24/03/2011 01:16:21
Fogue contre Kangdoum: le duel asymétrique
Tel était né Franck Biya, avec une propension et des aptitudes marquées pour les affaires; le hasard de sa naissance le condamne à être président de la République. Est-il surprenant que nous ayons des politiques si abstraits, voire autistes, et des universitaires si terre à terre et incapables de s’élever dans les hauteurs de l’Hippocrène ?...
Le Messager
TEXTE  TAILLE
Augmenter la taille
Diminuer la taille

Je fais reposer la paresse et l’inaboutissement des parcours de certains parmi les plus méritants de nos compatriotes sur nos institutions. Lesquelles font dépendre uniquement du hasard et de la misère, des réseaux sociaux et de l’argent, la distribution des fonctions sociales, sans tenir compte ni de la spécialité des vocations, ni de celle des aptitudes, et sans jamais consulter les rêves personnels ni quelque vision globale. Tel était né artisan ; la misère le force à être artiste.

Tel était né Franck Biya, avec une propension et des aptitudes marquées pour les affaires; le hasard de sa naissance le condamne à être président de la République. Est-il surprenant que nous ayons des politiques si abstraits, voire autistes, et des universitaires si terre à terre et incapables de s’élever dans les hauteurs de l’Hippocrène ? Ils ont appris à lire, mais ne lisent plus que les mentions de leurs parchemins, commentent les plus grands penseurs mais s’interdisent de les imiter. Monsieur Fogue par exemple vit son état comme une dure loi de la misère, il est fâché contre le régime et en veut à tous ceux qui ne pensent pas comme lui : en voici la preuve par neuf.

Un florilège d’approximations servi dans une rhétorique approximative

La réaction de l’interpellateur (de Biya) interpellé (par le Sed)  est un modèle de collage qui n’aurait pas manqué d’inspirer Picasso ou Braque. “ Cher Docteur, écrit-il, je montre la lune vous regardez plutôt mon doigt. ” Expression rebattue et inattendue sous la plume d’un universitaire. Presque aussitôt, le politiste-politicien enchaîne “ Il ne sert à rien de casser le thermomètre qui vous indique que vous avez 40 degré de fièvre ; il faut plutôt la soigner. ”(Sic) Il est proprement ahurissant que le président du Mpr n’ait pas pris garde qu’en s’exprimant de la sorte, en faisant des allusions intertextuelles, en multipliant des expressions proverbiales, il se mettait par ce genre d'appropriation sous le coup de l’accusation la plus honteuse à l’endroit d'une personne aussi bien informée de la rigueur qui doit présider à toute rédaction à prétention intellectuelle: l’absence d’originalité. Ce qui en l’occurrence est absolument impardonnable c’est que le bon bougre aille puiser dans les lieux communs ce qui constitue le corps de son délit. Un manquement si criant est en effet aussi coupable que l'enrichissement illicite des fous du roi qu’il décrie.

Pour conclure ce passage caractéristique, digne de figurer dans une anthologie des plus grandes aberrations publiées par nos universitaires (on a les intellectuels qu’on peut !), vous suggérez en tout bien tout honneur qu'une fièvre, cela se soigne (en réalité docteur, on fait tomber une fièvre. Et si elle nécessite d’être soignée votre fièvre, c’est qu’il s’agit d’une fièvre jaune par exemple, d’une maladie, vous suivez la nuance ?) L’on ne trouve dans vos développements aucune idée novatrice, rien qui émerge, rien qui soit de vous, comment voulez-vous être pris au sérieux quand vous publiez des conversations de comptoir et prétendez ouvrir un débat?

Vous présentez comme une invention de votre esprit ce qui est la foi instinctive du Camerounais moyen. Vous raisonnez à coup d'impressions, vous vous dites ''persuadés'' de savoir la pensée du président Biya, ce n'est pas seulement erroné, cette prétention, c'est scandaleux et vous seriez entendus une seconde fois que le motif serait tout trouvé: usurpateur de titre. Vous enfilez les oripeaux de médium du président ; les lecteurs de Mutations ont sans doute été surpris de vous découvrir des talents de diseuse de bonne aventure.

Nouvel évangéliste ou faux prophète ?

A longueur de phrases, notre bâtonnier de fortune spécule sur l’identité officielle de celui qu’il a fait avocat, identité d’ailleurs secondaire. Mais il lui fallait un point d’appui logique, un ressort rhétorique, pour mieux pourfendre la position, les positions, et la recherche éventuelle d'un positionnement de celui qu’il appelle à juste titre “ professeur ” (Ne lui a-t-il pas en effet prodigué une belle leçon d’argumentation et de marketing politique ?)

Monsieur Fogue manie la contradiction avec une mauvaise foi toute politicienne. Vous vous estimez persécuté du fait de vos idées et sublimez en même temps la courtoisie de vos véritables bourreaux, la hauteur des commentaires "off"...Les murmures et bruits de couloirs, c'est cela la démocratie, la posture que vous préférez défendre chez vos rivaux politiques ? Etienne Kangdoum a-t-il eu contre vous une attaque ad hominem qui n'ait été motivée ? Critiquer, c'est aussi s'exposer à être critiqué. Vous n'avez reçu aucun mandat du peuple camerounais, si vous étiez député, cela se saurait, non? Alors la démarche attendue est de voir le contestataire s’adresser directement au peuple qu’il essaierait de convaincre par des arguments et des idées généreuses de la nécessité de faire partir Biya. La constatation prosaïque de son  âge ne fait pas de vous un interlocuteur valable du président de la République ni un représentant légitime de la population camerounaise. Votre article (lettre ouverte !) est apparemment destiné à Biya, mais par définition voulait surtout toucher les Camerounais. Alors pourquoi prenez-vous comme une offense les idées de ceux qui vous contredisent ?

