06/07/2009 15:20:40
Nouvel emprunt au FMI : Lettre d'un expert financier camerounais au PM
Lettre de réforme à M. Yang Philémon, Premier Ministre, Chef du Gouvernement de la République du Cameroun
La Nouvelle Expression
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Objet: L’emprunt de 144,1 million de $US auprès du FMI


Monsieur le Premier Ministre,

Déconcerté par un marketing financier offensif et agressif (facilité de protection contre les chocs exogènes – FCE, une «innovation financière» approuvée en novembre 2005) du Fonds Monétaire International,  votre prédécesseur M. Inoni Ephraim a adressé le 18 juin 2009 au FMI une curieuse demande d’emprunt (lettre d’intention) urgent de 92,85 millions de DTS.

En un temps record de traitement de sa demande (14 jours calendaires !), le conseil d’administration du FMI a approuvé le 2 juillet 2009 le décaissement du montant sollicité, équivalent à 144,1 millions de dollars des Etats-Unis soit environ 67 milliards de FCFA (voir communiqué de presse du FMI n° 09/250). Par la présente lettre de réforme, nous souhaitons porter à votre attention dans une perspective d’inflexion et de bifurcation urgentes et conséquentes de l’action gouvernementale trois (3) repères stratégiques et opérationnels : (i) le rappel de la position financière actuelle de l’Etat du Cameroun ; (ii) la justification de cet emprunt par le Gouvernement qui nous semble complaisante ; (iii) l’option envisagée d’un nouveau programme triennal avec le FMI qui est contraire à l’impératif de relance économique.  

          
1 – La position financière actuelle de l’Etat du Cameroun


Quatre (4) principaux indicateurs financiers peuvent être utilisés pour apprécier la position financière actuelle de l’Etat du Cameroun (voir notamment les statistiques du bulletin du marché monétaire de la BEAC). (i) La position nette du Gouvernement par rapport au système financier national est largement positive. En effet, au 31 mars 2009 le Gouvernement central du Cameroun détenait 543 milliards de FCFA de dépôts auprès du système bancaire. Ces dépôts s’élèvent à 653 milliards de FCFA pour l’Etat dans son ensemble. Il y a d’ailleurs lieu de s’interroger sérieusement sur l’intégrité et la transparence de cette position nette du Gouvernement par ce qu’en considérant les excédents budgétaires cumulés des trois dernières années (589 milliards de FCFA en 2006, 496 milliards de FCFA en 2007 et 235 milliards de FCFA en estimation pour 2008 soit 1 320 milliards de FCFA au total) son solde devrait être beaucoup plus important. (ii) Le plafond statutaire d’avance au trésor public camerounais par la BEAC pour financer le budget de l’Etat tel que notifié le 8 janvier 2009 s’élève à 373 milliards de FCFA. En considérant les résultats budgétaires du premier trimestre 2009 (équilibre entre recettes et dépenses à 448 milliards de FCFA), ces deux premiers indicateurs nous amènent à des disponibilités immédiates de financement de l’Etat de 916 milliards de FCFA. (iii) Les avoirs extérieurs en devises du Cameroun sont passés de 1 487 milliards de FCFA (dont 1 429 milliards placés dans le compte d’opérations au trésor français) en décembre 2008 à 1 602 milliards de FCFA (dont 1 503 milliards au trésor français) en mai 2009 soit une hausse de 115 milliards de FCFA (+7,7%) en cinq mois. Ce niveau de réserves de change représente plus de neuf (9) mois d’importations (1 950 milliards d’importations en 2008). (iv) La dette publique du Cameroun se situe au 31 décembre 2008 à seulement 10% du PIB (10 450 milliards de FCFA en 2008) soit un potentiel d’endettement de 40% du PIB c’est-à-dire 4 180 milliards de FCFA pour un endettement total cible de 50% du PIB.   
 

