30/03/2011 01:38:00
Albert Dzongang écrit à Paul Biya
L'intégralité de la lettre ouverte du président de La Dynamique au chef de l'Etat
Le Messager
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Excellence Monsieur le Président,

Dans le souci de soulager la peine de quelques familles, en ces moments de grande crise de l’emploi dans notre pays, vous avez pris la décision d’offrir un premier emploi à 25.000 Camerounais sur plus de 10 millions de sans emploi que compte notre pays, si j’en crois les dernières statistiques de l’Institut national des statistiques.

Cette mesure, Monsieur le Président, bien que qualifiée de “ grain de sable dans l’océan de chômage qu’est le Cameroun ”, par ceux qui voient le verre toujours à moitié vide, est pour nous un début de solution. Ne dit-on pas chez les Bamiléké que “ quand on a remué la bouche, on ne dit plus qu’on a dormi affamé ” ?

Nous venons toutefois ici, attirer votre haute attention sur tous les obstacles et entraves qui risquent de transformer cette idée salutaire en calvaire pour les demandeurs d’emplois, et de produire l’effet contraire à celui escompté.

Ces obstacles sont de plusieurs ordres :

1°)    Obstacles financiers :

Ils sont aujourd’hui nombreux les Camerounais incapables de réunir 5.000 F.cfa d’un seul coup pour faire face à une situation. Quant à l’annonce de cette opération, il a été précisé que la composition du dossier serait “ gratuite ”, beaucoup ont applaudi. Cependant, la pratique montre que rien n’est gratuit.

Voici, Excellence, ce que coûtent les dossiers que doivent présenter les postulants :

 
a) Part de l’Etat (gouvernement et communes) :

·   En timbres

         -        Demande timbrée :                     1.000  F.cfa

         -        Copie d’Acte de Naissance            1.200      “

         -        Copie de Diplôme                        1.000      “

-      Enveloppe timbrée                       1000 Fcfa                                                                           

                  ___________________________________________
                                     TOTAL : .............    4.200 F.cfa

 

b)      Autres dépenses officielles :

         -        Chemise :                              100  F.cfa

         -        Photos       :                           1.000      “

                              TOTAL : ......               1.100  F.cfa                                            

 

c) Dépenses collatérales

·   corruption

         .        Part des maires (cas de Douala Ve)

         -        Copie d’acte de naissance :              300  F.cfa

         -        Légalisation du diplôme :                 300      “

                                                                  ____________

                   TOTAL :  .........                              600  F.cfa

 

d) Transport .                                 

 Taxi ou moto taxi pour différentes courses:

           10 x 300 Fcfa =                            3.000  Fcfa

 

e) Trafic des timbres :

         Timbres vendus par des complices à côté des lieux officiels de vente : 1.500Fcfa au lieu de 1.000 Fcfa, soit une majoration de 1.500 Fcfa pour trois timbres, 50 % de plus.
 
f) Démarcheurs :

Il est proposé à ceux qui ne veulent pas passer des journées entières dans les rangs, sans être sûr d’être reçus, un “ service express ”. Contre 5.000Fcfa par dossier, un démarcheur se charge de les déposer entre les mains des inscripteurs, et vous apporte le reçu.

La dépense moyenne pour un parent, et  par candidat s’avère ainsi d’au moins 15.400 Fcfa, en supposant que tous les candidats habitent le chef-lieu de leur région.

Dans le cas du Littoral par exemple, ce coût peut être multiplié par deux ou trois, pour un parent habitant Yabassi, Mélong ou Ngambé, étant donné que faute d’emplois, presque tous ces enfants continuent à habiter chez leurs parents.


2°)    Obstacle administratif :

Il a été dit que les demandes pouvaient être téléchargées sur Internet.

Mal en a pris à ceux qui l’ont fait, car à Douala, ces papiers sont refusés, au motif qu’ils ne portent pas l’indicatif “ Lt. ”. Après avoir bravé les premiers obstacles, voilà le malheureux candidat renvoyé pour aller acheter le bon formulaire dans le circuit.

Ceux qui ont cru bon de faire timbrer leurs demandes par la machine à timbres, se les voient refuser. Seuls les timbres papiers sont acceptés et pour cause : l’argent peut ainsi disparaître facilement sans trace. Tout comme ce peut être aussi un moyen  d’écouler les faux timbres.

Si à Yaoundé, pour des raisons sans doute liées à la forte présence diplomatique, et à la sécurité du chef de l’Etat que vous êtes, les points de dépôt des dossiers ont été diversifiés, à Douala, il y a un seul point. Ce qui entraîne de longs déplacements pour beaucoup, et une bousculade monstre. On lit la désolation sur le visage de ces jeunes,  et beaucoup abandonnent ce parcours de combattant, ou acceptent l’arnaque des démarcheurs “ officiels ”.

Je voudrais suggérer ici, Monsieur le Président, qu'on autorise les candidats a déposer leur dossier dans les sous-préfectures comme à Yaoundé, car les frais de déplacement entre les villes de résidence et le chef-lieu de la région constituent une source de dépenses supplémentaires. Parcourir la distance Yokadouma Bertoua, ou Bankim-Ngaoundéré, après s'être rendu à Yaoundé pour récupérer ses attestations de réussite n'est pas évident.

