08/07/2009 21:41:28
Le Code Biya : Tout flatteur vit aux dépens de celui qui le paye
Sous la plume de François Mattei, ancien directeur de la rédaction de France-Soir, les Camerounais découvrent avec stupéfaction dans Le Code Biya, que celui qui règne depuis 28 ans est doté d’une sagesse extraordinaire et des qualités inhérentes aux grands esprits. Pourtant les faits nous permettent de dresser un bilan de gestion plutôt calamiteux.
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Dans l’ouvrage de François Mattei, la sagesse se fait chair et s’incarne dans un homme. « Paul Biya n'a pas eu besoin de prendre de l'âge pour accéder à la claire conscience des responsabilités, à la maturité, à la sagesse. Enfant et adolescent, a-t-il jamais été « jeune », au sens où on l'entend ? Il fut toujours attentif à ne rien faire qui ne soit, en pensée ou en actes, parfaitement pesé, équilibré. Le chemin parcouru, les obstacles surmontés, et le bonheur retrouvé lui donnent enfin la possibilité d'atteindre à la vraie jeunesse : celle des esprits libres. Il ne connaît ni la fatigue, ni la lassitude, ni la routine des horaires. (...) Se présider avant de présider les autres les autres, telle pourrait être la devise de Paul Biya. » 

Le Messie en personne, à qui M. Mattei donne la parole pour prêcher l’Evangile, selon Saint Paul. « Ma journée se déroule de manière à ce que je puisse considérer à chaque instant, non seulement que je remplis mon devoir, mais aussi et surtout que j'apporte une réponse de bon augure à la question : "Quel Cameroun, voulons nous pour nos enfants ?" (…) Mon épouse et mes enfants savent qu'il n'y a pas plus grand bonheur que de servir le Cameroun et de rendre les Camerounais heureux. Ils savent que notre famille, c'est le Cameroun. En me consacrant au Cameroun, c'est aussi à eux que je me consacre.»  Assez ! Oui assez, de contre-vérité, de démagogie. La réalité est tout autre.

Le Cameroun de Biya : de l’excellence à la médiocrité

Quand Paul Biya accède à la magistrature suprême le 06 novembre 1982 le Cameroun n’est pas un pays prospère, mais il se porte très bien ; de son propre aveux.  Quelques chiffres.  En 1981, la croissance du PIB tourne autour 16 %, cinq ans plus tard la richesse produite par le Cameroun est inférieure à 1 %. De plus, de 1987 à 1993, six années durant, le Cameroun est en récession économique. Il s’enlise dans la misère. Depuis son accession au pouvoir la pauvreté a quasiment été multipliée par deux, l’inflation a explosé, la vie chère asphyxie une population épuisée par des années de sacrifices inutiles. Aujourd’hui près de la moitié de la population vit en-dessous du seuil de pauvreté. Le chômage frôle la barre des 40 %. Le témoignage d’une religieuse occidentale vivant dans l’arrière pays met des images et des visages sur cette souffrance et sur d’autres incuries endémiques du régime Biya.

Juillet 2004 elle écrivait ceci à ses proches en Europe : « L’école ! Le désastre empire d’années en années, parce que tout le système est vicié ! Les résultats font l’objet, en pourcentage, de comparaisons systématiques, et des subventions sont attribuées en fonction des résultats. Quel inspecteur accepterait qu’il n’y ait que 10 % de reçus au certificat d’études ? Quel maître aura le courage de reconnaître que seulement quelques unités de ses élèves savent lire et écrire vraiment ? On fait passer au C.P. des enfants ne connaissant pas leurs syllabes et l’on retrouve au collège des enfants ne sachant pas lire. Comment est-ce possible ? facile… chacun défend sa place et son budget. Et chacun se paie des mots. L’année scolaire ne s’est jamais si mal passée : absentéisme très fort des enseignants qui ne touchent pas régulièrement leur salaire (…) Au collège, cette année, progrès, on est seulement descendu à 5 (sur 20) pour repêcher, les candidats, (l’année passée à 3 sur 20) Je crois que l’école forme une majorité d’analphabètes. » Pour soustraire sa progéniture de l’analphabétisme généré par le système éducatif dont il a la charge, Paul Biya l'a inscrite au Collège Leman, l’une des plus prestigieuses écoles internationales, située en Suisse. Frais de scolarité, plus de 50 000 euros par an.  Quelle sagesse !

