16/03/2011 02:42:43
Tromperie: Le recrutement gratuit de Paul Biya vaut environ 5 000 Fcfa
Promesse encore non tenue ? Les candidats désireux de faire partie des 25 000 futurs fonctionnaires du Cameroun devront casquer de l’argent alors que le président avait parlé du “ presque gratuit ”.
Le Messager
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Du 14 mars au 14 avril 2011, c’est la période retenue par le  ministre  de  la  Fonction  publique  et de la Reforme administrative (Minfopra),  président du  comité  technique chargé de l’opération  du recrutement de 25 000 jeunes diplômés  pour le dépôt  des dossiers de candidature. Le communiqué  rendu  public le 9  mars dernier, fait part du mode de sélection  des candidats, des filières et spécialités ouvertes, des conditions  générales  de candidature, de la composition  des dossiers  de candidature  et  des conditions  de recrutement. C’est un document tout à fait différent de celui vendu dans les rues de la capitale camerounaise depuis quelque temps. Le document du Minfropa porte effectivement la signature d’Emmanuel Bondé. On peut voir que 21 filières sont ouvertes avec chacune une panoplie de spécialités.

Pour ce qui est de la composition des dossiers de candidature, les intéressés semblent avoir des inquiétudes. Ils sont en effet appelés à fournir une chemise cartonnée portant la région de dépôt du dossier, le nom complet du candidat, le titre du diplôme présenté, la spécialité et le poste de travail sollicité. Une fiche de candidature dûment remplie dont l’imprimé sera retiré dans les services du Minfopra, dans les délégations régionales dudit ministère ou par téléchargement sur le site www.minfopra.gov.cm.

Si les milliers de candidats qui frappent déjà aux portes de la Fonction publique se battent pour constituer ce dossier, il ressort clairement que certains sont désabusés. Lors de son discours du 10 février dernier à la  nation, le président de la République avait parlé d’un  “ recrutement spécial de 25 000  jeunes diplômés dans la Fonction publique ”. Et plus loin, il a fait mention de ce que ledit recrutement devait être presque “ gratuit ”, c'est-à-dire à l’exception des photocopies à faire. Pourtant, en étudiant de plus près  les pièces à fournir, pour compter parmi les élus, on constate que la gratuité de ce recrutement n’est pas effective. Il faut en effet certifier deux à trois  pièces. Il y a d’abord cette fameuse fiche qu’il faut certifier, au tarif en vigueur, soit 1 000 Fcfa. Il faut ajouter à cette fiche une photocopie certifiée conforme de l’acte de naissance à hauteur de 1 200 Fcfa. Ensuite, le candidat devra fournir la photocopie certifiée conforme de son diplôme, soit encore 1 000 Fcfa de timbre. Il devra par la suite débourser 500 Fcfa et 1 000 Fcfa respectivement pour l’enveloppe timbrée et les photos 4x4. Pour ceux qui devront fournir un certificat d’individualité, c’est encore et toujours des dépenses. Si l’on greffe à toutes ces dépenses les photocopies, les dépenses liées au déplacement, sans compter la surenchère, l’on est largement au-dessus de 5 000 Fcfa.

Remplir les caisses de l’Etat ?

Or, l’on estime à environ 3 millions les personnes qui pourraient être intéressées par ce recrutement sur l’ensemble du territoire. En prenant le cas où elles postulaient toutes, elles fourniraient ainsi à l’Etat quelque 15 milliards fcfa de recettes. Un fiscaliste, réclamant son droit de réserve de fonctionnaire, croit savoir que les recettes issues des timbres fiscaux durant les concours lancés sont souvent importantes pour l’Etat. Encore que, souligne-t-il, les candidats sont exempts cette fois des frais de dossiers qui s’élèvent souvent à 10 000 fcfa minimum. Cela aurait d’ailleurs certainement aidé à décourager les candidats qui auraient eu du mal à réunir plus d’argent que les quelque 5 000 fcfa à débourser dans ce recrutement spécial. “ On était pourtant tous d’accord au départ avec le principe que seules des photocopies devaient être utilisées. Pourquoi le ministre de la Fonction publique a-t-il exigé ces certifications qui ne garantissent pas la fiabilité des documents ? Cette exigence est-elle de nature à donner la chance à tout le monde quand on sait que certains diplômés chômeurs peinent à trouver deux cent francs pour le taxi ? ”, se plaint un candidat visiblement vexé par la longue attente qu’on lui impose depuis lundi.

Au regard des mécontentements autour de ce recrutement (dépenses, tracasseries) que tout le monde pensait se dérouler le plus simplement du monde, l’opération de charme préélectorale de Paul  Biya pourrait se révéler une arme à double tranchant. “ Il pourrait perdre des électeurs parmi les frustrés et les aigris ”, analyse un autre candidat.  “ Nous autres avons pris l’habitude de ne pas nous intéresser aux concours qu’on  lance habituellement, faute de finances. A l’annonce de la gratuité de ce concours par le président de la République , nous y avons basé tous nos espoirs.  Seulement, après publication de l’avis de recrutement, nous sommes tout  simplement déçus. Encore que nous ne sommes pas certains de faire partie des 25 000 qui  seront définitivement recrutés ”, se plaint Nadège K. D’autres par contre pensent qu’ “ on ne peut quand même pas organiser tout ceci  sans dépenses. N’exagérons rien ! On ne va pas en faire tout un plat pour  5000 Fcfa ”, pense Danielle N. Il ne sera en définitive admis qu’un seul dossier par candidat. La chasse est ouverte.

