03/05/2011 03:41:18
Débat universitaire: Face à face Fame Ndongo-Owona Nguini
Enseignants-chercheurs, signataires et non signataires de la motion de déférence et de gratitude au chef de l’Etat Paul Biya, mesurent leur intelligence et leur engagement “ militant ” au cours d’un débat de grande envergure, tel qu’on aimerait en avoir à l’université.
Le Messager
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Enseignants-chercheurs, signataires et non signataires de la motion de déférence et de gratitude au chef de l’Etat Paul Biya, mesurent leur intelligence et leur engagement “ militant ” au cours d’un débat de grande envergure, tel qu’on aimerait en avoir à l’université.

L’université en tant qu’institution est-elle un parti politique ? Est-ce une église aux ordres, comme il y en a partout au Cameroun ? Quels risques court l’institution universitaire si elle se distance de sa neutralité, pour s’engager “ politiquement ” dans la signature des motions, dans le simple objectif qui participe du désir d’éterniser un président de la République au pouvoir. Pour explorer les différentes postures et le comportement des enseignants-chercheurs des universités d’Etat, dont la dernière sortie marquant la signature d’une motion à l’adresse de Paul Biya, continue de défrayer la chronique et de faire des “ gorges chaudes ” dans les chaumières. Une magnifique confrontation “ intellectuelle ” a eu lieu vendredi, 29 avril 2011 à l’amphi 700 de l’Université de Yaoundé I. Sous la modération des professeurs Feutcha et Morine Ebanga-Tanyi, le combat des gladiateurs a mis aux prises deux équipes.

Conduite par son “ capitaine ” Jacques Fame Ndongo(photo), le camp des signataires de la motion avait également dans ses rangs Joseph Vincent Ntuda Ebodé, Dr Mabou et Rachel Bidja. En face, des enseignants de poigne à la témérité légendaire dont Eric Mathias Owona Nguini (capitaine de circonstance), Claude Abe et Xavier Messe. Défection de dernière minute, l’absence du Pr. Atanchou.

A trois contre quatre “ vieux routiers ”, quelques observateurs auraient pensé à un duel trop inégal, d’autant plus que le camp des signataires avait dans ses rangs un ministre, qui a accepté de mouiller le maillot en se prêtant à une bataille au corps à corps contre ses collaborateurs. Et puis il y avait aussi une impressionnante fourchette des recteurs d’universités d’Etat, les doyens et autres grands profs signataires assis devant les non signataires prêts à en découdre, soit par intimidation ou par le regard ou par une charge en terme d’intervention, contre les “ jeunes impertinents ” qui osaient critiquer leur comportement. Une certaine opinion qui croyait en une victoire du camp des signataires, pensait qu’il n’y aurait pas match, faute de combattants. “ C’est un match gagné d’avance ; même si à vaincre sans péril, on reprochera au camp du ministre d’avoir triomphé sans gloire ”, lance un enseignant-chercheur signataire.

Et pourtant, l’adversité tant souhaitée et attendue a eu lieu. Le camp des non signataires a même bénéficié de l’invité surprise, le onzième joueur qui n’était autre que le millier d’étudiants, acquis entièrement à la cause de l’équipe de Eric Mathias Owona Nguini. Du coup, ceux qui avaient contribué à délocaliser le débat du restaurant où il devait se tenir  pour l’enceinte de l’université ont compris de par l’arbitrage des étudiants, très sévères et critiques en l’encontre des signataires, qu’on ne “ joue pas avec le feu ”.

D’entrée de jeu, le Pr. Claude Abe donne le ton. Il démontre que la démarche ayant conduit à la signature de la motion était une imposture. La responsabilité des universitaires et des universités n’est pas de produire les motions, mais de produire du savoir qu’il enseigne. De ce fait, le travail de l’universitaire est un travail de savant. “ L’universitaire doit servir de phare à la société. La déferlante des motions renvoie à une cour des courtisans, avec le risque de transformer l’université en un champ politique ”, reproche-t-il. Selon lui, l’université en tant qu’institution, a ses formes d’expression dans lesquelles ne figure pas la motion de soutien. Pour lui, il s’agit ni plus ni moins qu’une démarche d’usurpation, les signataires n’ayant reçu aucun mandat. “ Il y a en plus une question de l’opportunité de la motion, l’utilisation d’un certain nombre de mots et d’expressions dans le genre ‘soutien sans faille. Cette motion trahi la science’, elle trahit l’université ”, enchaîne-t-il.