Quatre ans plus tard, juillet 2008, la religieuse écrit : «  La population de P., et spécialement les S. viennent de passer quelques mois difficiles pour la nourriture. Les terrains sont réduits, les plantations ne donnaient pas encore ; mais, manioc, arachides, bananes, la nourriture de base n’était pas à maturité : les gens ont eu faim. (…) Vous aurez peut-être entendu parler des violences à Douala et Yaoundé, suite à l’augmentation des prix, ce qui est appelé «les émeutes de la faim ». Cela a été durement réprimé et stoppé ; il y a eu hélas des morts ; mais il semble que les informations sont peu passées en France (…) passées sous silence ! Pauvre Afrique ! »  Un livre n’aurait pas assez de pages pour dénoncer l’incurie du régime de ce sage africain, il faudrait une encyclopédie. Son bilan économique est un désastre. Euphémisme.

Le sage côtoie des crapules

Le bilan éthique est tout aussi élogieux. Depuis une dizaine d’années, le Cameroun a ses habitudes au bistrot des pays les plus corrompus du monde. En bon sage, le chef de l’État n’hésite pas à montrer l’exemple. Son nom a été cité, à maintes reprises, dans les rubriques corruption et faits sordides de la presse internationale. Le 17 août 2000, le quotidien Le Monde publie un article dans le quel le fondateur de l’Ordre rénové du Temple, berceau du tristement célèbre Ordre du Temple solaire, Raymond Barnard, reconnaît devant la justice française avoir reçu des sommes importantes du président de la Monarchie du Cameroun.

« De 1992 à 1998, 11,2 millions de francs ont été virés sur son compte personnel par la Société nationale des hydrocarbures (SNH) du Cameroun. Raymond Bernard a expliqué aux enquêteurs que cette somme correspondait à des « conseils » donnés à Paul Biya, président de la République du Cameroun (600 000 francs), à la vente d'un tableau de Bernard Buffet à cette même présidence (5 millions de francs) et à un don de Paul Biya à une organisation ésotérique créée par Raymond Bernard lui-même, le Centre international de recherches culturelles et spirituelles (Circes), crédité par erreur sur son compte personnel (5,6 millions de francs) et ensuite remboursé. Ce même Circes a également bénéficié d'un virement de 2 millions de francs versés par la SNH du Cameroun et de 40 millions de francs de Paul Biya. »

Le 04 août 2008, Bakchichinfo publie les confidences d’Alfred Sirven, ex-parrain de la françafrique et protagoniste du Procès Elf. Une fois de plus le sage africain y joue les premiers rôles. « Un jour, j’étais reçu à la présidence camerounaise par le président Paul Biya. Il avait besoin de 45 millions pour sa campagne. J’étais seul avec lui, ces gars-là, ils ne font confiance à personne. Ils ont besoin de cash et ils ont besoin que ce cash échappe à leur ministre des Finances. » Déjà en avril 1997, l’ex-secrétaire général de la présidence de la République, ancien médecin personnel du roi, déclarait sans équivoque au cours d’une conférence que Paul Biya est devenu « l’homme le plus riche du Cameroun ». La sanction fut immédiate : 15 ans de prison ferme.

