15/04/2011 03:03:26
Enlèvement de Gbagbo : espoir ou désespoir pour l'Afrique ?
La crise ivoirienne au regard de la diversité d’acteurs qu’elle a mobilisés en vue de la résorber ne traduit-elle pas là un message fort que l’Afrique toute entière adresse au reste du monde selon lequel les Africains ne sont plus condamnés à subir des difficultés et leur place n’est plus celle de simples pourvoyeurs de matières premières dont les prix sont d’ailleurs fixés par les acheteurs au mépris d’un ordre économique juste ?
Mwinda
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Je ne suis Ivoirien : je n’ai donc voté ni pour Gbagbo ni pour Ouattara.

Mais... ce qui se passe en Côte d’Ivoire s’est d’abord passé dans mon pays d’origine, le Congo Brazzaville. Il est difficile, pour celui qui a assisté en direct aux images d’horreurs : vols, viols, massacres gratuits, pillages, braquages, destructions multiformes... de rester indifférent et silencieux quand tout cela se répète à l’identique ailleurs, et pour les mêmes raisons. Il est encore beaucoup plus difficile de se taire, au risque de passer pour un complice, quand on connaît parfaitement la machination utilisée par le commanditaire des crimes pour inverser la réalité des faits et faire de telle sorte que la victime devienne le bourreau, le rebelle soit accepté comme la personne loyale et que les médias s’en mêlent dans un lynchage médiatique mensonger, diffamatoire, humiliant et disqualifiant qui pourrait pousser à la mort celui qui n’est que sur le juste chemin du droit, de la vérité et de la liberté.

Il s’agit ici d’explorer et de faire comprendre ce qui constitue sans doute l’une des élections présidentielles les plus coûteuses et les plus médiatisées au monde, et dont l’un des candidats finalistes est le mieux aimé tandis que l’autre, le plus banni de la communauté internationale : la crise postélectorale ivoirienne.

Cela aura été en tous les cas l’élection africaine la plus longuement et méticuleusement préparée qui a impliqué en huit (8) ans, depuis les accords de Paris (Linas-Marcoussis en janvier 2003) jusqu’à l’accord de Ouagadougou en mars 2007 en passant par les accords d’Accra (septembre 2002, mars 2003, juillet 2004) et les accords de Pretoria en avril 2005 un nombre impressionnant d’acteurs : pouvoir, rébellion armée, partis politiques ivoiriens, Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), Union africaine (UA), France, États-Unis, Union européenne (UE), Francophonie, Nations Unies (ONU), médiateurs successifs morts et vivants (le Ghanéen John Agyekum Kufuor, le Togolais Gnassingbé Eyadema, les Sud-africains Thabo Mbeki et Jacob Zuma, le Burkinabè Blaise Compaoré, le Gabonais Omar Bongo, le Congolais Denis Sassou Nguesso, le Béninois Yayi Boni, le Malien Toumani Touré, le Cap-verdien Pedro Pires, etc. etc.)... Une première en Afrique !

Et ce n’est pas tout.

Il a fallu à la « communauté internationale », notamment à la France et à l’ONU - pour parvenir à ce qui semble être, dans l’esprit d’une catégorie d’analystes, la fin d’une longue crise marquée par l’investiture d’Alassane Ouattara -, l’intervention en trois mandats de deux chefs d’État de la Ve République française (Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy), et en deux mandats de deux Secrétaires généraux de l’ONU (Kofi Annan et Ban-Ki-moon). Coût en termes de négociations : 6 Accords nationaux et internationaux, 23 Déclarations par le président du Conseil de sécurité, 57 Lettres adressées par le Secrétaire général ou par le Conseil de sécurité, 43 Rapports du Secrétaire général, 36 Résolutions du Conseil de sécurité, 28 Communiqués du comité de suivi, 476 Communiqués de presse, etc. sans compter le coût financier, la quantité de larmes et de sang versés par les Ivoiriens et au sein de l’institution mondiale.

Véritable bombe à fragmentation, la crise ivoirienne n’a jamais autant uni ou divisé les intellectuels africains, du moins depuis les années 1960 où la décolonisation a été acceptée comme une indépendance pour certains, un fusil qui n’aurait fait que changer d’épaule pour d’autres. « Ah ! L’Afrique est maudite », a-t-on entendu ici et là de la bouche des Africains dans les rues des capitales africaines comme de la bouche de la diaspora dans les rues des villes occidentales. C’était le 3 décembre 2010 à l’annonce de la victoire de Laurent Gbagbo par le Conseil constitutionnel, alors que certains Africains venaient, la veille, de féliciter la victoire d’Alassane Ouattara sous les termes d’« enfin un exemple de démocratie réussie en Afrique ! ». Leur désolation est d’autant justifiée que la communauté internationale a immédiatement reconnu et félicité le « vrai » gagnant de l’élection présidentielle que serait Alassane Ouattara. Plus rassurant, Barack Obama sur qui se sont reposés tant d’espoirs et d’attentes des Africains dès l’annonce de son nom à la tête de la plus grande puissance du monde a lui aussi reconnu et félicité le même gagnant.