Cette position forte de liquidité immédiate et de solvabilité de l’Etat du Cameroun est confortée par un budget public financé à 90% par les ressources propres et une marge de croissance potentielle des recettes publiques (pertes de recettes découlant de la criminalité économique) sans pression fiscale démesurée de 5% du PIB soit 522 milliards par an.
 
2 – Une justification fallacieuse et complaisante de l’emprunt de144 millions de $US


La lettre d’intention du Gouvernement du 18 juin 2009 donne la justification fallacieuse et honteuse suivante à la requête d’un emprunt d’urgence de 92,85 millions de DTS au FMI :

 
« Malgré ces mesures de riposte, les effets de la crise internationale résulteront en un besoin accru de financement pour le budget. En l’absence d’un marché de titres d’Etat opérationnel, le solde budgétaire globale déficitaire attendu pour l’exercice 2009 pourrait être financé en ponctionnant sur les dépôts du Gouvernement auprès de la BEAC. Ce pendant le niveau actuel de ces dépôts est approprié pour fournir une certaine assurance au regard de (i) l’incertitude de la durée de la crise internationale, (ii) la volatilité des cours du pétrole, (iii) la vulnérabilité dans le secteur bancaire, et (iv) l’absence d’un marché de titres d’Etat. Afin de protéger les dépenses prioritaires et ne pas compromettre les efforts de réduction de la pauvreté, il sera nécessaire de faire recours à d’autres sources de financement. Au regard de l’ampleur de ces besoins de financement, le Gouvernement est en train de mener des discussions avec ses partenaires au développement pour solliciter leur assistance. Par ailleurs, la finalisation du nouveau Document de Stratégie de Réduction de la Pauvreté (DSRP) est envisagée d’ici fin août 2009. Elle constituera une étape importante pour notre dialogue avec nos partenaires et jettera les bases de la discussion avec le FMI pour un nouveau programme appuyé par la FRPC d’ici fin 2009. La mobilisation de ces financements demandera néanmoins du temps. C’est ainsi que le Gouvernement sollicite l’accès rapide à la Facilité de Protection contre les Chocs Exogènes (FPCE) à concurrence de 50 pourcent de notre quote-part (92,85 millions de DTS). »  

 
La justification donnée par le FMI en approuvant le prêt le 2 juillet 2009 est tout aussi complaisante et fallacieuse : « Le Conseil d’administration du Fonds monétaire international (FMI) a approuvé aujourd’hui un décaissement de 92,85 millions de DTS (soit environ 144,1 millions de dollars ÉU) au titre de la composante d’accès rapide de la Facilité contre les chocs exogènes (FCE), afin d’aider le Cameroun à surmonter les retombées des chocs mondiaux sur sa balance des paiements. Cette décision permet de mettre immédiatement à disposition l’intégralité du montant. Ce concours financier du FMI aidera le Cameroun à contenir la diminution de ses réserves internationales et à protéger ses dépenses prioritaires (investissements, santé et éducation)» (voir communiqué de presse du FMI n° 09/250). 
 

La position de liquidité immédiate du Trésor camerounais (916 milliards de FCFA au 31 mars 2009) et le niveau confortable des réserves internationales du Cameroun (1 602 milliards de FCFA en fin mai 2009 en hausse de 115 milliards de janvier à mai, soit 9 mois d’importations) contredisent formellement et radicalement les justifications de ce mystérieux  emprunt données aussi bien par le Gouvernement que par le FMI. Même avec un déficit budgétaire global de 1% du PIB tel qu’envisagé en 2009, le Gouvernement n’a véritablement pas de problème de financement. Cette complaisance financière manifestement inacceptable du point de vue de l’intégrité, de la transparence et de préservation du bien public ne peut se justifier que par des prises d’intérêts particuliers et personnels de la part des intervenants clés dans les chaines décisionnelles aussi bien du Gouvernement camerounais que du FMI. Pour clarifier cette crise de gouvernance financière publique, nous recommandons la réalisation urgente par la Chambre des Comptes de la Cour Suprême d’un audit spécifique de la situation de trésorerie de l’Etat.     

