11/03/2011 00:35:52
Université de Bamenda: Paul Biya attente l'intégration nationale
En créant les universités anglo-saxonnes uniquement dans l’ancien Southern Cameroon, le chef de l’Etat renforce le repli linguistique et culturel, bat en brèche le principe d’intégration nationale et affiche le triomphe d’une logique politicienne qui conforte son pouvoir. Analyse.
Le Messager
TEXTE  TAILLE
Augmenter la taille
Diminuer la taille

En créant les universités anglo-saxonnes uniquement dans l’ancien Southern Cameroon, le chef de l’Etat renforce le repli linguistique et culturel, bat en brèche le principe d’intégration nationale et affiche le triomphe d’une logique politicienne qui conforte son pouvoir. Analyse.

Aux régions à dominance anglophone, les universités anglo-saxonnes. Ainsi pourrait-on comprendre la logique de création des institutions de formation supérieure au Cameroun. Avec l’ouverture de l’Université de Bamenda, le Cameroun compte désormais deux universités anglo-saxonnes (Bamenda et Buea), une université francophone (Ngaoundéré) et cinq universités bilingues (Douala, Dschang, Maroua, Yaoundé I, Yaoundé II – Soa). Les deux universités anglo-saxonnes sont implantées dans l’ancien Southern Cameroon, jadis administré par la Grande Bretagne qui exerçait alors le mandat de la Société des nations (1919 – 1945) et la tutelle de l’Organisation des nations unies (1945 – 1961). Les universités francophones et bilingues – elles sont à dominance francophone – quant à elles sont situées dans la partie du territoire anciennement administrée par la France.

Interrogé après la lecture du décret organisant l’université de Bamenda mercredi dernier au journal de 17h sur la Crtv-Poste national, un membre du gouvernement explique cette répartition des universités sur le territoire national par le souci d’établir une continuité du “système” de formation dominant au primaire et au secondaire dans chaque région. “Pour le cas de Bamenda, l’essentiel des écoles primaires et secondaires relèvent du sous-système éducatif anglophone ; il faut donner la chance aux élèves de la région de poursuivre les études supérieures dans l’esprit anglo-saxone déjà acquis antérieurement”, justifie-t-il. Dans cette perspective, créer une université anglo-saxonne à Bamenda est une stratégie gouvernementale visant à rapprocher les enseignements des enseignés selon une logique de préservation de la culture et des acquis du secondaire.

Un renforcement de l’exception anglophone par l’éducation

Cette approche est ainsi destinée à bâtir un capital humain acquis à la culture anglo-saxonne. La langue anglaise qui constitue l’élément central de cette culture est, pour emprunter au Pr. Tabi Manga, “une théorie de l’univers” southern camerounais. Elle exprime une identité particulière et une différence nette d’avec l’autre portion du territoire. Construire des universités anglo-saxonnes au Nord-Ouest et au Sud-Ouest uniquement s’apparente à une politique d’éducation séparatiste. Elle renforce le “sentiment anglophone” et rencontre les desseins de ceux qui revendiquent une exception héritée de la “colonisation” britannique. Pour une organisation comme le Southern Cameroon National Council, cette exception fonde la légitimité sinon d’une indépendance de cette partie du territoire, du moins son autonomie interne dans le cas d’une fédération par exemple.

Le choix d’une  université de type anglo-saxonne à Bamenda bat en brèche le principe d’intégration consigné dans le préambule de la Constitution du 18 janvier 1996 comme priorité nationale. La loi fondamentale affirme en effet une volonté de promouvoir les deux langues officielles – l’anglais et le francais – pour conjuguer l’english, le french et les locals ways of life, de manière à produire un cameroonian way of life qui ferait l’identité nationale camerounaise. Cela suppose le renforcement des langues déficientes dans l’une ou l’autre région. On se serait attendu à voir plutôt des universités francophones ou bilingues dans les régions à dominance anglophone et le contraire dans les autres. Ainsi, le mouvement des étudiants, “force bâtissante” de la nation de demain, sera à la fois une immersion interculturelle et un apprentissage formel de l’une ou l’autre culture. Mais le gouvernement du renouveau qui n’encourage pas activement ce brassage vient de jeter apparemment les bases d’une partition profonde de l’Etat camerounais.


 Le calcul politicien phagocyte l’intérêt national

Comme le remarquait Jean Marc Ela à la suite de Bourdieu et Passeron, l’université est une instance de reproduction de l’idéologie dominante dans un espace donné. Celle de Bamenda se chargera de compléter, en territoire “anglophone”, les efforts de l’Université de Buea dans la formation d’une idéologie – normes, valeurs, pratiques, etc. – propres à la variante camerounaise de l’english way of knowledge. Si tous les Camerounais avaient la chance d’accéder à cette manière de percevoir le monde, elle serait confrontée à d’autres. Mais si elle est en priorité réservée à une seule catégorie, notamment les originaires de l’ancien Southern Cameroon, elle risque de déboucher une “conscience anglophone” tournée vers le sectarisme et le rejet de l’autre.

On peut toutefois présumer que le gouvernement n’a pas perçu les choses sous cet angle-là. Mais le contexte met en exergue le triomphe d’une logique politicienne. Dans le cas de Bamenda, il s’agit d’un marchandage politique : Paul Biya veut ravir la vedette à John Fru Ndi, très populaire dans le Nord-Ouest, et apparaître comme celui qui a les moyens de satisfaire les aspirations des habitants. Le besoin d’université publique en était une ; le peuple revendiquait qu’elle soit de type anglo-saxonne “comme Buea”. Sous la pression de l’élite régionale, Paul Biya a cédé pour garantir la fidélité du peuple en liesse à son parti, le Rdpc au pouvoir depuis sa création en mars 1985 à… Bamenda. Comme des desseins politiciens peuvent heurter des priorités d’intérêt national !

Publicité

comments powered by Disqus
Publicité
Autres actualités
Plus populaires

PUBLICITE