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28 Février 2008 - 28 Février 2011
Il ya trois ans... Mais trois ans après, peut-on pour autant dire que le régime a tiré toutes les leçons de cette affaire ?
Le Messager
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Au commencement était la grève des transporteurs

Le 7 février 2008, jour de la demi-finale de la Can 2008 à laquelle le Cameroun participait, le pouvoir en profite pour augmenter le prix des carburants de 15 Fcfa. Des rumeurs courent faisant état d'une prochaine hausse du prix du pain. Ainsi, naquirent les mécontentements qui débouchèrent sur des violences urbaines

Elles ont commencé à Douala puis se sont répandues dans un grand nombre de villes du Cameroun. Depuis les opérations “ villes mortes ” de 1991, ce sont les plus importantes émeutes que le Cameroun ait connu dans un contexte où une forte tendance à la hausse de la plupart des produits de première nécessité se fait ressentir. Enfin, au lendemain de la fête de la jeunesse, le chômage et le sous-emploi qui demeurent très importants au Cameroun, notamment chez les jeunes sont l’occasion pour les jeunes de manifester un mécontentement général de la plus importante frange de la population qui n'a que peu d'espoir de promotion sociale.

C’est à cette époque que le projet du président Paul Biya de modifier la constitution du Cameroun afin de se représenter en 2011 rencontre une vive opposition dans le pays, et notamment à Douala. Depuis plusieurs mois, en effet, le gouverneur de la province du Littoral interdit systématiquement les manifestations de l'opposition, principalement le Sdf, s'opposant à la révision de la constitution, tout en autorisant, voire en soutenant des manifestations en faveur de la modification de celle-ci, organisées par le parti au pouvoir, le Rdpc.

Le 21 février, la chaîne de télévision Equinoxe Tv et la radio Equinoxe Fm sont fermées par l'administration pour absence de licence et non-paiement de la redevance. Ces chaînes étaient connues pour leurs lignes éditoriales proche de l'opposition.

Le Sdf organise une manifestation le 23 février contre la modification de la constitution malgré l'interdiction du gouverneur. La police disperse les manifestants et aurait utilisé des balles réelles. Il y aurait eu un à deux morts.

Début de la grève de taxis.

Deux personnes ont été tuées dans le quartier de Bessengue selon l'Afp. Des affrontements dans le quartier de Bonabéri font quatre morts. On enregistre des pillages des magasins tenus par des Chinois dans le quartier d'Akwa. Des stations services sont mises à sac. La mairie de Douala Ve est brûlée.

Des émeutes sont signalées à Limbe, Bamenda, Buea et Bafoussam. Tard dans la nuit du 26 février, les syndicats de taxis et le gouvernement signent un accord au terme duquel le super baissera de 6 Fcfa et les autres carburants de 5 Fcfa. Les syndicats de taxi appellent leurs adhérents à la reprise du travail dès le 27 février 2008.

Mais le mouvement est lancé. Des manifestants très en colère réclament le départ du chef de l’Etat sous les cris de “ Paul Biya most go ”, “ No Paul Biya ” “ carton rouge à Paul Biya ” “ Touche pas à ma constitution ”! “ Paul Biya, le pays va mal il faut faire quelque chose ”. La célèbre chanson du parti au pouvoir “ Paul Biya toujours chaud gars ” s’est transformée en “ Paul Biya, maintenant va t’en ”. Les manifestants dans les différentes villes sont dispersés par les forces de l’ordre.

C’est ainsi que les Camerounais exprimaient leur raz le bol. Ils disent ne plus pouvoir supporter la misère ambiante dans le pays. “ Il y n’a pas de travail pour les diplômés, pas de nourriture pour les pauvres, tout coûte cher au marché, les prix flambent de façon exponentielle, pas de hausse de salaire pour les fonctionnaires, mais on nous parle de modifier la constitution ”, dira un gréviste.

Selon le bilan officiel, annoncé le 5 mars 2008, par le ministre de la communication, il y aurait eu 24 morts, dont un policier et la police aurait procédé à plus de 1500 interpellations.

Au moment où le gouvernement décide la hausse du prix des carburants, seul un magicien aurait présagé que ce seraient plutôt de jeunes gens qui prendraient l’affaire en main et récupéreraient la rue à la place des transporteurs finalement surpris par l’ampleur de l’explosion.

