26/05/2011 02:18:22
Dossier: Ce qui reste du Sdf, 21 ans après...
Quid de son positionnement politique? Très intransigeant à ses débuts, le ton du parti semble avoir été sacrifié à l’autel de la real politik. Le poing levé a-t-il définitivement cédé la place à la main tendue ? Qu’en pensent ses militants et l’opinion publique de façon générale ? L’évolution actuelle marque-telle une résignation ou un défi au pouvoir en place?...
Le Messager
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L’âge adulte ?

Ce 26 mai, le Social democratic front (Sdf), a 21 ans. Le Messager prend prétexte de cet anniversaire qui plonge définitivement le principal parti de l’opposition dans l’âge adulte pour faire le point -son point et donc forcément arbitraire- et sonder l’avenir, non seulement immédiat avec la prochaine présidentielle, mais aussi lointain par rapport au positionnement politique du parti.

Un tel exercice n’est pas des plus aisés tant la politique cristallise les passions chez nous. Nous nous y sommes néanmoins risqués. D’abord, pour faire revivre les moments sanglants de sa naissance à Bamenda où notre reporter a retrouvé des militants de la première heure. Ceux-ci restituent leurs émotions d’alors, mais aussi le sentiment qui les habite encore 21 ans après. C’est aussi l’occasion de sonder la représentativité de ce parti qui a porté à une période charnière du Cameroun, les espoirs d’une bonne partie des Camerounais pour un changement de régime. « Biya must go » scandait alors la masse. Que reste-t-il aujourd’hui du combat de ces militants ? Dans ce dossier, juste trois clichés correspondants à l’emprise politique du Sdf dans les régions de l’Adamaoua, du Littoral et de l’Ouest. Forcément incomplet et souvent empirique, ce regard donne une idée du poids politique actuel du parti de Fru Ndi sur l’échiquier national.

Quid de son positionnement politique? Très intransigeant à ses débuts, le ton du parti semble avoir été sacrifié à l’autel de la real politik. Le poing levé a-t-il définitivement cédé la place à la main tendue ? Qu’en pensent ses militants et l’opinion publique de façon générale ?

L’évolution actuelle marque-telle une résignation ou un défi au pouvoir en place? Analyse à l’aune de la fête nationale du 20 mai célébrée il y a quelques jours et qui a vu pour la première fois, le leader du Sdf trôner à la tribune officielle avant de répondre présent à la soirée de gala offerte comme d’habitude par le couple présidentiel au palais de l’Unité duquel il voulait chasser son adversaire politique dont il a finalement accepté d’être l’hôte.


Evocation: Le SDF naquit dans l’effusion du sang

Il y a vingt et un an, naissait dans la douleur le Social Democratic Front (SDF). De tous les témoignages, c’est sous un baobab en plein cœur du marché de Ntarinkon que le leader charismatique John Fru Ndi avait défié les interdits non écrits et même certaines intimidations, et procédé au lancement du parti qui reste jusqu’à nos jours le leader des formations politiques de l’opposition au Cameroun. Certains analystes politiques s’accordaient à l’époque à dire que la loi de l’époque n’abrogeait pas le multipartisme. Mais étant donné qu’on sortait du monopartisme de fait qu’incarnait le régime du premier président Ahidjo, les conservateurs n’envisageaient pas un scénario de multipartisme.

Cela dit, le groupe de douze qui entouraient John Fru Ndi, s’appuyant sur le vent de l’Est qui soufflait en Union Soviétique et dont les répercussions traversaient le continent  africain, réfléchissait sur la création d’un parti. La chute du mur de Berlin viendra conforter leur envie à pousser le bouchon plus loin. Dès lors ils engagèrent sur une voie de non retour. Malgré les marches contre le multipartisme organisées à Douala et Yaoundé par certains cadres du Rassemblement démocratique du peuple Camerounais (Rdpc), parti au pouvoir. Selon certains inconditionnels du parti en gestation, les leaders du SDF avaient pris soins de remettre leur document annonçant la création de ce parti à l’administration territoriale via le gouverneur de la province du Nord-Ouest de l’époque.

Le 26 mai 1990, toute la soldatesque et singulièrement les forces de la gendarmerie se sont déployées dans la ville de Bamenda. Elles seront postées au lieu dit City Chemist Roundabout (Liberty Square), un site choisi par les officiels de ce parti pour abriter le lancement du SDF. Ce fort déploiement des forces de l’ordre pousse les responsables de ce parti à changer de lieu afin d’éviter toute confrontation. Et c’est le marché de Ntarinkon qui est retenu. Trois raisons fondamentales expliquent ce choix. D’une part, il est à un jet de pierre de la résidence du chairman, d’autre part, c’est l’aire libre par excellence le plus susceptible de contenir un grand nombre de personnes et enfin cet endroit est loin du regard des forces de l’ordre. En milieu d’après midi, la foule est compacte à cet endroit.

Fru Ndi monte sur un véhicule qui lui sert de perchoir et prononce son discours de lancement de son parti devant une foule en liesse. Un nouveau parti vient de naître et s’appelle le Social Democratic Front. Certains y voient la fin de la souffrance d’où le terme en pidgin « Sofa Don Finish » qu’on lui colle si fièrement. Comme un parfum d’Eté, la nouvelle se répand dans la cité capitale du Nord-Ouest.  L’exultation est à son comble. Fru Ndi et son pré-carré regagnent son domicile. Pendant ce temps, les privilégiés du lancement convergent en chantant et en jubilant vers City Chemist Rounabout.

A leur passage, la foule prend de l’ampleur dès lors que les curieux se joignent à eux. A City Chemist Rounabout autrement baptisé Liberty Square (Carrefour de la Liberté) par le SDF, l’irréparable s’est produit. Les forces de la gendarmerie, débordées par le nombre impressionnant de la foule qui avançait des quatre issues, ont ouvert le feu. Trois personnes tombent à côté du box téléphonique, lui aussi en ruine. Non loin de l’actuel service de Mtn, une autre victime sera retrouvée sans vie vers la route qui mène au domicile de l’ancien délégué du gouvernement. Une cinquième à quelques encablures de l’ancien cinéma Roxi et la dernière à l’avenue commerciale. Soit au total six personnes (voir liste) qui sont passées de vie à trépas «piétinées par des balles réelles», expression utilisée par la radio d’Etat au moment des faits. Les blessés étaient également nombreux (voir le texte ci-après). La nouvelle a fait le tour du monde. C’était le début d’une série de manifestations au Cameroun. Provoquant la sortie médiatique de Paul Biya qui annonçait aux militants de son parti, le Rdpc, d’ être prêts à faire face à la concurrence.

Les 6 morts du 26 mai 1990

1- Juliette Sikot

2-  Fidelis Chosi

3-  Edwin Nfon

4-  Mathias Tifuh

5-  Christopher Asanji

6-  Evaristus Toje

 
Témoignages

Gaby AMBO: «Les gendarmes ont ouvert le feu sur la foule, trois personnes étaient près de moi sont tombées, atteintes par les balles »

Responsable d’une organisation droit de l’Homme à Bamenda, il avait reçu une balle réelle au coude lors de la création du SDF.

J’étais élève à Lower six (Classe de première Ndlr) à Cpc (Cameroon Presbyterian College) Bali, le 26 mai 1990 lorsqu’on lançait le SDF. Je me souviens, j’étais très excité par la création d’un nouveau parti au pays. Nous nous sommes retrouvé à la résidence du Chairman Fru Ndi, on nous a donné du macabo que nous avons mangé et ensuite de la vaseline pour nous oindre parce qu’il y avait une grande concentration des troupes (les forces de l’ordre) dans la ville comme s’il y devait avoir une guerre ou confrontation.

L’endroit initial où on devait procéder au lancement du parti était l’avenue commerciale mais avec la forte concentration des troupes ici, on a changé le lieu pour le marché de Ntarinkon. Et c’est l’ancien président provincial Tabali Bernard qui tenait le discours du Chairman et nous étions assis, tenant en mains des pancartes. Lorsque le chairman a fini de lire son discours, nous avons entamé une marche vers l’avenue commerciale via Longla Street. Mais la foule a demandé au chairman de retourner à son domicile étant entendu que le lancement s’était déjà déroulé. Il est retourné. Mais la foule était insaisissable parce que l’extase, l’excitation qui était dans l’air, était telle que personne ne pouvait se dérober bien qu’il avait été demandé aux gens de ne pas sortir des rangs.

La foule surexcitée a évolué jusqu’à City Chemist, pendant ce temps une autre foule venant de Nkwen passant par Sonac Street et une autre constituée des personnes en provenance de Nacho, Atuakum, Hospital Roundabout etc, convergeait vers City Chemist. La foule était compacte. Soudain, nous avons réalisé la présence des gendarmes non loin de là et précisément à la station d’essence Agip (actuel Mrs). J’étais à côté d’un box téléphonique (à coté de l’actuel bureau de Mtn)  qui ne fonctionnait pas.

A cause de la pression de la population, il était difficile pour eux (les gendarmes) de quitter ces lieux. Ils ont ouvert le feu sur la foule je ne sais pas si c’est parce qu’ils avaient peur que la population ne les affronte. J’ai alors constaté que trois personnes qui étaient à mes côtés se sont retrouvées au sol, atteintes par les balles et particulièrement la fille Bali (Juliette Sikot Ndlr). La balle qui l’avait atteinte m’avait également blessé au passage au niveau du coude gauche. A cause de l’excitation, je ne ressentais pas de douleur. J’ai simplement constaté que j’étais là, debout tout seul.

Les militaires qui venaient de Up Station pour la rescousse ont constaté que les gendarmes avaient ouvert le feu. Ils se sont fâchés et sont rentrés dans leurs véhicules pour retourner à leur base. Et lorsqu’ils rentraient ils m’ont vu et le sang coulait à profusion de mon coude (mais honnêtement, je ne ressentais pas de douleur). Ils m’ont transporté pour Up Station et l’un d’eux a utilisé un mouchoir pour attacher mon coude et limiter l’écoulement du sang. J’ai reçu les premiers soins avant d’être ramené chez nous. Je crois que c’était une expérience merveilleuse pour moi malgré le fait qu’il y ait eu ces pertes en vies humaines. Mais c’est une situation extrême pour moi et je ne peux la comparer à une autre.

C’était là la naissance du SDF tel que je l’ai vécue. Je crois que c’était une bonne chose parce qu’elle a apporté une seconde opinion dans notre pays. Je ne vois pas ça mauvais parce que cela nous a aidés à raisonner à divers niveaux et a proposé des idées positives qui peuvent concourir au développement de notre pays. C’était également le début du processus démocratique au Cameroun, rendu difficile par un groupe de résistants ou conservateurs...Nous devons tirer le meilleur de tout ça pour construire.


Martin Fon YEMBE: « Il y a eu un travail souterrain entre Bamenda et Yaoundé »

L’ancien président provincial du SDF Nord-Ouest raconte.

C’était un privilège pour moi d’être parmi ceux qui avaient organisé le lancement du SDF à Yaoundé pendant que le théâtre des opérations était Bamenda. J’étais étudiant en 3e année à l’Université et j’étais sous la hiérarchie du Dr Siga Asanga (le tout premier secrétaire générale du SDF) Thomas Akumbo, tous de regrettées mémoires. Il y a eu un travail souterrain entre Bamenda et Yaoundé. John Fru Ndi et son groupe de douze personnes (Albert Mukong, Vincent Feko, Carlson Anyangwe, Justice Nyo Wakai, Samuel Munzuh, Dr Siga Asanga, Thomas Akumbo etc) tenaient des réunions à Bamenda et Yaoundé.

Etant donné que Dr Siga Asanga était à Yaoundé, il a contacté des étudiants sachant que lorsque les étudiants sont impliqués dans quelque chose, cette chose là dure. A Yaoundé nous avons réussi à nous mobiliser un peu plus tôt qu’à Bamenda, en mi-journée du 26 mai 1990, les étudiants à l’amphi 700, pour le lancement du parti. Nous avons marché jusqu’au carrefour Obili où nous avons rencontré certains groupes là et nous avons poursuivis notre marche vers le carrefour Emia. Le général Tataw nous y a rejoins avec une troupe de soldats. Dieu Merci, il était très rusé pour ne pas ouvrir le feu sur la foule. Au bout du compte nous avons achevé notre manifestation au campus de l’Université où on avait procédé à l’arrestation des étudiants parmi lesquels moi.

A Bamenda, l’information que nous avions reçue et qui constituait le fait historique, était que le SDF avait été lancé, sous le baobab au Marché de Ntarinkon, par John Fru Ndi et c’est Tabali Bernard qui tenait le micro. La particularité ici c’est qu’après le lancement à Ntarinkon, tout a pris fin. Mais les gens ont cru qu’étant donné que le gouvernement a fait assez de bruit et déployé des troupes, l’excitation née du lancement s’est emparée de la population qui a cru devoir marcher en ville. