12/04/2011 01:25:37
Biti Allou Wanyou Eugène : Un diplomate dans l'angoisse
"...C’est une situation pénible, dramatique que les Ivoiriens et tous les étrangers frères qui habitent la Côte d’Ivoire vivent. Aujourd’hui, la France organise le rapatriement de ses citoyens après avoir mis le feu. Aucun chef d’Etat africain ne se préoccupe de la vie des frères africains qui sont à Abidjan..."
Le Messager
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Jeudi 7 avril 2011, 11h. L’actualité ivoirienne relatée par des chaînes telles France 24, Rfi ou Lci, annonce la chute de Laurent Gbagbo dans les prochaines heures. Un coup de fil à l’ambassadeur de Côte d’Ivoire au Cameroun et rendez-vous est pris tout de suite à la chancellerie située au quartier Bastos. Le maître des céans en personne se donne la peine de venir lui-même recevoir le reporter à l’entrée de son cabinet et l’introduit dans son vaste bureau, soigneusement rangé.

« C’est dégeulasse ce qui se passe en Côte d’Ivoire  en ce moment», lance-t-il pour introduire la conversation, les yeux rougis par des nuits, sans doute, blanches. « Mon village a été complètement incendié par les rebelles. Tout comme d’ailleurs le village du chef de l’Etat et tous les villages du Centre-Ouest. Je n’ai pas de nouvelles de mes parents qui s’y trouvent. Il paraît qu’ils sont tous dans la brousse pour se mettre à l’abri des rebelles ».

Le reporter apprend ainsi que le village du célèbre footballeur Didier Drogba, mais aussi du leader des jeunes patriotes, Charles Blé Goudé, a été incendié. Certains de leurs proches parents, égorgés. Sur sa table, ses trois téléphones portables ne cessent de sonner. Il les prend de temps en temps. « Ce sont des amis d’Abidjan qui appellent pour savoir si j’ai des nouvelles des gens du village. C’est étonnant, je suis à l’étranger et c’est moi qu’on appelle pour savoir ce qui se passe. Cela doit être dramatique en ce moment. Mais il faut garder confiance. » Devant l’ambassadeur Allou, une Bible ouverte. Il y jette de temps à autre un coup d’œil. Il lance aussi un regard quasi permanent sur le grand portrait de Laurent Gbagbo qui surplombe le mur en face dans son bureau. « Je prie pour lui. Parce qu’il ne mérite pas ce qu’on est en train de lui infliger. »

Venu pour une petite visite de courtoisie en ces moments difficiles que traverse ce pays, le besoin de recueillir la réaction de cet homme meurtri dans sa chair s’impose de lui-même. Un nouveau rendez-vous est donc pris pour le lendemain, alors qu’on vient d’annoncer que les soldats restés fidèles au président Gbagbo sont en train de regagner des positions occupées par les troupes d’Alassane Ouattara. Serait-ce la dernière interview du Messager à Biti Allou Wanyou Eugène en tant que ambassadeur de Côte d’Ivoire au Cameroun ?

Biti Allou Wanyou Eugène 
« Nous vivons une situation dramatique en Côte d’Ivoire »

 
Monsieur l’ambassadeur, quelle est votre lecture de la situation actuelle en Côte d’Ivoire ?

C’est une situation pénible, dramatique que les Ivoiriens et tous les étrangers frères qui habitent la Côte d’Ivoire vivent. Aujourd’hui, la France organise le rapatriement de ses citoyens après avoir mis le feu. Aucun chef d’Etat africain ne se préoccupe de la vie des frères africains qui sont à Abidjan. A moins que cela soit fait dans la discrétion totale. Or, il y a près de 30 à 33 % d’étrangers en Côte d’Ivoire. A Abidjan et à l’intérieur du pays, il y a un drame. Les rebelles occupent arbitrairement les biens des privés, où ils perpétuent des atrocités à longueur de journées. J’ai été appelé d’Abidjan, et on m’a appris que les rebelles ont tiré sur les paysans dans tous les villages du département de Gagnoa, mon département d’origine, et les paysans sont en brousse. Ma résidence privée d’Abidjan a été saccagée et pillée. Ceci sans aucune intervention des gens qui disent assurer la sécurité des personnes et des biens.