Il faut tout de même noter que le Cameroun, depuis un certain temps, avait rassemblé des ingrédients pour que la moindre étincelle mette le feu aux poudres. Ces ingrédients sont toujours en place, hélas


Il y a trois ans...

Les jeunes débordaient les syndicalistes

Du 25 au 28 février 2008, le Cameroun, cette Afrique en miniature a vécu une des révoltes populaires les plus soudaines de son histoire. Contre toute attente la jeunesse du pays, ce “ fer de lance ” qui semblait déjà usé avant même d’avoir servi, a montré qu’il était loin d’être définitivement rouillé.

A force de répéter qu’elle est le fer de lance de la nation, la jeunesse du Cameroun a fini par prendre au mot les adeptes des slogans parfois creux. Alors que le pays s’attendait davantage à répondre massivement à l’appel du mot d’ordre de grève générale lancé par l’intersyndicale des Transporteurs routiers, contre la hausse effrénée des prix des denrées de première nécessité, les jeunes Camerounais, élèves, lycéens, universitaires, pour la plupart, ont emboîté le pas à des organisations syndicales pour se placer en première ligne de la contestation. A Douala, la cité économique rebelle et frondeuse par excellence, comme à Yaoundé, la capitale politique ou encore à Njombé-Penja, Loum, Nkongsamba, Bamenda...Ces jeunes ont davantage mis l’accent sur la revendication politique, sans pour autant perdre de vue l’aspect socio-économique de leurs requêtes. Comme en témoignent les inscriptions mentionnées sur les pancartes et autres banderoles : “ Non à la hausse des prix!”, “Non à la révision constitutionnelle ”, “Nous voulons être associés à la prise des décisions ”, “Nous sommes l’avenir du Cameroun ”...

Répression sanglante

Face à cette jeunesse qui battait le pavé sans arme, pour réclamer un mieux être, les forces de l’ordre n’ont pas fait dans la dentelle. Elles tirent sans sommation, faisant une “ quarantaine de morts ” selon les propos du Ministre de l’Administration Territoriale et de la Décentralisation , Minadt, alors que les organisations des droits de l’homme en dénombreront “ plus d’une centaine ”. Au-delà de la bataille des chiffres, l’histoire retiendra que les forces de l’ordre, au Cameroun, n’hésitent pas à faire usage de leurs armes à feu pour éliminer physiquement ce que le pays a de plus précieux pour son devenir : Sa jeunesse. C’est ainsi que le jeune Narcisse Christian Jabéa, a été abattu à bout portant, du côté de la vallée de Bessengue. Son seul crime est de s’être trouvé dans la rue ce 25 février 2008, de sinistre mémoire, alors qu’il rentrait de l’Institut de Bonanjinjè, Iesb, son établissement scolaire. Il avait à peine 15 ans! D’autres jeunes de son âge ou de sa génération furent tout aussi froidement descendus, cependant que les organisations syndicales qui avaient appelés à manifester finissaient par se coucher au pied d’un pouvoir qui n’avait plus que l’usage de la force et la stigmatisation de la manipulation pour espérer se maintenir en place. Le tout avec la complicité tacite de la Communauté internationale !

Un vent nouveau

Trois ans après cette page sombre de l’histoire du Cameroun, rien n’a vraiment changé au Cameroun. Les injonctions du président Paul Biya pour baisser les prix des produits de base ont du mal à être suivies d’effet. Les revendications des syndicats des transporteurs routiers restent les mêmes. La jeunesse camerounaise croule toujours sous le poids d’un mal être quasi-endémique, dont le chômage des jeunes diplômés est la partie la plus visible de l’iceberg.

Seul lot de consolation, et de taille, le contexte international a bien changé. Un vent nouveau venu principalement du Maghreb semble souffler avec une force indescriptible. Du coup, les familles des victimes des évènements sanglants de la fin février 2008, peuvent retrouver l’espoir longtemps perdu. Elles peuvent croire que l’heure de rendre justice a enfin sonné, pour faire définitivement le deuil des leurs. La Communauté internationale porte dorénavant un regard bienveillant pour ne pas dire encourageant sur les mouvements de révolte populaire, en Afrique et dans le monde.

Mais, cette nouvelle ère, propice au changement imposé par la volonté du peuple, ne pourra être bénéfique que si toutes les forces de progrès travaillent en synergie. Pour ce faire, il faudrait qu’elles aient préalablement concocté un projet concret, une feuille de route indiquant clairement la nouvelle direction qu’elles veulent donner au pays pour que chaque couche lésée puisse y trouver son compte. Autant dire, un vaste programme!

