12/05/2011 02:27:05
Bienvenu Mabilemono: Sassou Nguesso va le payer cash
... J'exprime ma profonde tristesse de voir l’inaction quasi-générale des peuples Noirs Africains face à leurs dictateurs...
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Bienvenu MABILEMONO est secrétaire général du Mouvement pour l'Unité et le Développement du Congo (MUDC).

Pour être congolais, vous êtes intéressant pour nos lecteurs. Comment expliquez-vous que ce que la France a fait au Congo Brazzaville dans une guerre effroyable, elle le réédite en Côte d’Ivoire avec même l’autorisation de l’ONU, l’UA comme de la CEDEAO.

Tout d’abord vous remercie pour cette interview.
Pour répondre à votre question et pour ne pas faire la langue de bois, disons qu’il peut y avoir en effet des similitudes évidentes entre ce qui vient de se passer en Cote d’Ivoire et ce qui s’est passé au Congo en 1997 dans la mesure où dans les deux cas, la France a joué un rôle central. Mais au-delà de tous les non-dits, je pense que la similitude la plus frappante et surtout la plus scandaleuse tient au fait que comme au Congo, les Ivoiriens devront payer la facture des armes qui ont pourtant servi à les tuer.

Il convient néanmoins de relever une différence que je considère comme une différence majeure à mes yeux. En effet, sans entrer bien entendu dans le fond, on peut tout de même souligner qu’en Cote d’Ivoire il s’agit d’une crise née à la suite d’une élection présidentielle supervisée en amont et en aval par l’ONU tandis qu’au Congo on peut parler d’un coup d’Etat classique fait avec la complicité active de la France.

Pour se placer dans l’avenir, nous avons tous entendu officiellement la France et l’ONU, et même l’UA et la CEDEAO affirmer avoir agi en Cote d’Ivoire pour défendre la démocratie, or chacun sait pertinemment qu’il n’y a pas qu’en Cote d’Ivoire que la démocratie est bafouée en Afrique. Pour que cette thèse soit crédible, nous suggérons donc que la supervision en amont et en aval ainsi que la sécurisation et la certification des élections par l’ONU devienne la règle partout ailleurs en Afrique où la transparence électorale a toujours été sujette à caution, et ce, jusqu’à ce que la pratique et la culture de la démocratie rentrent définitivement dans les meurs.  

Beaucoup de Congolais disent que les cris et le travail de terrain de votre parti, le Mouvement pour l’Unité et le Développement du Congo (M.U.D.C.) sont inaudibles au Congo. En êtes-vous conscient ?

Merci d’avoir posé cette question. Ceux qui disent cela ce sont généralement les mêmes qui nous accusent d’être de faux opposants. Mais cela ne nous dérange pas outre mesure, bien au contraire. Car nous savons parfaitement que cette propagande qui est régulièrement menée contre nous est souvent habilement orchestrée par des personnes proches du pouvoir. Disons que c’est de bonne guerre. Après tout, on ne jette pas les pierres sur un arbre qui n’a pas de fruits.

Sachez que la situation politique actuelle du Congo place tous les vrais opposants dans une sorte de guerre des tranchées face à ce régime brutal et ultra-policier. Dans ces conditions la stratégie du « voir sans être vu » s’impose pour préserver la vie de nos militants qui courent chaque jour de très gros risques.
Pour faire simple, disons que jusqu’ici notre stratégie a toujours été d’avancer masqué. Le M.U.D.C. étant avant tout un instrument de combat politique, nous ne devons pas perdre de vue que l’atmosphère politique congolaise actuelle est totalement polluée.

Nous sommes un parti d’avenir, notre action s’inscrit donc clairement dans le long terme. Donc pour une meilleure efficacité, consigne a été donnée à nos militants de ne pas avancer à visage découvert. Et nous sommes plutôt satisfaits des résultats.

Si vous me permettez de déroger à la règle élémentaire d’humilité, je peux même vous certifier que le M.U.D.C. est aujourd’hui la principale bête noire du régime de Brazzaville. Nous faisons un travail de fond sur le terrain mais aussi à l’international et le pouvoir le sait, mais permettez que je ne vous en dise pas davantage.

Comment se porte le Congo depuis le retour de Denis Sassou Nguesso aux affaires comme président de la République ?

