur le plan résolutif, qu'il demeure toujours en course pour la magistrature suprême.

Toujours au chapitre des impressions introductives, on remarque qu'il fait des discours sur le long terme, de quelqu'un qui ne pense pas un instant quitter bientôt le pouvoir...
A vrai dire, le  Chef de l'Etat reste logique dans sa démarche et constant dans ses objectifs de «re-représentativité» à la magistrature suprême. A la suite d'une rumeur qui l'annonçait mort en 2004, alors qu'il se trouvait à Genève, il avait réagi énergiquement à la suite d'une marche marathon particulièrement démonstrative, en souliers, sur une dizaine de kilomètres vers le Palais de l'Unité, en donnant rendez-vous aux Camerounais dans un horizon de 20 ans. Au décompte, nous ne sommes qu'à 13 ans de cette échéance. Entre-temps, il y a eu l'abrogation de l'article 6.2 de la Loi Constitutionnelle du 18 janvier 1996 portant révision de la Constitution du 2 juin 1972 limitant le nombre de mandats présidentiels, suivie de multiples appels à sa candidature émanant des différentes sections du Rdpc, puis de «l'Appel du peuple» synthétisé par la Sopecam et béni successivement par les Premier-ministres Thomas Ephraïm Inoni et Philémon Yunji Yang, tous deux dignitaires anglophones représentatifs du Sud-ouest et du Nord-Ouest. Quant on ajoute à cela le fait, pas du tout anodin, qu'il demeure le Président national du Rdpc, donc le candidat naturel de ce parti à l'élection présidentielle, on peut comprendre toute cette structuration constante de son discours tourné manifestement sur le long terme.

Dans ces conditions, peut-on parler d'une possibilité d'alternance à la tête de l'Etat au terme de cette élection présidentielle attendue ?
A l'évaluation du rapport des forces en présence, tenant particulièrement compte d'une opposition à la fois  inorganisée et congédiée, à défaut d'être malade de son émiettement au moment attendu, on peut réellement douter d'une perspective surprenante au terme de la prochaine présidentielle.

L'un des enjeux de ce scrutin sera celui de la transparence de son processus, pour la première fois piloté par Elecam : cette structure vous semble à même de gérer toutes les opérations de manière à «signer» une élection crédible ?
A partir du moment où il n'y a pas un consensus a priori entre les principales forces politiques en  présence, notamment entre le Sdf et le Rdpc, autour de la crédibilité à accorder à Elecam, il va de soi que le résultat des élections sera inévitablement querellé. Quoi de plus normal ! Quand les prémisses sont fausses, il en va de même pour les conclusions. Plus grave, le Sdf n'attend pas d'entrer dans le maquis pour déclarer qu'il n'y aura pas d'élections au Cameroun avec Elecam. Cette menace à peine voilée indique au moins deux pistes à retenir : soit l'échéance électorale à venir avec Elecam sera perturbée par la violence ou le boycottage – ce qui ne sera pas surprenant avec le Sdf-, soit son résultat avec Elecam sera décrédibilisé et raillé par le Sdf. Dans les deux cas, la situation n'est pas banale.

Les enjeux autour de ce scrutin peuvent-ils permettre au ministère en charge de l'Administration territoriale et de la Décentralisation, jadis patron des élections, de garder de la distance ? Et quel rôle les partis politiques peuvent-ils jouer?
En réalité, le problème ne se trouve pas dans la nécessité pour le ministère en charge de l'Administration territoriale et de la Décentralisation de garder la distance ou non. Il se trouve dans la quête de neutralité et d'impartialité, caractéristiques par excellence de l'Administration. Ce qui a souvent été querellé par contre, c'est davantage l'entrée en scène dans la gestion du processus électoral au Cameroun, d'une administration partisane et politisée à l'extrême et qui ne s'offusque pas dans certains cas d'être à la fois zélée et un peu trop partiale, à défaut d'être manifestement militante. C'est la raison pour laquelle tous les partis politiques chantaient à l'unisson à la mise en place d'un organe indépendant chargé de gérer de manière transparente le processus électoral.
Parmi les candidats plus ou moins déclarés, on note les éternels cadors, Paul Biya et John Fru Ndi : votre appréciation de ces candidatures.
C'est l'affiche peu surprenante, notamment représentative des deux principales formations politiques du Cameroun de ces vingt dernières années. C'est malheureusement une affiche qui a cessé d'être alléchante, au regard de la trajectoire trop compliquée qu'a suivi le Chairman du Sdf depuis 1992. Adepte et initiateur incontesté du « Biya must go » à l'époque, par voie électorale certainement, il se trouve résolu malgré lui en 2011 à courir quasiment derrière le Chef de l'Etat pour tenter de sauver un parti exsangue et moribond, à défaut d'être devenu un tigre en papier. Sa posture actuelle augure d'une présidentielle très ennuyeuse.

