14/02/2011 00:54:02
Bakassi: Réaction injuste et indécente du Mincom
Avant l'événement du 6 février, le gouvernement " léchait " Ayuk Takor pris comme exemple. Par l'intervention de Issa Tchiroma, ce même gouvernement semble le " lâcher " à son propre sort. Et on peut craindre que dans les jours à venir, les apparatchiks du système le " lynchent " en le jetant, à l'instar de Paul éric Kingué...
Le Messager
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Nous avons appris, comme tous les Camerounais, que le ministre de la Communication , Issa Tchiroma Bakary, s'est adressé à la presse à Yaoundé mercredi 09 février, à l'effet d'expliquer comment le sous-préfet d'Akwa à Bakassi, et une dizaine de ses collaborateurs ont été enlevés dimanche 06 février 2011. Selon le Mincom, le sous-préfet Ayuk Edward Takor n'aurait pas attendu la fin d'une réunion à laquelle il assistait avec des membres de la commission mixte Nigeria/Cameroun pour reprendre le chemin d'Akwa, le siège de l'arrondissement d'Akwa. De plus, il n'aurait pas écouté les conseils du Bataillon d'intervention rapide (Bir) sur l'itinéraire le moins dangereux. En clair, c'est une " imprudence " du sous-préfet qui l'a conduit vers la trappe. Cette version officielle de ce qui s'est passé suggère au moins trois remarques : premièrement, le sous-préfet d'Akwa est victime de sa propre turpitude; deuxièmement, ce n'est pas un déficit de sécurité qui est à l'origine de cette situation; troisièmement, le gouvernement accuse le coup, mais ne s'en considère  pas comme responsable.

 Le gouvernement camerounais semble ainsi préparer l'opinion à accepter ce qui pourrait arriver, comme étant une erreur que les victimes devraient  assumer personnellement et individuellement. M. Ayuk Edward Takor et ses amis, furent-ils de la sécurité et de la défense nationales, n'auraient donc qu'à s'en prendre à eux-mêmes. Pourtant, la compréhension des événements, du moins telle que la réaction gouvernementale le laisse penser aujourd'hui, semble injuste vis-à-vis du chef de terre Edward Takor, indécente pour la société camerounaise et inconsistante pour la raison humaine.

Il faut se rappeler que ce n'est pas la première fois qu'un sous-préfet est enlevé à Bakassi. Feu Fonya Félix Morfan, sous-préfet dans le même arrondissement que M. Takor, avait déjà fait les frais d'attaques de groupes armés non clairement identifiés en 2008. Selon le communiqué du chef d'état-major des armées, une embarcation camerounaise en manœuvre d'accostage dans la pêcherie dénommée " Mission " avait subi une attaque des pirates le 09 juin 2008 à 11h. Au cours de l'accostage, des pirates postés sur terre ferme avaient ouvert le feu sur l'embarcation dans laquelle se trouvait le sous-préfet. Trois occupants  grièvement blessés avaient réussi à plonger dans l'eau. Les six autres avaient été récupérés par les pirates qui, par la suite, avaient pris une direction inconnue, emportant avec eux les blessés, l'embarcation et l'armement. Le 14 juin, le gouvernement avait confirmé la mort du sous-préfet. Celle de cinq hommes en tenue également. Les corps de cinq occupants sur les six enlevés par les pirates avaient été retrouvés vendredi 13 juin 2008, enfouis dans la mangrove. Ils étaient criblés de balles et mutilés! Voilà ce qui pourrait arriver à Ayuk Edward Takor qui a remplacé Fonya Félix Morfan à ce poste, et à ses onze compagnons, et que l'on prépare l'opinion à accepter sans se poser trop de questions

Les forces de sécurité coupables

Selon certaines sources, les pirates revendiquent une rançon de 100 millions de Fcfa par personne, soit environ un milliard de Fcfa au total. Il est rassurant, d'apprendre que " le gouvernement ne va ménager aucun effort pour que la libération des otages soit faite dans les plus brefs délais ". Mais cette manière de rejeter la responsabilité sur le sous-préfet et  ses collaborateurs est pour le moins inique vis-à-vis d'eux. Il nous semble trop facile de conclure à l'imprudence du sous-préfet. D'autant plus que les assaillants sont revenus trois jours plus tard, causant la mort d'un soldat du Bir (voir article ci-contre).

Il n'y a pas d'évidence que M. Takor et ses compagnons ont été kidnappés parce qu'il ne s'est pas fait accompagner par le Bir. Pas davantage que le malheur est arrivé parce qu'ils ont pris une voie plutôt qu'une autre. Ceux qui ont donné la version gouvernementale veulent certainement préserver une certaine image du Bir, et donner l'impression que les forces régulières de défense nationale sont incapables d'assurer la sécurité des autorités publiques. Mais, comment les pirates pouvaient-ils être aussi bien informés des mouvements du sous-préfet et de son équipe sans complicité à l'intérieur des forces commises à leur sécurité et défense? Le sous-préfet n'avait-il que la faveur d'écouter les conseils du Bir ou bien aussi le pouvoir de le réquisitionner pour protéger ses déplacements?