Comme vous le savez sans doute, je n’ai jamais fait mystère de ce que je fais moi-même partie des Congolais qui avaient appelé de leurs vœux le retour de Sassou Nguesso aux affaires. Je fais d’ailleurs souvent l’objet de critiques parfois très virulents de la part de certains de mes compatriotes à cause de cela mais je l’assume. Inutile donc de vous dire que nous avons tous très vite déchanté.

C’est une question tellement pertinente qu’il m’est difficile de faire court. Pour vous planter le décor de la situation chaotique dans laquelle Sassou Nguesso a plongé le Congo depuis son retour aux affaires par les armes, je vais commencer par un fait très marquant qui est caractéristique de mon point de vue de l’état d’esprit de ce régime corrompu. Longtemps considéré comme un pays à revenu intermédiaire, c’est-à-dire ayant un produit national brut (PNB) annuel par habitant relativement élevé, le Congo fait partie aujourd’hui des pays pauvres très endettés (PTTE) à la grande satisfaction de Sassou Nguesso(photo) et son gouvernement. Un statut honteusement usurpé et dont on peut aisément démontrer qu’il s’agit d’un gros mensonge d’Etat tant tout cela contraste de manière très flagrante avec la réalité de la situation économique et financière du pays. Sans doute parce qu’ils sont aujourd’hui très gênés par cette situation, ils s’évertuent maintenant à parler de faire du Congo un pays émergent d’ici à 2025.

Autre aberration, malgré une faible population de moins de 4 millions d’habitants et des revenus pétroliers en constante augmentation depuis son retour aux affaires, le Congo figure chaque année en queue de Peloton au classement des pays par IDH (indice de développement humain). Où va donc l’argent du pétrole congolais ?
Inutile de vous dire que le pays manque d’eau potable alors que l’ensemble du territoire national est couvert d’eau, le pays manque d’électricité ; ce qui n’empêche pas bien sûr les propagandistes du régime de chanter l’imminence de l’industrialisation du pays, le pays manque d’hôpitaux décents, le seul hôpital de référence du pays, le CHU de Brazzaville, manque d’ascenseurs, à l’école les élèves sont assis par terre alors que le pays regorge d’importantes ressources forestières et le bois, la seule université du pays est dans un état lamentable et se classe parmi les moins cotées au monde, dans le primaire comme dans le secondaire et à l’université le niveau des formateurs et des étudiants est en chute libre, le pays est gangrené par le clientélisme, la corruption et la dépravation des meurs est devenue légion, les salaires restent désespérément bas tandis que l’inflation est galopante, le chômage de masse a atteint des niveaux jamais égalés… Pendant ce temps, les membres de sa famille contrôlent des pans entiers de l’économie du pays et mènent grand train.

Il s’agit en fait ni plus ni moins de la même stratégie qui a toujours été cyniquement appliquée dans la plupart des dictatures africaines et qui consiste à appauvrir volontairement le peuple pour mieux l’asservir et donc le contrôler.

Quant aux quelques rares réalisations en trompe-l’œil, très fortement médiatisées, elles servent ni plus ni moins à alimenter la propagande du régime et surtout à masquer d’énormes détournements du fonds publics par les membres du clan et leurs proches.

Sur le plan des libertés fondamentales, le tableau est tout aussi sombre que celui que je viens de décrire plus haut. En effet, les droits de l’homme sont régulièrement violés, la liberté syndicale est tout simplement inexistante, la vraie opposition et la presse indépendante sont muselées, les écoutes téléphoniques sont généralisées, l’Internet est volontairement maintenu à un niveau rudimentaire, les chaînes de télévisions privées et indépendantes n’existent pas... Voilà grosso modo comment se porte le Congo depuis le retour de Sassou Nguesso aux affaires.

Pour résumer, je peux dire que depuis son retour aux affaires par les armes avec l’aide déterminante de Jacques Chirac et d’armées étrangères, Sassou Nguesso s’est drapé de certitudes et s’est mis dans des habits et des joyaux dignes d’un roi. Il détient tous les pleins pouvoirs et joue allègrement avec la loi. Il ne s’interdit rien et a même fait du Congo une propriété de sa famille. 