Et puis il y a une autre catégorie, présentée comme les nouveaux candidats: Kah Walla, Ayah Paul, Célestin Djamen, Christopher Fomunyoh : un commentaire sur chacun d'eux ?
Ces nouveaux candidats seront certainement très intéressants à suivre lors de la prochaine présidentielle. Sauf qu'il leur manque à chacun un ancrage conséquent sur le terrain, notamment sur le plan national, doublé d'un appareil politique susceptible de booster leurs perspectives. Ce handicap les poussera pour la plupart à pêcher dans le fief de leur microcosme politique d'origine, c'est-à-dire dans les bases territoriales supposées du Sdf, notamment dans le littoral, l'ouest et la zone anglophone. Bien que très intelligente et très british dans son tempérament, Kah Walla est concernée par cette projection.

De même que Célestin Djamen, qui malheureusement ne mobilise pas encore de solides soutiens autour de lui. Il a pourtant la capacité d'être vicieux, à défaut d'être un redoutable manœuvrier. L'honorable Ayah Paul a quant à lui la lourde tâche de fragiliser à la fois le Rdpc et le Sdf, d'abord dans le nord-ouest avant de projeter sa stature nationale à rechercher au-delà de cette région. Le réaliser en quelques mois relève d'un exploit qu'il va falloir suivre avec attention. Christopher Fomunyoh, quant à lui, a un programme politique bien élaboré, tant il semble s'être préparé un peu plus tôt que les autres. Très introduit et doté d'une grande capacité de mobilisation, il cible davantage la jeunesse et les intellectuels. Une posture qui peine à mordre sur le plan national, tant le Cameroun profond nécessite une autre grille d'approche et des moyens conséquents. Fils du tout premier Premier Ministre camerounais André-Marie Mbida, Louis Thobi Mbida joue davantage sur l'aura de son feu père pour perturber la sérénité arrogante du RDPC, non seulement dans la lekié, mais dans toute la région du centre. Une entreprise très compliquée lorsqu'on sait que la Lekié a été le premier département ayant invité le Président sortant à briguer un mandat supplémentaire.
Bernard Muna est un autre fils à papa qui devra prioritairement se défaire d'une caricature qui a la peau dure dans le nord-ouest selon laquelle : "a good Muna is a dead Muna". Et pourtant, c'est une forte personnalité, dotée d'une intelligence pratique hors du commun qui apportera certainement un répondant idéel pendant la prochaine campagne présidentielle.
Au total, tous ces nouveaux candidats doivent beaucoup travailler pour inquiéter l'affiche classique Biya-Fru Ndi...

Y a-t-il des risques d'un syndrome ivoirien au cours de cette élection présidentielle ?
Le syndrome ivoirien n'est pas une maladie si contagieuse que ça, contrairement à l'idée répandue, tant chaque pays a ses spécificités, sa culture, son histoire, etc. C'est pour cela qu'on dit généralement que chaque pays a le gouvernement qu'il mérite. Mieux, l'expérience prouve que les effets dominos tant annoncés en Afrique connaissent généralement des échecs record. Le cas des conférences nationales est illustratif de cette situation. Tous ceux qui ont voulu imiter le Benin, n'ont pas réussi à dérouler une conférence nationale semblable. Il y en a qui sont encore empêtré dans les conférences nationales jusqu'à ce jour. En transposant de manière euphorique ce modèle, les uns et les autres avaient oublié que le Benin avait connu à titre particulier une longue tradition révolutionnaire qui avait semé les germes et conduit jusqu'à la conférence nationale.

Pour revenir au cas de la Côte-d'Ivoire, il faut indiquer au moins deux choses. Premièrement, ce pays est allé aux élections sans être véritablement pacifié, notamment au sortir d'une longue guerre civile. Ce qui préparait de nouveau à l'intolérance, à l'intransigeance, voire au retour à la radicalisation au sortir des urnes querellées sans surprise. Simplement parce que le ‘'post-conflict transition'' n'avait pas été effectif. Deuxièmement, l'élection ivoirienne a mobilisé les grosses pointures, dotées d'une assise matérielle et nationale à nulle autre pareille en Afrique noire, excepté le Nigeria. Ce schéma n'est pas transposable au Cameroun, au regard d'une pacification manifeste de ce pays avant l'échéance attendue, ensuite, compte tenu d'une profusion de candidatures sans véritable assise nationale et sevrés de moyens de campagne conséquents.

Pensez-vous qu'elle sera disputée, ou alors il n'y aura pas match ?
A l'évidence, l'élection présidentielle camerounaise sera plutôt très animée. Cette perspective sera notamment favorisée par l'énorme potentiel médiatique existant actuellement au Cameroun, avec une vingtaine de radio et télévisions câblées, une vingtaine de quotidiens, trihebdomadaires et hebdomadaires de très bonne facture pour la plupart, des innombrables possibilités offertes par les publications en ligne qui favoriseront certainement une campagne assez appuyée à tous les goûts. Au-delà des candidatures qui peinent à avoir une envergure nationale, on devra s'attendre à une présidentielle appuyée par de solutions émanant de nouvelles techniques de l'information et de la communication. Ce qui n'est pas banal en soi !

Publicité
Publicité

comments powered by Disqus
Publicité
Autres actualités
Plus populaires

PUBLICITE