21/03/2019 19:59:57
Pour avoir refusé une perquisition sans mandat de son domicile, une journaliste enlevée par la police à Yaoundé puis… libérée sous forte pression

Il ne s'agissait certes pas d'une opération dirigée contre Adrienne Engono Moussang en tant que journaliste dans ce pays où les journalistes font régulièrement les frais des humeurs antidémocratiques d'un régime rétif à la pratique intégrale de la liberté d'expression en général et de la presse en particulier. Non !, il s'agissait d'une rafle.

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Il ne s'agissait certes pas d'une opération dirigée contre Adrienne Engono Moussang en tant que journaliste dans ce pays où les journalistes font régulièrement les frais des humeurs antidémocratiques d'un régime rétif à la pratique intégrale de la liberté d'expression en général et de la presse en particulier. Non !, il s'agissait d'une rafle.

Une opération de police qui dans ce pays villageois se fait toujours dans les règle d'un art moyenâgeux !  Les policiers ou les gendarmes, parfois accompagnés de soldats, débarquent chez des citoyens un matin, tels des Rambos du dimanche, les mettent en joue, ou en tout cas se comportent vis-à-vis des occupants de la maison comme si ceux-ci étaient des "présumés coupables" et les somment de faire place nette pour qu'ils prennent possession des lieux pendant quelques instants, le temps de fouiller le domicile de fond en comble. Et alors, vous pouvez admirer le  pittoresque  des caleçons de madame qui volent, des albums photos feuilletés au mieux, au pire dépiécés à la recherche de 'illustration de on ne sait trop quoi, des meubles renversés,  et tout le tintouin. Si bien qu'à la fin, la famille n'a plus qu'un énorme bazar à ranger à la suite du passage des gros bras de l'Etat de non droit.

Malheureusement, les temps ont changé, et l'idée des droits individuels commencent à frémir dans les cerveaux de certains Camerounais qui, malgré la peur qui les étreint jusque dans les intestins, commencent à lever la tête pour prier messieurs les agents de la Force de maintien de l'ordre de respecter un tant soit peu les procédures.

C'est le crime de "lèse-chef" –au Cameroun, une loi non écrite voudrait que les usagers désignent les hommes en tenue par le terme chef. Celui qui déroge à cet usage peut risquer que le "chef" luii rentre dans l'œil- qu'a commis la journaliste Adrienne Engono Moussang, en exigeant ce jeudi 21 mars 2019 que les policiers lui produisent un mandat de perquisition avant de passer à l'acte.

La loi c'est la loi, dit-on souvent par ici. Sauf quand elle doit s'appliquer aux hommes de loi. Car pour paraphraser un prince d'une certaine époque, la loi ce sont eux. La réplique à la journaliste qui voulait jouer les connaisseuses du droit a été cinglante : elle est embarquée, direct, pour le commissariat central numéro 4 sis à Ekounou où elle restera jusqu'à ce qu'à la suite d'un raffut lancé par ses confrères assorti de coups de fil ça et là, les kidnappeurs en tenue consentent à la libérer. Non sans lui avoir collé au passage le « motif » criminalisant de « rébellion simple » !

Peut-être qu'à l'avenir, il faudrait porter l'inscription suivante sur toutes les portes des citoyens camerounais :

« A l'attention de mesdames et messieurs les policiers, gendarmes et militaires du Cameroun : Pour toutes vos opérations de fouilles des domiciles des particuliers, veuillez vous munir d'un mandat de perquisition personnalisé signé du procureur de la République du tribunal d'instance de céans »

. Encore faudrait-il que  messieurs les forces… du désordre acceptent de lire la mention sur la porte, car en dehors de leur grande capacité à casser la gueule des citoyens, à leur tirer sur les jambes ou à les arrêter, les policiers du Cameroun sont très souvent frappés d'une myopie soudaine quand ils doivent lire des écrits.

L'auteur de ces lignes se souvient d'une confrontation entre des policiers du commissariat du 9ème arrondissement à Douala.