Mais aujourd’hui nous avons toutefois des raisons d’être optimistes car le ressentiment et l’exaspération du peuple deviennent de plus en plus grandissants. Nous pouvons donc nous attendre à un changement brutal dans le pays.

On parle d’une opposition congolaise inexistante depuis le départ en exil de Pascal Lissouba et après la mort de Bernard Kolelas. Comment pensez-vous venir à bout d’une dictature sans opposition ?

En effet, ne pas reconnaître l’absence d’une opposition crédible et combative au Congo serait faire preuve de cécité. Cette attitude de non-combat qui caractérise l’opposition congolaise actuelle trouve son explication dans le fait que nous avons aujourd’hui dans notre pays une génération d’hommes politiques vieillissants et interchangeables, qui dominent la vie politique depuis 1963, qui ne veulent surtout pas voir émerger une nouvelle génération politique et qui, très égoïstement, ont tout simplement décidé de jouer sournoisement le jeu du pouvoir en place qui leur assure en contrepartie des revenus confortables leur permettant ainsi de couler de vieux jours heureux.

Au même titre que la majorité présidentielle, aujourd’hui l’opposition congolaise est donc composée essentiellement d’hommes politiques qui sont les produits d’un même système machiavélique qui perdure depuis 1963. Alors, qu’ils soient aujourd’hui dans le camp de la majorité ou dans l’opposition, ils sont tous habités par le même souci de la préservation de ce système dont chacun d’eux rêve d’en devenir le nouveau maître. Et pour compliquer encore davantage cette difficile équation politique congolaise, ils appartiennent tous ou presque aux mêmes obédiences philosophiques qui mélangent étrangement tradition et modernité.

Nous sommes donc en présence des hommes qui ont tout lâché, y compris de leur dignité, de leur personnalité, de leurs convictions et même de leur libre-arbitre et de leur amour pour le Congo. On assiste à une véritable corruption institutionnelle matérialisée par le versement de salaires exorbitants aux députés et aux sénateurs auxquels s’ajoutent de nombreux avantages en nature. Par exemple, un député touche aujourd’hui entre 3 et 4 millions de francs CFA nets par mois, c’est-à-dire entre 4500 et 6000 euros nets auxquels il faut ajouter d’importantes commissions versées à chaque cession parlementaire et de nombreux avantages en nature telle que la gratuité des soins médicaux garantis par un contrat passé avec une très chique  clinique privée en France. Et je vous rappelle que le salaire moyen au Congo ne dépasse passe pas 50000 CFA (75 euros).

Résultat : toute la meute constituée de ces opposants de façade n’hésite pas à passer des accords secrets avec le pouvoir pour devenir députés ou sénateurs. Et comme vous pouvez le voir, il s’agit d’un système très pervers qui a fini par polluer toute la vie politique congolaise et qui fige actuellement le débat dans une opposition convenue.

Bien qu’ils se réclament tous humanistes, on voit bien que ce n’est que façade. En réalité nous avons affaire à une classe d’hommes politiques naturellement et volontairement méchants, dont la méchanceté s’érige en système contre le peuple. Pour dire crument les choses, on est à la limite de la théorie du complot.
La conclusion s’impose dès lors d’elle-même : pour venir à bout de la dictature de Sassou Nguesso et mettre un terme définitif à ce système machiavélique mis en place depuis 1963 et qui est en perpétuelle reproduction, les Congolais n’ont plus qu’une seule option plausible, c’est de suivre l’exemple tunisien et égyptien en descendant massivement dans la rue et accepter bien sûr d’en payer le prix.

Certes, il est vrai que pour l’heure les Congolais ont encore peur car ils ont gardé en mémoire les douloureux souvenirs de 1997, 98, 99 et 2000 quand Sassou Nguesso les avait sévèrement matés et où son pouvoir en était sorti renforcé par la terreur. Mais aujourd’hui, même s’il venait à perpétuer ses mêmes vieilles méthodes, il n’est pas sûr qu’il parvienne au même résultat. Nous faisons donc confiance à ce grand peuple pour qu’il prenne enfin son destin en mains.             

Un mot sur les plaintes pour abus de biens publics en France par le clan Denis Sassou Nguesso. La France ne joue-t-elle pas au chantage à cause du pétrole congolais ?