Il s’agit en fait de pillages ciblés. Sinon, comment comprendre que dans un quartier, on en vienne à piller seulement chez un individu en épargnant d’autres. Pendant ce temps, l’Onuci qui dit se préoccuper de la vie des citoyens se pavane à Abidjan, ignorant la vie de ces pauvres citoyens dans les villages. Cela est dommage. Parce qu’en fin de compte faire la politique en Afrique est un calvaire. Parce qu’un individu, un ressortissant du village ou du département, ou même de la région du chef de l’Etat doit automatiquement subir les atrocités de ses adversaires. Plusieurs villages sont brûlés à l’Ouest et au Centre-Ouest. Pendant ce temps, tout le monde constate qu’on ne brûle pas les maisons au Nord du pays.

Monsieur l’ambassadeur, il se dit que pendant tout ce temps, le président Gbagbo serait retranché dans un bunker où il ne fait que prier...

Ce qu’il faut savoir, c’est que les convictions religieuses de Gbagbo ne datent ni de la crise de 2002, ni de celle dite postélectorale. Le président Gbagbo n’est pas un croyant occasionnel. Depuis 1990 que je travaille avec lui, le seul objet personnel qu’on ne doit pas oublier en faisant ses bagages, c’est sa Bible. Celà dit, il n’existe pas de bunker dans cette résidence où j’ai travaillé à ses côtés pendant huit ans. C’est une modeste résidence et d’ailleurs, il fait ses prières accompagné d’autres personnes, habituellement, dans un local bien détaché du principal. C’est également dans ce bâtiment bien détaché que se trouvent les bureaux de la Première dame. Pour nous les croyants, c’est Dieu qui le protège dans ce lieu devenu un terrain de bataille, malheureusement.

A qui appartient exactement cette résidence qui a été longuement bombardée ?

C’est une résidence qui appartient à l’Etat de Côte d’Ivoire, et réservé au chef de l’Etat. C’est là que le premier président, feu Félix Houphouët-Boigny a vécu. Et quand le président Bédié est arrivé au pouvoir en 1993 après la mort de Houphouët, certains disent qu’il a rasé l’ancien bâtiment pour en construire un nouveau au même endroit, qu’il n’a pu habiter lui-même, à cause du coup d’Etat de 1999. Et c’est tout logiquement que, quand Laurent Gbagbo a été élu en octobre 2000, l’Etat de Côte d’Ivoire l’y est logé.
 
Il se dit que le domicile de l’ambassadeur de France est tout juste à côté...

Oui, la résidence de l’ambassadeur est effectivement à côté. En face, il y a la résidence du président de l’Assemblée nationale. A quelques mètres, il y a la résidence privée du président Bédié. Un peu loin, la résidence du Nonce apostolique. Entres toutes ces maisons, il y a la résidence des ministres et de certains citoyens privés. Il s’agit d’un quartier résidentiel. C’est pour cela qu’il fallait faire très attention quand il a fallu aller déloger le président Bédié par la force, car un peu plus haut, il y a la résidence du fils du feu président Félix Houphouët-Boigny située en hauteur. Dans le périmètre, il y a les ambassades. Bref, la résidence du président n’est pas isolée. Il fallait donc mûrir l’idée de l’attaque du domicile du président. A mon sens, il ne fallait même pas prévoir cela. Mais cela  a quand même été fait. Vous pouvez imaginer que les bombes qui ont été jetées ne sont pas seulement tombées sur la résidence du président Gbagbo. C’est terrible.

Pourtant les médias français qui traitent le sujet de la Côte d’Ivoire à longueur de journées, disent autre chose...

Certains médias français sont des instruments de propagande à la solde de leur pays. Ils n’ont pas de scrupule à montrer à longueur de journées des corps sans vie. Ils orchestrent une manipulation qui donne la nausée.