Un jour de septembre 2011. Il est 21 heures, quand sortant d'une boutique, un morceau de pain batard et un sac en plastique contenant du poisson à la braise qu'il vient d'acheter  à la main, un car de la police qui lui arrive dans le dos le devance et gare juste devant lui. Des policiers en descendent comme s'ils étaient commis à une opération antiterroriste de première urgence et lui intiment un ordre sec : « Montez !». Le pauvre croit d'abord à un enlèvement en lien avec son métier –au Cameroun, tout journaliste qui se respecte s'y attend à tous les instants- et leur demande de lui permettre d'avertir sa famille pour que les enfants viennent chercher les paquets qu'il tient entre les mains, car c'est pour leur dîner. Peine perdue ! Il est ramassé comme un colis et jeté dans la voiture par des « mbérés » musclés comme des dragons qui  lui demandent si ses enfants sont au-dessus des ordres du commissaire qui les envoie. Une fois au commissariat, ses compagnons (des personnes arrêtés comme lui sont sommés de produire leurs pièces d'identité. Tout le monde le fait. En d'autres termes, il n'y en a pas un seul qui ne soit "clean". Des minutes passent, une heure,  puis bientôt deux. Et l'impertinent journaliste de se rapprocher du gardien de la paix, la trentaine apparente, qui a sur son bureau les pièces d'identité des infortunés, pour s'enquérir de la raison de ces arrestations. En s'entendant appeler monsieur l'agent, le gardien de la paix sursaute, et entre dans une colère homérique :

-    Tu appelles qui monsieur l'agent ? Ici on dit chef ! Sale bandit ! Tu viens faire la "tétutesse" ici ? Fumeur de "mbanga" comme ça !... »
-    O.K, chef, je ne suis ni un bandit, ni un fumeur de "mbanga". Je suis un journaliste, regardez sur ma carte d'identité
-    C'est parce que tu es journaliste que tu appelles un policier monsieur l'agent ? Tu veux montrer que tu connais le français plus que qui ? Les vrais journalistes sont en train de présenter des émissions à Canal 2, à la Crtv ou à Equinoxe. Ils ne sont pas dans la rue en train de travailler avec les braqueurs
-    Mais comment ça travailler avec les braqueurs ? Je suis juste allé acheter du pain pour mes enfants, leur mère est en déplacement….
-    Ne continue pas ça e sert à rien. Comme tu veux savoir pourquoi tu es là, sache que c'est le vagabondage nocturne.

Nous essayons de transformer cette altercation verbale larvée en conversation amicale et lui expliquons sommairement qu'un vagabond c'est un individu qui erre dans la rue parce que n'ayant  pas de domicile. Rien n'y fait. Il menace même  de nous envoyer carrément en cellule.  Il nous faudra négocier pour rester en garde à vue, mais hors de la cellule. Nous y resterons jusqu'au lendemain à 15 heures, , quand des connaissances parmi les raflés de la veuille qui ont fini par débourser 10.000 fracs CFA pour recouvrer la liberté, avisent notre famille que son chef est retenu au commissariat de sécurité publique depuis la veille parce qu'il n'a pas payé les 10.000 francs exigés par le Commissaire. Un certain Patrick Menye ou Minyem, si nos souvenirs sont bons. Les enfants qui ne sont pas allés à l'école depuis le matin ont même ouvert le deuil, croyant que leur père aurait été tué doivent battre le rappel doivent battre le rappel de solidarité pour mobiliser ce qu'il faut pour compléter le peu d'économie liquide en notre possession afin de nous tirer des griffes de la loi.

La plainte que nous porterons par la suite contre le commissariat pour « séquestration, injure, torture morale, extorsion d'argent » restera sans suite jusqu'à ce jour. On nous apprendra au parquet dont la mission fondamentale est de soutenir l'accusation, qu'au moment du bouclage au cours duquel nous avons été arrêté, il y avait eu des évasions à la prison de New-Bell, et que la police était à la recherche des repris de justice qui avaient fait faux bond à leurs geôliers. Et que par conséquent, il n'y avait pas de quoi en faire tout un plat. Sauf qu'entre le moment de notre arrestation et celui de notre libération, des gens qui étaient en possession de « leurs 10,000 francs » avaient facilement acheté leur liberté sans que nous voyions les policiers vérifier dans un quelconque registre si leurs noms figuraient dans la liste des évadés.

Nous apprendrons plus tard que ce genre de coup fourré est généralement orchestré par une chaine de bandits en col blanc comprenant le préfet, les sous-préfets, le Délégué régional à la Sûreté nationale pour le Littoral, les procureurs des Tribunaux d'Instance et  les commissaires de police, et que les pauvres "chefs" sont simplement chargés de rendre possible le rançonnement des malheureuses populations. Ensuite, l'argent arraché aux « vagabonds nocturnes » est partagé entre les grands chefs d'en haut, qui après avoir « pris pour eux » laissent le reste aux petits policiers.

Nous étions plus d'une centaine ce soir-là au commissariat du 9ème, et la vile de Douala compte environ une vingtaine de commissariats. Nous ne savons pas combien de "vagabons nocturnes" ont été péchés cette nuit-là, mais prenons une moyenne de 50 têtes seulement. On vous laisse deviner le nombre de millions récoltés en moins de 24 heures par ces fonctionnaires ripoux. Au nom de la loi.

Ndam Njoya Nzoméné

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