La corruption et les détournements massifs de fonds publics sont une réalité indéniable dans notre pays et comme vous êtes bien renseigné, vous devriez savoir sans doute que Sassou Nguesso lui-même l’a publiquement reconnu maintes fois, même si c’est toujours à demi-mots.

Personne au Congo n’ignore les origines campagnardes et donc très modestes de Sassou Nguesso. Il n’a donc jamais pu hériter d’une quelconque fortune familiale. Il n’a jamais exercé non plus une activité professionnelle en dehors de  son métier de dictateur qui, comme on a pu le constater avec les fortunes colossales de Ben Ali, Moubarak ou Kadhafi, est manifestement le métier le mieux payé au monde. En conséquence, et chacun conviendra avec moi qu’avec ses origines campagnardes et très modestes et n’ayant jamais exercé d’activité professionnelle qui aurait pu lui conférer le statut de riche industriel, même si entretemps Sassou Nguesso a réussi à atteindre les plus hautes sommités de l’Etat, il ne fait aucun doute que seuls des détournements massifs de fonds publics peuvent justifier sa colossale fortune qui, je le rappelle n’est pas une simple vue de l’esprit de ses détracteurs  comme le laissent souvent entendre ses griots, mais bien une réalité comme l’a démontré l’enquête de la brigade financière française.

A vrai dire, même s’il est évident que cette procédure judiciaire par ses multiples implications politico-financières fait surtout le bonheur de quelques avocats parisiens et autres cabinets d’affaires français qui ont mis leur expertise au service des dictateurs africains, je pense néanmoins que quel que soit ce qu’on peut reprocher à la France dans ce dossier, je préfère pour ma part retenir deux choses essentielles : la police française par sa brillante enquête qui a mis en lumière l’étendue de ce patrimoine financier et immobilier, les ONG françaises par leur détermination et la Cour de cassation française qui a fait preuve d’indépendance par sa décision historique du 9 novembre 2010 ont non seulement contribué à éclairer les Congolais du moins en partie sur l’ampleur des tournements de fonds publics directement imputables à Sassou Nguesso et sa famille mais ont surtout permis de franchir une étape décisive dans la lutte contre l’impunité.

C’est surtout pour cela que cette procédure est salutaire de mon point de vue. Grâce à cela, nous pensons que tôt ou tard, l’Etat congolais finira par obtenir le gel et le rapatriement de tous ces avoirs ainsi que l’aliénation de cet immense empire immobilier.

C’est la raison pour laquelle, au-delà même de toutes les manœuvres politico-judiciaires, ma conviction est que si les Congolais veulent donner un bon coup d’accélérateur à toutes ces procédures judicaires qui peinent à avancer en France, qu’il s’agisse de cette affaire dite des biens mal acquis ou encore de l’affaire des 353 disparus du Beach, il leur suffit aujourd’hui de chasser Sassou Nguesso sous la pression de la rue comme l’ont courageusement fait les Tunisiens et les Egyptiens et toutes ces procédures aboutiront sous 48 heures.
Et puis il y a au moins deux autres raisons supplémentaires qui devraient pousser davantage les Congolais à chasser Sassou Nguesso sous la pression de la rue, cela permettrait de faire échouer son projet de modifier la Constitution pour se maintenir au pouvoir à vie ainsi que celui d’assurer une succession dynastique à ses enfants et neveux.            

Vos espoirs pour le Congo...

Bienvenu M. Mon plus grand espoir aujourd’hui est de voir les Congolais briser enfin le mur de la peur et se lever dans une sorte de communion nationale pour chasser la dictature de Sassou Nguesso afin d’organiser une grande concertation nationale qui posera les fondements d’une véritable nation congolaise.
En clair, je rêve pour mon pays de voir émerger une nouvelle classe politique débarrassée des considérations ethno-régionalistes et plus soucieuse de l’intérêt général. Je rêve d’un Congo où chaque citoyen pourra profiter des richesses nationales. Je rêve d’un Congo où chacun est responsable de ses choix et dispose de la liberté qui lui permet de gérer son libre-arbitre. Bref, je rêve d’une véritable nation congolaise unie, résolument tournée vers le développement et où les Congolais dans leur diversité sociologique et géographique pourront se fréquenter et s’apprécier.

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