 
3 – L’option envisagé d’un nouveau programme triennal avec le FMI est contraire à l’impératif de relance économique et à la politique des grandes ambitions de Paul Biya

 
Dans sa lettre d’intention du 18 juin 2009, le Gouvernement du Cameroun décline comme ci-après l’option envisagée pour la négociation d’un nouveau programme économique de trois ans appuyé par un prêt (facilité pour la réduction de la pauvreté et la croissance –FRPC) du FMI d’un montant à déterminer: «Par ailleurs, la finalisation du nouveau Document de Stratégie de Réduction de la Pauvreté (DSRP) est envisagée d’ici fin août 2009. Elle constituera une étape importante pour notre dialogue avec nos partenaires et jettera les bases de la discussion avec le FMI pour un nouveau programme appuyé par la FRPC d’ici fin 2009 ».  

 
Au regard de sa position financière actuelle et prévisible, l’Etat du Cameroun n’a pas besoin des financements à continentalités du FMI dont la doctrine et les modèles opératoires sont inappropriés pour opérer une mutation radicale de notre économie. Quelque soit le type d’habillage que peut déployer le FMI, ses produits financiers se  traduisent par les programmes de stabilisation économique mettant en avant la primauté des politiques et des équilibres macroéconomiques à laquelle sont subordonnées les politiques microéconomiques représentant pourtant le fondement même de la croissance économique. Par contre, les politiques de relance économique se traduisent par un enchaînement inverse. C’est pour cette raison qu’ils peuvent conduirent à laisser filer le déficit budgétaire pour accompagner les mutations économiques structurelles indispensables.

L’option de signature d’un nouveau programme triennal avec le FMI est manifestement contraire à l’impératif de relance économique qui interpelle de manière lancinante le Gouvernement  du Cameroun. Pourtant, cet impératif de relance économique est cohérent avec la politique des grandes ambitions économiques du Président de la République, Paul Biya telle que esquissée le 3 novembre 2004 dans son discours de prestation de serment (Cameroon Tribune du 4 novembre 2004, pages 4 et5). Six (6) repères de déclaration de cette politique peuvent être rappelé : (i) «(...) procéder à une véritable « mutation » de notre économie. Il ne sera plus seulement question de redresser, ou de mettre en ordre, mais de fixer de nouveau objectifs à moyen et long terme, selon une programmation qui nous a parfois fait défaut.»; (ii) «La croissance de la demande d’énergie est telle que nous devons, sans attendre, lancer un vaste programme d’exploitation de nos ressources énergétiques à partir de nos gisements de gaz et de nos sites hydroélectriques.»; (iii) «Le développement de notre capacité énergétique nous ouvrira les portes d’une politique industrielle d’envergure.»; (iv) «La richesse du sous-sol, la diversité de notre climat, l’ardeur de travail de nos agriculteurs nous permettent d’envisager une grande politique agricole dont les contours existent déjà.»; (v) «Nous avons aussi sur l’ensemble de notre territoire un potentiel touristique hors du commun qui, malgré les efforts de nos professionnels, reste sous-exploité. Il nous faudra là aussi sortir des sentiers battus et être plus ambitieux.»; et (vi) «Ces différentes actions devront être conjuguées avec un développement accéléré de nos infrastructures encore insuffisantes.».         


En votre qualité de Premier Ministre, Chef du Gouvernement, qui a pour mission de en œuvre la politique définie par le Président de la République, vous avez l’obligation de ne pas signer un nouveau programme de stabilisation économique avec le FMI, mais de formuler et de mettre en œuvre d’urgence un vaste plan de relance économique tenant compte en l’occurrence des enseignements de la crise sociale de février 2008 d’une part, et des contraintes négatives ainsi que des opportunités réelles découlant de la crise économique internationale de septembre 2008 d’autre part.  


Veuillez agréer, Monsieur le Premier Ministre, l’expression de notre considération distinguée.


Babissakana

Chairman & CEO

Prescriptor

Babissakana

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