Prenant la parole à son tour, Eric Mathias Owona Nguini enfonce le clou. Il parle d’une mobilisation de commande et de l’enregimentation de l’université. “ Nous sommes sur le terrain de la ruse. La motion pose le problème de la désorientation d’une institution vers les ambitions politiques et partisanes. Il y a manifestation de l’imposture car on prend l’académie en otage pour imposer ses fausses manœuvres. Les signataires veulent perpétuer la tradition de la soumission, le complexe du scribe au prince. Nous sommes contre le gouvernement perpétuel. Il ne nous sert à rien de continuer à nous accommoder avec les dirigeants qui durent des dizaines d’années au pouvoir. La République , l’Etat, voilà ce qui doit être perpétuel ”, argumente Owona Nguini.
 
Démarche scientifique ou simple acte politique ?

Au moment où les modérateurs veulent épuiser les cartes du camp des non signataires, l’amphithéâtre hurle de colère et crie à l’injustice. Les étudiants dictent une nouvelle démarche aux modérateurs, qui finissent par appeler devant le pupitre, le capitaine Jacques Fame Ndongo.

Trempé de sueur, le ministre qui joue à fond la carte de fair-play, ne tient plus dans son superbe costume. Il mouille le maillot à fond.  Egal à lui-même, il reste hermétique, aérien, versant parfois dans le dilatoire, un style propre à lui. Il affirme que l’ordonnancement n’a pas été dicté ; le Cameroun étant un Etat de droit, une démocratie libérale, un universitaire, un intellectuel peut s’exprimer par l’endossement, le soutien et l’approbation. “ La motion de soutien est un affichage publique, un engagement politique. Que ceux qui soutiennent un candidat de façon cryptée, aient le courage de se dévoiler ”, clame Jacques Fame Ndongo.

Lorsque Joseph Vincent Ntuda Ebode prend la parole à son tour, on comprend davantage les motivations de leur démarche. “ La signature est un comportement rationnel. On signe à travers des calculs, par rapport à nos positions. Nous signons parce qu’il faut prendre position, du moment que ne pas signer c’est aussi prendre position ”, explique-t-il. La salle exulte de clameurs. Si certains ont signé pour “ quitter derrière les problèmes ”,  il s’agit avant tout, d’une “ motion calculée ”. Alors que Dr Mabou, en bon élève, va se cantonner sur son devoir, Rachel Bidja sera huée par les étudiants. Pas du tout à la hauteur, elle aura même dégoûté son équipe en lui faisant perdre les points par une intervention sans méthode, une diction hachée, un contenu vide ; l’attitude même d’une administrative, aveuglée et formatée par la recherche effrénée des postes de nomination.

Selon Xavier Messe, il y a des normes qu’il faut respecter, au risque de voir  l’université devenir un haut lieu de manipulations diverses, un espace de propagande politique. “ Lorsque l’on impose de telles manœuvres aux universitaires, la pensée unique, on les empêche de raisonner, parce que leur intelligence est en captivité ”, lance-t-il. Pendant plus de trois heures de débat, le camp des signataires n’a pas réussi à démontrer et éclairer l’opinion sur les raisons qui ont motivé la signature de la motion. Ils ont voulu tricher avec le sujet en avançant la thèse du comportement de l’intellectuel, de l’universitaire. Or, le  débat était porté sur l’enregimentation de l’institution universitaire ; l’engagement de toutes les universités d’Etat, sur une histoire ‘sans tête ni queue’.

Autant il faut apprécier le mérite du centre d’études stratégiques pour la promotion de la paix et du développement qui a permis, à travers l’organisation du débat, de remettre les choses en place par la démonstration de ce que les divergences idéologiques ne doivent pas contribuer à distancer les universitaires ; malgré ces différences, on peut se retrouver dans une table au détour d’un débat courtois. Au soir du débat, les étudiants n’ont pas cessé de reprendre en chœur, l’expression : “ le temps du pharaon et du pharaonisme  est révolu. A toutes les sociétés qui ne le comprennent pas, les puissants de ce monde se chargeront de le leur faire comprendre ”, une belle conclusion de Mathias Owona Nguini (photo).

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