Ayuk Edward Takor sait mieux que quiconque que la zone de Bakassi demeure dangereuse; il est au fait des précautions sécuritaires qu'il faut prendre pour se déplacer. Qu'il ait été pris comme on l'a fait, signifie que le coup a été bien préparé, et pour ce faire, il fallait être dans " le secret " de ses déplacements. Le coupable ce n'est donc pas lui, mais les forces de sécurité à sa disposition.

" Rapprocher l'Administration des administrés "

Nous avons retrouvé les propos ci-après tenus par Ayuk Edward Takor au journal Le Messager en mars 2009 à Akwa : " L'ennemi est là. Nous ne savons pas ce qu'ils sont en train de planifier contre nous. Mais nous sommes là. Tout est calme pour le moment ; nous n'avons plus eu d'attaques particulières. Les populations se sentent en sécurité avec la présence des forces de l'ordre [...] ". C'est dire si ce commis dévoué de l'état, l'un des rares sous-préfets à avoir élu domicile à Bakassi, puisque les autres commandent leur unité à partir de Mundemba, Ekondo Titi, Kumba, ou même Limbé, était conscient des risques qu'il prenait pour rapprocher l'Administration des administrés. C'est lui qui a montré aux fonctionnaires qu'il était possible de s'établir permanemment dans la zone.  Et à ce propos, dans les colonnes du Messager, il disait ceci : " Il y a de nombreux fonctionnaires qui avaient peur de rejoindre leurs postes de travail. Mais depuis que je suis arrivé ici, je montre aux fonctionnaires mutés dans l'arrondissement qu'ils peuvent rester ici comme moi [...] Je crois que dans un futur proche, tous vivront à Akwa. " Il donnait ainsi l'impression d'être l'ambassadeur de Bakassi auprès des autres Camerounais.

A l'époque, quand il avait appris que les reporters arrivés dans la zone venaient du Messager, il s'était écrié : " Le Messager, You always criticise ! " avant de reprendre en français: " Avant d'aller encore écrire que le gouvernement ne fait pas ceci ou cela, vous aurez au moins vu les efforts déployés sur le terrain ; on investit beaucoup ici... " Lors du dernier mouvement des sous-préfets, Ayuk Edward Takor, secrétaire principal d'administration, a été maintenu à son poste pendant que d'autres étaient relevés de leurs fonctions. C'était une reconnaissance implicite de ses mérites et compétences, peut-on croire. Aujourd'hui, nous ne sommes pas loin d'une illustration de la grammaire des trois " L " dont parlait Thomas Atenga à propos de l'opération Épervier, où la presse " lèche ", " lâche " et " lynche " des hommes politiques célèbres.

Avant l'événement du 6 février, le gouvernement " léchait " Ayuk Takor pris comme exemple. Par l'intervention de Issa Tchiroma, ce même gouvernement semble le " lâcher " à son propre sort. Et on peut craindre que dans les jours à venir, les apparatchiks du système le " lynchent " en le jetant, à l'instar de Paul éric Kingué, maire élu de Njombé, en pâture à l'opinion publique. Tel est-il vraiment le sort de grands serviteurs de ce pays? Que ce kidnapping arrive au genre de patriote qu'est Takor, est simplement déplorable, et que le gouvernement veuille le tenir pour seule responsable de son infortune, nous semble inacceptable. Sauf si on veut le dire coupable de remplir sa mission avec conscience et abnégation.

Ayuk E. Takor mérite égards et protection

Le sous-préfet de Kombo'Abedimo et ses hommes ne méritent pas cela. En enlevant M. Ayuk, les pirates sont conscients qu'ils tiennent l'état camerounais en haleine. Car le sous-préfet est le représentant du gouvernement dans un arrondissement et du chef de l'Etat dans certains cas. C'est donc Paul Biya et son gouvernement qui sont ainsi tenus aux testicules à Bakassi.

Cette énième attaque confirme simplement la conclusion  que le système de sécurité et de défense du golfe de Guinée reste fragile. C'est la vérité que le gouvernement camerounais doit avant tout reconnaître. Avec le temps, les différentes factions du " Bakassi Freedom Figthers " ont certainement bien étudié le dispositif, pendant que les responsables de la sécurité nationale se sont satisfaits de quelques succès relatifs et ont dormi sur leurs lauriers. Pourtant, tout le monde sait que l'ennemi ne dort jamais. Et que les conséquences d'un manque de vigilance de la part des forces de sécurité dans leur mission, ou de la part du gouvernement quant aux moyens, ne peuvent par ponce-pilatisme, être mises au compte des victimes. Quoi qu'il en soit, les propos de Issa Tchiroma n'ont pas été à la hauteur de l'importance que Paul Biya a accordée à l'événement en rentrant précipitamment de son séjour privé, et cela même si les rédacteurs de son discours n'ont pas pensé qu'il devait en faire part de son sentiment au peuple camerounais.

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