Le mois suivant, le 22 mai, dans un dossier intitulé : "Afrique, le hit-parade des fortunes cachées”, l’ancien hebdomadaire français l’Evénement du jeudi chiffrait la fortune de cet homme pétri de sagesse à 45 milliards de francs CFA, près de 70 millions d’euros. Selon l'hebdomadaire français, P. Biya avait exploité la loi des Finances qui, jusqu'en 1994, stipulait que « le président est habilité, en cas de besoin, à prélever et à affecter par décret à un compte spécial hors budget tout ou partie des résultats bénéficiaires des entreprises d'État ». Cette disposition incriminée « a permis à Paul Biya de gérer à son profit les pétrodollars. L'évaporation de 2,3 milliards de francs français (soit 230 milliards de FCFA) pour la période 1988- 1993, ainsi que l'évasion fiscale, hors du Cameroun, de 20 milliards de FF (environ 2.000 milliards de FCFA) entre 1983 et 1993 donne une idée des sommes détournées ».
La constitution du Cameroun dispose en son article 66 que le « président de la République, le Premier ministre, les membres du gouvernement et assimilés doivent faire une déclaration de leurs biens et avoirs, au début et à la fin de leur mandat ». Paul Biya, le soi-disant légaliste, n’a jamais souscrit à cette disposition. C’est toute la différence entre la République et la Monarchie. Enfin, fait unique en son genre, le prince gouverne son royaume depuis la Suisse. En 2008, il a passé 130 jours sur 365 hors de son pays. «Paul Biya en séjour privé au Cameroun », ironisent certains journalistes locaux quand il rentre au bercail.

Le crépuscule de Paul Biya

Ecce homo ! Voilà le sage, encensé par François Mattei. Si c’est ça la sagesse, je préfère la bêtise. La question qui s’impose c’est : pourquoi toutes ces flagorneries ? Pour y répondre, une autre question : à qui profite le crime ? Paul Biya. En 2011, il aspire à un énième sacre, il aura 78 ans et près de 30 années de règne.  C’est écœurant ? Il en a conscience. Alors il prépare les esprits à accepter la bêtise. La victoire idéologique précède la victoire politique. Il le sait mieux que quiconque. Il applique à l’échelle internationale les recettes qui ont fait du peuple Camerounais une foule anesthésiée par la propagande des médias publics nationaux, et par l’alcool. Merci M. Mattei.

Toutefois, vous oubliez un détail : « Vous pouvez tromper quelques personnes tout le temps. Vous pouvez tromper tout le monde un certain temps. Mais vous ne pouvez tromper tout le monde tout le temps », c’est un sage qui le dit, Abraham Lincoln. Le temps, c’est en effet le tombeau des dictatures. Chaque seconde, chaque minute, chaque heure, chaque jour qui passe joue inexorablement contre l’autocratie Biya. « Ce n'est pas nous qui décidons de notre temps, mais le temps qui tisse les jours, fait et défait les volontés, les aspirations de l'homme ». Le compte à rebours a commencé.

Emmanuel AFIRI

1- Extraits du Code Biya, ouvrage publié par François Mattei, pp35-360.
2- Idem
3- Perspective Monde, Université de Sherbrooke, Source. La Banque Mondiale. http://perspective.usherbrooke.ca/
4- Rapport sur le développement humain 2008, Programme des nations unies pour le développement.
5- Sources anonymes pour des raisons de sécurité. La religieuse en question est toujours en poste au Cameroun
6- Acaccio Pereira, « Une « multinationale » financière qui devait beaucoup à ses mécènes », Le Monde, 17 août 2000.
7- « Alfred Sirven : Pasqua c’est Fouché », Propos recueillis par Nicolas Beau entre novembre 2004 et janvier 2005. Bakchichinfo,
AFFAIRE ELF / lundi 4 août 2008 par LA RÉDACTION. http://www.bakchich.info/Alfred-Sirven-Pasqua-c-est-Fouche,04636.html
8- Edouard Kingue, « Fortune des chefs d’Etat africains, l’énigmatique fortune de Paul Biya », mardi 21 avril 2009 par Club Média Ouest.
9- « Fortune des chefs d’Etat africains, l’énigmatique fortune de Paul Biya », mardi 21 avril 2009 par Club Média Ouest.
10- Lauéanne Harvey, L’Amour assassin

Emmanuel AFIRI

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