03/03/2011 02:19:49
Edito: Anniversaire et "révolution"
Les politiciens camerounais (pouvoir et opposition confondus) viennent de fêter le troisième anniversaire des “ émeutes de la faim ” que le pays a connues entre le 23 et le 28 février 2008, dans le sillage d’une grève -pourtant étouffée-des transporteurs qu’une augmentation des prix du carburant avait mis en colère...
Le Messager
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L’événement avait donné à cette catégorie sociale qu’on appelle “ les forces de l’ordre ” une bonne occasion de montrer que ce qu’ils savent faire le mieux – vu le décalage entre l’héritage colonial de leur formation et le processus démocratique du pays – ce n’est pas d’encadrer les manifestations publiques et pacifiques qui sont une forme de libre expression des citoyens, mais seulement de les réprimer dans le sang. Des balles réelles avaient été tirées, occasionnant entre 40 et 150 morts, selon qu’on lit les rapports du pouvoir ou des organisations des droits de l’homme. Et comme si nous parlions du sexe des anges, certains en sont encore à chercher si c’était le Bir ou l’armée régulière qui avait commis ce massacre. Quel intérêt si le Bir que d’aucuns croient être “ la milice présidentielle ”, et qu’on a vu à l’œuvre, ne cherche pas à se défausser sur l’autre ?

Bien que le mouvement qui embrasa tout de même 13 villes du Cameroun durant cinq jours fut tout à fait spontané, il fut immédiatement pour le parti au pouvoir, et à retardement pour une partie de l’opposition, une véritable aubaine pour une diabolisation réciproque.

M. Biya crut avoir aperçu derrière cette jeunesse  désespérée par le chômage et enragée par la famine des “ apprentis sorciers ” ayant échoué dans leur tentative de le culbuter. En face, se sentant visés dans ce qualificatif méprisant et méprisable en politique, nombre d’opposants commencèrent par se défendre d’être derrière les émeutes, puis se mirent à les revendiquer après que le chef de l’Etat ait indiqué par actes et discours qu’il s’était trompé sur leur nature, et qu’il en ait reconnu la légitimité

Le Sdf en tira “ la journée des martyrs ” qu’il invite désormais les Camerounais à célébrer le 23 février de chaque année, et dont d’autres récupérateurs veulent faire le début d’une “ semaine des martyrs ”. M. Biya s’étant rendu compte que sa première expression de colère avait dépassé sa pensée, avait par la suite énoncé des mesures destinées à apaiser la tension. Une mesure d’amnistie pour les jeunes qui venaient de faire l’objet de procès expéditifs, mais qui ne leur profitera pas à tous, et encore moins à ceux dont le jugement était et reste encore pendant devant les juridictions. Des mesures répressives contre ce que le gouvernement croit alors être de la spéculation sur les prix des vivres dans les marchés. Mesures qui, passé l’effet d’annonce, n’ont jamais empêché les prix de continuer à grimper, et d’induire une réduction quantitative et qualitative de la ration alimentaire dans les ménages.

Dans la ville de Douala, par exemple, il n’y a pas une ménagère qui ne se plaint des prix qui “ sont passés du simple au double ou au triple depuis 2008 ” , et les gesticulations démagogiques et dérisoires du ministère du Commerce ne changeront rien à cette croissance exponentielle des prix, croissance due en partie à un déficit de production, tant qu’elles ne se fonderont pas sur une politique-vérité des prix,  assortie des mesures gouvernementales pour compenser les ventes à pertes imposées aux commerçants.

On enseigne aux enfants à l’école que le prix de vente d’une marchandise est égal à son prix de revient + le bénéfice. On ne peut pas ensuite obliger leurs parents à fermer leurs boutiques parce qu’obligés de vendre leur marchandise en dessous de son prix de revient, comme s’ils étaient punis pour la pauvreté des consommateurs dont le seul responsable est le gouvernement.

Lorsque durant 50 ans un gouvernement n’a pas enseigné à ses citoyens à pêcher le poisson de leurs eaux, à cultiver le riz et le maïs, ou à élever du poulet dans leurs champs, et lorsque dans le même temps, par une politique économique extravertie, on les a conduits à vivre en dessous du seuil de la pauvreté, il faut à ce gouvernement avoir, non pas le courage de réprimer les prix comme si réaliser des bénéfices raisonnables quand on est commerçant était un délit pénal, mais plutôt celui de subventionner les prix quand la conjoncture l’exige, pour les rendre accessibles aux plus pauvres. Un gouvernement sensible aux souffrances de son peuple et volontariste le ferait, en attendant la réorganisation d’une production qui ramènerait l’offre alimentaire à la hauteur de la demande.

Les moyens d’une telle politique ne peuvent manquer à un Etat qui dilapide ses milliards de francs à tout vent, mais seulement le sens de la justice distributive et la volonté politique d’oser. Lorsque les investisseurs stigmatisent le mauvais climat des affaires au Cameroun, ils pensent aussi à cette répression des prix dont l’Etat ne prend pas le soin préalable d’étudier la structure. Car un prix affiché a une structure qui va du prix d’achat au prix de vente en passant par un prix de revient et une marge bénéficiaire dont les articulations sont connues et  normalisées. Ne pas en tenir compte c’est en ajouter à la misère.

Il n’en faut pas plus à quelques opposants camerounais pour penser qu’une situation pré-révolution est avérée  dans la société, et qu’ils peuvent, sans idée révolutionnaire connue, claquer le petit doigt pour transformer en révolution sociopolitique les colères sectorielles qui sourdent dans le pays. Comme si en politique on pouvait moissonner dans un champ qu’on n’a pas cultivé. Ils ont rêvé d’un 23 février à la tunisienne, ou à l’égyptienne, comme s’ils ne voient pas que le Cameroun est fatalement plus proche du chaos ivoirien si nous n’y prenons garde. La Tunisie et l’Egypte sont des peuples nations et cela a le mérite de la cohésion. Le Cameroun est toujours cette mosaïque d’ethnies et tribus décrétées autochtones et allogènes au gré de leurs mouvements migratoires, et n’ayant pour seul liant que les frontières coloniales d’un territoire et... le football.

Encore qu’à l’observation, les révolutions tunisienne et égyptienne, bien que semblables dans leur mode opératoire, ne peuvent, au-delà du fait historique, devenir une référence que quand leur résultat final attendu sera lisible. Et cela ne nous semble encore évident ni en Egypte, ni encore moins en Tunisie. Une révolution n’est utile que si elle est maîtrisée pour ne pas conduire à l’anarchie ou au fascisme.

Jean Baptiste Sipa

Jean Baptiste Sipa

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