Monsieur l’ambassadeur, avez-vous suivi le discours prononcé par le président reconnu par la communauté internationale, Alassane Dramane Ouattara ?

Je ne suis pas au courant qu’il est fait un discours. La Radio télévision nationale, la Rti a été détruite par les Français. Heureusement, elle a été rétablie. Donc je ne sais pas à quel moment il s’est adressé aux Ivoiriens. Personne ne peut parler à la nation à travers une chaîne privée.

Mais le discours est bien passé sur Rfi et France 24 ?

Je ne regarde et n’écoute pas les médias qui font l’apologie de la propagande de la guerre. Ce sont des médias qui intoxiquent. En fait, depuis que la Rti a été bombardée par les Français, je ne regarde pas la télévision. En tout cas ce que je sais est que les tueries sont une réalité actuellement en Côte d’ Ivoire. Les rebelles qui occupent avec la complicité de la Licorne et de l’Onuci n’ont qu’un seul objectif : tuer tous ceux qu’ils considèrent comme proches et partisans de Gbagbo. Ce qu’il faut savoir est que les tueries et les pillages ne se limitent pas à Abidjan. Nos parents dans le département de Gagnoa sont terrorisés et ils vivent actuellement en brousse. Nos villages sont régulièrement investis par les hommes en armes qui y font leur loi : celle de la mort.

Dans ce contexte, Alassane Ouattara a parlé de punir les coupables des pillages et des tueries. De même qu’il a appelé à une réconciliation nationale. Que dites-vous de cela ?

Comme je l’ai dit tout au début de notre entretien, je n’ai pas écouté son discours. Je ne suis pas informé d’un discours quelconque. Cela dit, comment punir des gens  qu’on ne maîtrise pas. Ceux qui tuent, ceux qui égorgent principalement les gens, ce sont des mercenaires et des rebelles de Ouattara lui-même. J’ai appris par un ami qui a regardé France 24, que des rebelles se tapaient la poitrine pour dire qu’ils vont égorger le président Gbagbo. Je pense que les militaires qui savent que les règles existent, même pendant la guerre, ne peuvent pas se réjouir de verser le sang d’un simple citoyen. Ainsi, la réconciliation dont les gens parlent se fera avec qui, si on a déjà égorgé tout le monde. La réconciliation avec les morts est impossible.

Ouattara a aussi parlé d’un blocus autour de la résidence présidentielle. Que va-t-il donc se passer maintenant ?

D’après mes informations, il n’y a pas de blocus autour de la résidence du chef de l’Etat. Vous savez, à plusieurs reprises, on nous a dit que cette résidence est encerclée par les rebelles. Est-ce les rebelles qui font le blocus ou alors les forces françaises ou l’Onuci ? Il faut qu’on soit logique.   

Monsieur l’ambassadeur, compte tenu de la situation actuelle, comment entrevoyez-vous la sortie de crise ?

Il faut tout d’abord que les colons soutenus par certains chefs d’Etat africains belliqueux révisent leurs positions. En lieu et place de la guerre, qu’ils ont encouragée, il est souhaitable qu’ils imposent fermement le dialogue entre les hommes politiques ivoiriens. D’ailleurs dès la proclamation des résultats par le Conseil constitutionnel donnant Laurent Gbagbo vainqueur, celui-ci a immédiatement tendu la main à son frère Ouattara, en rappelant son traditionnel slogan, « asseyons nous et discutons ».

Dans la situation dramatique que vit Laurent Gbagbo, quelle pensée avez-vous pour lui ?

(Ndlr : le chef de l’Etat n’était pas encore arrêté) D’abord  je demande à Dieu Tout Puissant de le protéger. Mon plus grand regret est d’être absent à ses côtés pendant ces moments très difficiles pour lui et pour toute la nation. N’oubliez pas que je travaille avec lui depuis 1990. Il est comme un père, un frère et un ami. J’ai vécu des moments difficiles avec lui dans le passé. C’est pour cela qu’il n’y a pas de doute sur ma fidélité et ma conviction pour le combat qu’il mène pour la démocratie et la justice.

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