Discours présidentiel du 27 février 2008

Le jour où Paul Biya se trompa d’adversaire...

Certaines sources annoncent une adresse du chef de l’Etat à la nation ce lundi 28 février. En quelle occasion et pour dire quoi ? Jusqu’au moment où nous allions sous presse, aucune réponse définitive n’était apportée à ces questions. Quoi qu’il en soit, on ne saurait oublier l’interpellation que Paul Biya fit le 27 février 2008 au plus fort du vaste mouvement de revendications sociales qui ébranlaient alors les principales villes du pays.

La coïncidence est flagrante mais l’Histoire peut-elle se réécrire ? Une chose est néanmoins certaine. Comme il y a trois ans, “ notre pays est en train de vivre [également] des événements qui nous rappellent les mauvais souvenirs d’une époque que nous croyons révolue ”. Fort de ses certitudes aidé en cela par des collaborateurs qui n’osent pas lui dire la vérité, Paul Biya, dans une diatribe verbale inhabituelle, s’en prend à ces “ apprentis-sorciers ” tapis dans l’ombre et qui tirent, selon lui, les ficelles de la grève des transporteurs (voir article : Au commencement, était la grève des transporteurs).

Uniquement préoccupé par la sauvegarde de son fauteuil présidentiel, le locataire d’Etoudi désigne ses boucs-émissaires : ses adversaires politiques “ qui n’avaient d’ailleurs pas caché leurs intentions, [leur] objectif [était] d’obtenir par la violence ce qu’ils [n’avaient] pu obtenir par la voie des urnes, c’est-à-dire par le fonctionnement normal de la démocratie. ” Instrumentalisant donc la grève des transporteurs à des fins politiques, les commanditaires des émeutes de la faim jettent dans la rue de jeunes au quels vont rapidement se mêler des délinquants qui n’hésitent pas à piller. “ Ceux qui sont derrière ces manipulations ne voulaient certainement pas le bien de notre peuple. ” Voilà la théorie derrière laquelle se cache le régime. Mais cette politique de l’autruche ne résiste pas longtemps à l’analyse. Et Paul Biya est le premier à le reconnaître. Lors du conseil ministériel du 7 mars 2008, Paul Biya, noir de colère, demandera à ses ministres : “ Qu’avons-nous fait pour éviter ces revendications légitimes ”, parlant des émeutes de  février 2008.

Conscient d’avoir été floué par ses collaborateurs qui lui ont fait dire un discours va-t-en-guerre alors que la situation réelle était aux antipodes, Paul Biya prescrira un train de mesures pour essayer de rattraper une situation qui lui échappait : entre autres, il instruit à ses ministres la défiscalisation des produits de première nécessité tel que le sucre, le riz, le poisson, le relèvement du quota d’importation de l’huile de palme pour faire face à la demande locale, la revalorisation des salaires des fonctionnaires, agents de l’Etat, hommes en tenue, etc. Le 20 mai de la même année, le chef de l’Etat prendra un décret pour gracier les manifestants de février 2008. A travers ces mesures, Paul Biya essaie-t-il de faire son mea culpa, essaie-t-il de faire amende honorable pour n’avoir pas compris le sens des revendications des jeunes ? Beaucoup le pensent. Trois ans après, peut-on pour autant dire que le régime a tiré toutes les leçons de cette affaire ?

On peut en douter. Il n’y a qu’à voir de quelle façon il a réagi à l’annonce des marches du 23 février dernier. “ Si donc le Cameroun est un État de droit et entend bien le rester. ” comme l’a proclamé Paul Biya dans son discours guerrier du 27 février 2008, qu’est-ce qui explique que les pouvoirs publics aient sorti le grand jeu pour mater dans le sang une manifestation pourtant régulièrement déclarée alors que dans le même temps, des compatriotes acquis à la cause du régime étaient autorisé à manifester?  Au fond, c’est cette politique du deux poids deux mesures qui représente un vrai danger pour les institutions démocratiques. Et qui peut pousser les Camerounais à descendre dans la rue. Paul Biya qui pense qu’il “ n’appartient pas à la rue d’en décider ” sait bien que la rue peut très bien devenir souveraine.

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