Ruée pour 25 000 places à Yaoundé

La bousculade ne fait que commencer. Les embouteillages et autres inconvénients dus aux stations debout prolongées et coups de soleil, comptent aux nombres des multiples conséquences désastreuses des procédures de recrutement spécial dans la fonction publique.

25.000 jeunes ? Certainement pas. Une centaine peut-être, ou un peu plus. On aurait dit un nouveau marché, créé au niveau de la préfecture de Yaoundé. En effet, depuis la perception jusqu’aux services du gouverneur, en passant par la préfecture, pas moyen de circuler. Une foule innombrable s’y trouve. Chacun souhaite être le premier à déposer son dossier en vue du recrutement des 25 000 jeunes diplômés dans la fonction publique. Et avec raison ! Il n’y a qu’à voir la longueur des rangs qui se trouvent autant devant la perception pour se procurer des timbres, que devant le bureau où il faut retirer les formulaires de dépôt de dossier. “ Il faut bien s’aligner pour avoir sa fiche, car les fiches tirées sur le site du ministère de la Fonction publique sont purement et simplement rejetées ”, explique la prénommée Jeanne, secrétaire à la préfecture.

Dans cette partie de la ville, tout le monde est débordé. Depuis le petit photographe qui a l’habitude de courir après les clients en hélant “ photo, cousine ? ”, jusqu’aux personnes chargées de réceptionner le dossier. En passant par les photocopieurs et vendeurs ambulants. Tout y passe. Beignets par ci, gâteaux par là, mais surtout de l’eau en sachet et des jus de fruits naturels.

Quoi de plus normal, avec cette chaleur ! Si pour les postulants, c’est un grand malheur que de pouvoir s’aligner pour le moindre petit service, même l’achat d’une enveloppe timbrée, les vendeurs en revanche se frottent les mains. Ils sont débordés à la limite. Ils peuvent même se vanter et snober certains clients. “ La meilleure photocopie ici mon fils ” ; “ tu veux dactylographier ? ” ; “  par ici les meilleurs services et renseignements ”. C’est à peine si l’on a le temps de vous renseigner. Chacun est occupé à se remplir les poches. Les tenanciers de call-box et autres vendeurs ambulants ne le démentiront pas. “ Si on vend comme ça tout ce mois, on se fera de gros bénéfices. C’est  vrai que le travail à fournir est énorme, mais c’est encourageant. La matinée est à peine terminée que je pense déjà à appeler mon fournisseur pour qu’il m’envoie davantage de crédit ”, témoigne Alex P., tenancier de call-box.

Tensions

A présent, les services administratifs proprement dit. Elles ont l’habitude de parler de trop de travail ces secrétaires ? Ce n’est rien en comparaison de ce qu’elles vivront tout ce mois. Seulement pour cette première journée, les éléments des forces de l’ordre sont venus en renfort pour garantir la sécurité. Les marmonnements, les murmures, les injures n’y changent rien. Les gars tiennent bon. “ C’est notre avenir qu’on cherche là. On joue le tout pour le tout. Donc, ça m’est complètement égal qu’on m’insulte ou qu’on me crache dessus. L’essentiel, c’est que mon dossier soit signé et déposé à temps ”, confie Arnaud B. Devant les services du gouverneur, les rangs vont dans tous les sens. Six rangs pour la devanture, et deux rangs de chaque côté de l’entrée (droite et gauche). La porte centrale est surveillée par des hommes en tenue. La porte principale est fermée. Elle ne s’ouvre que de temps en temps pour laisser passer les candidats par vague de dix. Difficile de savoir ce qui se passe réellement à l’intérieur. Toujours est-il que certains candidats abordés, bien qu’ayant déjà déposé leurs dossiers, sont réticents quant à se confier. Néanmoins, l’on peut apprendre que les dossiers se déposent au premier étage. Une commission spéciale d’environ dix personnes étant chargée de les réceptionner.

C’est une épreuve difficile et éprouvante. Surtout pour les candidats qui attendent avec impatience leur tour sous le soleil ardent de ce mois de mars. “ Une fille est tombée ici tout à l’heure. Sûrement à cause du soleil. Que pouvons-nous y faire ? Si tu te mets à l’ombre, on te remplace dans le rang. On est bien obligé de supporter. Tout ceci c’est parce qu’on veut avoir une chance d’être parmi les élus. Il faut de l’objectivité dans cette sélection. ”, prie Benjamine Y.

Objectivité ? Peut-être. Seulement, pour avoir plus de renseignements, il fallait s’entretenir avec un des membres de la commission spéciale chargée de la réception des dossiers. “ Ils sont une dizaine environ, mais, sont supervisés par une femme. Elle peut certainement mieux répondre à vos questions ”, lance en s’éloignant un candidat “ libéré ”. A la porte indiquée, les gens sont recalés à l’entrée. D’autres ont en main leurs dossiers. Certains disent être là pour “ autre chose ”. “ Je viens retirer un document que j’ai laissé ici la semaine dernière ”, c’est peut-être la seule ruse qui fonctionne. Seulement après quelques passages, le stratagème est détecté. Il faut user d’autres moyens. “ Je viens voir M. Tel ” par exemple. Ou alors, c’est ce monsieur en question qui vient à vous. Et à la porte, il dit “ ils sont avec moi ”. Sans un “ Monsieur ” pour vous aider, impossible d’obtenir quoi que ce soit.

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