C’est à de tels moments - quand la France qui n’a jamais voulu de cette démocratie (autre que celle de la soumission à l’ancienne métropole) dans ses anciennes colonies d’Afrique subsaharienne se met au-devant de la scène, quand l’ONU qui n’a jamais su ce qu’est une élection dans ce marais des républiques bananières y consacre des sommes énormes, quand Barack Obama qui a insisté sur le salut des Africains qui passerait non pas par des hommes forts mais par des institutions fortes fait fi de l’existence d’institutions en Côte d’Ivoire - qu’il faut s’interroger sur le bienfondé de l’intérêt « subit » des uns et des autres dans la crise d’un pays africain qui est loin d’être une particularité en Afrique, qu’il s’agisse de son ampleur ou de sa durée. En cela, la crise ivoirienne, par le réveil qu’elle a suscité au monde entier et la manière dont elle a été résolue si « résolue » elle l’est avec l’éviction de Laurent Gbagbo et l’installation d’Alassane Ouattara, fait appel à une série d’interrogations.

La crise ivoirienne par sa mondialisation et son information donnée aux médias occidentaux qui réalisent seulement maintenant qu’il existe hors de leurs frontières et en plein XXIe siècle des « dictateurs accrochés au pouvoir » aidera-t-elle à imposer ce même lynchage médiatique sur les dictateurs des pays comme le Congo Brazzaville, le Gabon, le Cameroun, la Centrafrique, le Tchad, le Togo et le Burkina Faso qui broient impitoyablement leurs populations avec le soutien de ceux-là mêmes qui ont fait de la crise ivoirienne non plus une affaire d’État mais une affaire personnelle ?

La crise ivoirienne au regard de la diversité d’acteurs qu’elle a mobilisés en vue de la résorber ne traduit-elle pas là un message fort que l’Afrique toute entière adresse au reste du monde selon lequel les Africains ne sont plus condamnés à subir des difficultés et leur place n’est plus celle de simples pourvoyeurs de matières premières dont les prix sont d’ailleurs fixés par les acheteurs au mépris d’un ordre économique juste ?

La crise ivoirienne est-elle l’ultime message venu du tréfonds des tombeaux africains, adressé à la nouvelle élite africaine par les ancêtres et tous les martyrs tombés pour la liberté, à l’instar de Samory Touré, Albert John Luthuli, Ernest Ouandié, André Grenard Matsoua, Ruben Um Nyobé, Patrice Emery Lumumba, Kwame Nkrumah, Amilcar Cabral, Thomas Sankara... message qui consisterait à faire le choix décisif entre résister aux pressions de ceux-là qui, comme par hasard, nous apportent aujourd’hui la « démocratie » sur un plateau d’argent comme ils ont bien su le faire dans les années 1960 avec les « indépendances » qui représentent aujourd’hui ce qu’elles sont, et se réembarquer pour 50 ans de plus dans leur bateau qui n’a qu’une seule direction : les institutions de Breton Wood et continuer à subir ce que chacun subit actuellement ?

Par cette implication hors du commun dans la résolution d’un conflit particulier parmi tant d’autres devenus récurrents en Afrique la France a-t-elle enfin compris que le privilège de son partenariat avec ses anciennes colonies d’Afrique ne pourrait être maintenu que dans un contexte de liberté et de respect mutuel ?

Combien d’Africains savent actuellement au profit de qui les Occidentaux qui se sont levés comme un seul homme en enrôlant à leur cause de nombreux Africains pour défendre la « démocratie » en Côte d’Ivoire l’ont-ils fait, et combien savent pourquoi certains Occidentaux (politiques, experts, médias, etc.) jusque-là silencieux ou soutenant du bout des lèvres, se mettent-ils aujourd’hui à critiquer librement l’ingérence de la France en Côte d’Ivoire ?

Combien d’Africains peuvent jurer sur la tombe de leurs ancêtres que la France est prête aujourd’hui à recommencer ce qu’elle vient de faire en Côte d’Ivoire, au Congo Brazza pour dégager Sassou Nguesso, au Gabon pour disqualifier Ali Bongo, au Cameroun pour remercier Paul Biya, en Centrafrique pour se passer de François Bozizé, au Tchad pour remplacer Idriss Deby, au Togo pour casse la dynastie Eyadema, ou au Burkina Faso pour stopper l’indétermination des mandats de Blaise Compaoré ?



Voilà autant de questions qui devraient expressément préoccuper la conscience de tout Africain « réfléchi » et non plus cette stérile querelle qui consiste à clamer haut et fort, de peur de passer pour un « déraisonnable », si l’on est pro-Gbagbo ou pro-Ouattara.

Qu’un jour les Africains parviennent, eux aussi, à embarquer à l’unisson, pour la cause africaine, certaines opinions occidentales comme les Occidentaux viennent de le faire en Côte d’Ivoire pour l’intérêt d’« on ne sait pas encore qui » en attendant qu’Alassane Ouattara prouve aux yeux du monde entier qui lui a fait confiance qu’il n’est pas un plus dans le rang de « Sassou-Bongo-Biya-Bozizé-Deby-Eyadema-Compaoré » avant de crier au changement... et à la fin de la Françafrique ! À croire que le tombeur de la Françafrique arrive au palais dans le fourgon de celui-là même qui est le propriétaire de l’idéologie, il faut réfléchir par deux fois !

Pour le moment, dormons tranquillement sur nos oreillers comme à l’accoutumée en attendant le largage des bombes françaises sur les toits de Mpila et d’ailleurs ! Et que vive la démocratie !


Calixte Baniafouna

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