Le système n'est pas seulement une fabrique d'aigris ou de frondeurs d'une part, et de thuriféraires malhonnêtement enrichis d’autre part. On peut être contre Biya et aussi contre vous, déconstruire votre lettre sans aspirer au métier d'avocat, d'apologiste ou d’hagiographe. Relisez-vous, ma foi ! L’empressement à critiquer ne saurait vous en dispenser. “ Cette élite politico- administrative et intellectuelle, dont vous apparaissez à travers votre texte comme la mascotte, est coupable d'avoir trahi le président qui leur a fait confiance, mais surtout d'avoir trahi le peuple ” Alors si les coupables sont tout désignés, il me semble que c'est avec eux que vous devriez discuter, c'est d'abord aux députés et aux hommes d’État que doivent s'adresser vos lettres ouvertes, Biya étant, comme le peuple camerounais, une victime, si l'on s’en tient à une interprétation minimale de cet extrait typique des paradoxes qui habitent votre plume.

Monsieur Fogué, vos techniques d'intimidation qui consistent en l'évocation du contexte sulfureux outre-Sahara et outre-méditerranée ne sont en rien plus honorables que celles de Kangdoum Etienne qui entendait vous démontrer par le fait de la simple publication de vos correspondances la liberté qui est effectivement la vôtre (argument ab absurdo). Ce que vous écrivez, vous ne manquez aucune occasion de le dire dans vos cours magistraux, cette confusion de genre lui a fait dire fort à propos qu'il "y a péril dans les amphis". Il n y a pas eu de menace de sa part, son cas de figure étant éventuel, inactuel, indirect. Vous ne pourriez faire prospérer l'allégation de menace devant aucun tribunal au monde.

Alain Fogué veut passer pour un martyr, l'on retiendra surtout l'image du paranoïaque sur les bords, se croyant persécuté, criant sans cesse au complot, terrorisé par la contradiction, au point de se sentir menacé par ses propres opinions ; je pense, moi, que c’est surtout elles qui font croire au chercheur que la lettre d’Etienne Kangdoum était rageuse. Il s’est pris pour un évangéliste annonçant la venue d’un christ politique ; une fois que des Camerounais représentant l’État, la technocratie et la société civile lui répondent, il se ronge les foies, habitué qu’il est aux discours unilatéraux de sa cage de Faraday, l’amphi Nb 8.

“ Le combat cessa faute de combattants ”

La science n’est pas le seul mode d’appréhension du réel, certains de nos universitaires croient que c’est une obligation légale ou académique d’exhiber systématiquement leur titre. En ce cas, il sert surtout à donner une impression de scientificité à un argumentaire en rase-mottes et si délétère qu’on ne peut le  supporter sans avoir à côté de soi un seau pour recueillir le vomi. Le président de parti s’exprime et il n’invoque nulle part cette qualité, préférant la dénomination plus commode de docteur, seule à même de valider ce qui est une pure construction de l’esprit, qu’un auteur talentueux a naguère qualifié d’“élucubrations”.

Les comparaisons et autres figures meublant le propos du savant qui fantasme sur Etoudi et se pique de connaître mieux que Biya ce qu’est l’ “ intérêt supérieur de la nation ” cachent mal une méconnaissance de ses compatriotes aux noms desquels il voudrait pourtant s’exprimer.

Il serait mieux pour tout le monde que chacun retourne à ses chères études ; au reste quelques notions de fiscalité ne feront pas de mal à notre éminence grise, qui considère que la Crtv “ fonctionne avec [ses] impôts ”. Le budget de la Crtv s’assoit sur une redevance audiovisuelle, non pas sur une taxe sur les appareils de télévision ou quelque impôt. Si en tirant par les cheveux, l’on suppose que vous avez employé métaphoriquement le mot impôt, il n’en demeure pas moins, monsieur le poète-politiste-politique, que vous n’êtes pas un “ redevancier ” majoritaire ou privilégié, que 20 millions de Camerounais ne peuvent s’exprimer sur les ondes de la chaîne publique, que vos droits sont ceux de tous les autres Camerounais, y compris ceux qui vous censurent, et qu’en conséquence la ligne éditoriale, ou le libre arbitre, aiguillonné par une conscience professionnelle certaine, donnent toute latitude aux professionnels de la Crtv de censurer les attaques en dessous de la ceinture et les animaux politiques mal identifiés.

S’engager ou enseigner, il faut choisir : un savant se banalise quand il sort de son cadre ; si en science politique vous valez votre pesant d’or, en revanche vous ne valez plus rien en politique (entendue comme la pratique des affaires publiques et la quête du pouvoir), laissez cela aux politiques professionnels et pondez-nous un article scientifique sur l’urgence de penser la succession ou un essai sur la systémique de la longévité au pouvoir dans les pays en voie de développement : le cas du Cameroun.

*Écrivain

Contexte:

1. Alain Fogue répond à l'"avocat de Biya"

2. Alain Fogue convoqué au Sed après avoir écrit à Biya

3. Alain Fogue écrit à Biya. " S'il vous plaît, M. le président, ne vous présentez plus"

Eric Essono Tsimi*

Publicité
Publicité

comments powered by Disqus
Publicité
Autres actualités
Plus populaires

PUBLICITE