Il y a également cette rumeur qui a couru, disant que chacun devait déposer son dossier dans sa région d’origine, ce qui a découragé, ou fait perdre leur temps à de nombreux postulants.
 
3°)    La corruption :

Monsieur le Président, cette opération aura eu le mérite de nous faire constater que si nous sommes qualifiés de “ champion de la corruption ”, ce n’est pas pour rien, et que cette pratique nationale à encore de beaux jours devant elle. A cette occasion, on a vu le timbre de 1.000Fcfa vendu à 1.500Fcfa, la signature du maire payée à 300 F.cfa (combien la secrétaire remet-elle effectivement à son patron ?), les demandes vendues, les démarcheurs payés, les policiers qui font eux aussi leurs petites affaires. Le timbre manuel préféré à celui de la machine, etc.

4°)    L’exploitation politique :

Une des conditions à remplir, et qui n’était pourtant pas énoncée au départ, c’est l’inscription obligatoire des postulants sur les listes électorales, comme si pour certains, votre décision était un piège pour voler au secours de Elecam qui n’arrive pas à attirer grand monde.  Dans ce cas, il ne resterait plus qu’à exiger la carte du parti.

Pourtant, ceci peut s’avérer un couteau à double tranchant. Logiquement, le vote ainsi attendu des postulants devrait bénéficier au parti de celui qui donne  la chance ou l’opportunité d’avoir un emploi. Cependant, si le chiffre de 5.000.000 (Cinq millions) de postulants sur lequel tablent plusieurs analystes, était exact, cela signifierait au final, que 4.975.000 (quatre millions neuf cent soixante quinze mille) candidats sont refusés. Sauf à les croire masochistes, je ne les vois pas accorder leur suffrage au parti de celui qui leur aura fait perdre, et leur temps, et le peu de sous qui pouvaient les nourrir  quelques jours de plus.

Permettez-moi d’attirer aussi votre  haute attention sur la déception éventuelle qui peut naître de la publication de la liste des 25 000 admis et se transformer en une bombe sociale, si l’opération n’est pas gérée avec toute la délicatesse et la transparence nécessaires.

5°)    Le flou dans les conditions de sélection :

Monsieur le Président, il a été annoncé que le recrutement se fera sur étude des dossiers, mais les critères d’éligibilité à cette étude n’ont pas été rendus publics. Il se dit en conséquence que la consonance des noms, la largeur du parapluie, et la taille des crampons des godasses seront les éléments déterminants du choix.  Et que le fils de l’obscur cultivateur de Mvagan, celui du petit berger de Kousseri, ou du vendeur d’avocat de Babété pourront toujours rêver, tant que les enfants et connaissances du gros bonnet du Sud, de l’Aladji du Nord ou du quincaillier de l’Ouest, grands militants du parti au pouvoir, ne seront pas d’abord recrutés.

Conclusion

Permettez, Monsieur le Président, que je commence ma conclusion par un bilan financier de l’opération pour tous les protagonistes.

En supposant qu’au moins 5.000.000 (Cinq millions) de candidats vont se manifester, l’Etat va, par le billet des timbres, récolter 4.200 F.cfa par candidat x 5.000.000, soit 21.000.000.000Fcfa (vingt-et-un milliards)

En considérant les postes à pourvoir, qui vont de simple veilleur de nuit au cadre supérieur, c’est-à-dire du Cepe au doctorat d’Etat, et en tablant sur un salaire moyen mensuel de 80.000 frs/mois, les 25.000 auront 2.000.000.000 (deux milliards) par mois. Les 21.000.000.000 (vingt-et-un milliards) de Fcfa pré-récoltés, divisés par 2.000.000.000 Frs/mois, provisionneront 10,5 mois de masse salariale pour les 25.000 personnes. C’est en réalité moins d’une année de salaires prépayés, et cela ressemble à de l’auto emploi.

Cependant en passant, Excellence, vous conviendrez avec moi que l’Etat peut faire mieux qu’une telle opération, en octroyant à chacun des 25 000 jeunes qui présenterait un projet bancable, un crédit de 20 millions de Fcfa, pour s’auto employer plus durablement, tout en générant de la croissance.

Quant aux parents des candidats non retenus, ils auront été, en ces temps difficiles, soulagés de la rondelette somme de 15.400 F.cfa x 4.975.000 recalés, soit un montant total de 76.615.000.000 F.CFA (soixante seize milliards six cent quinze millions de Fcfa). Ce montant est encore plus élevé pour les parents qui sont éloignés de la capitale régionale. C’est dire s’ils seront bien contents !

On aurait pu éviter toutes ces tracasseries et toutes ces dépenses initiales, en multipliant les centres de dépôt, et en acceptant les photocopies lors des dépôts de candidature, pour que seuls les 25.000 candidats retenus fournissent un dossier régulier de recrutement.
 
Finalité de la mesure

Si le but visé est de trouver une solution au chômage des jeunes, nous pensons avoir toujours soutenu que l’Etat ne saurait être le seul pourvoyeur d’emplois du pays. Encore que la contribution de notre fonction publique à la croissance économique n’est pas d’une aveuglante évidence.

D’ailleurs, l’Etat ne recrute pas pour des besoins précis, mais pour donner des revenus aux chômeurs. Pourquoi dès lors, s’étonner de constater que près de 80 % de nos fonctionnaires donnent moins de 10 % de leur temps au travail pour lequel ils sont payés. C’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles le Fmi et la Banque mondiale ne cautionnent pas cette opération.

Les 25.000 chanceux de cette opération seront les 25.000 futurs tourneurs de pouces et potentiels corrompus de la Fonction publique. C’est une mesure politique et non économique.

Pendant que vous vous évertuez à caser 25.000 concitoyens, presque autant sont mis au chômage par la mauvaise politique de votre gouvernement. Alors qu’aux Usa et en Europe, les Etats ont sauvé leurs Institutions financières en difficulté, chez nous on prend des mesures pour fermer ces entreprises et piller le reste de l’épargne des honnêtes citoyens. C’est le cas, tout près de nous, de Cofinest. Plus de 12.000 personnes mis en chômage par la haine tribale d’un individu. C’est vrai qu’il y a eu des malversations avérées, de la part de certains actionnaires dont quelques-uns désignés par l’Etat. Les débiteurs indélicats et les détourneurs étant connus, l’Etat dispose de moyens pour les poursuivre. L’Etat a également le devoir de protéger les épargnants et les employés, en maintenant l’institution en vie. La fermeture n’est ni une solution économique, ni une protection sociale. Et il n’est pas encore tard, Monsieur le Président, pour faire marche arrière dans le cas d’espèce.

En attendant, permettez-moi de vous faire observer que pendant ce temps, des autorisations sont accordées par l’Etat, pour ouvrir par dizaines des Etablissements de micro finance qui, sur le terrain, prennent plutôt des allures de boutiques d’usuriers autorisés ou de centres de recyclage de l’argent public détourné.

Pendant que Cofinest battait de l’aile, le ministre aujourd’hui va-t-en-guerre, a tout de même autorisé un des acteurs majeurs de cette entreprise à ouvrir sa propre coopérative de micro finance. De qui se moque-t-il si ce n’est pas de vos efforts contre la crise ? Il faut reconnaître que le Cameroun, pour son développement, a besoin de ces structures pour collecter l’épargne des petits porteurs du secteur informel. C’est donc un devoir pour les pouvoirs publics de les sécuriser et non de les détruire.

Dans d’autres pays que nous disons souvent imiter, la lutte contre le chômage passe par des mesures facilitant le développement du secteur privé (tertiaire et primaire). L’Etat pouvait donc par une mesure fiscale incitative, amener le privé à recruter quatre fois plus de jeunes que les 25.000, à qui on donnerait un vrai emploi.

Au lieu de passer le temps à sceller les entreprises comme certains de vos agents le font avec zèle, il suffirait de prendre des mesures pour permettre à l’économie de décoller, et la croissance serait au rendez-vous.

Une meilleure politique agraire donnerait la possibilité à des millions de jeunes d’exploiter la généreuse terre du pays, et de  s’auto-employer.

Le Nigeria est demandeur d’une grande quantité de tapioca pouvant donner du travail à des milliers de Camerounais cultivateurs de manioc. Il suffit de les organiser, les encadrer, de mettre les terres à leur disposition, et de créer des circuits de commercialisation internes et externes selon les filières..

La mise en place d’un programme scolaire, préparant les jeunes à une insertion dans la vie active, serait aussi une bonne solution. L’école au Cameroun forme les enfants pour être recrutés dans la Fonction publique. L’enseignement technique est caricaturé. Quand on annonce avec brouhaha l’ouverture d’un Cetic (bâtiments construits par les parents, cas de Bahouan), les matières enseignées sont très souvent la comptabilité et les techniques administratives. Alors que les besoins des villageois sont dans le domaine de l’agriculture, de la menuiserie, de la maçonnerie, de la mécanique et autres domaines technologiques en rapport avec la vie rurale. Matières pouvant garantir à l’élève une formation qualifiante, et à la sortie, une rapide insertion dans la production.

Pour terminer, je voudrai ici, Excellence, vous dire qu’au contraire des pays où la transition politique s’opère avec violence, vous pouvez, pour notre pays, conduire cette mutation inévitable, dans la paix. Ils sont nombreux les Camerounais de bonne foi et de bonne moralité, tant à vos côtés qu’ailleurs, prêts à vous y accompagner.

J’ose croire, Excellence Monsieur le Président de la République , que vos collaborateurs ne vont pas, comme du temps où j’étais à vos côtés, me taxer d’oiseau de mauvais augure et d’alarmiste, et vous assurer que toute la jeunesse désoeuvrée vous soutient.

Veuillez agréer  l’expression de ma très haute considération.

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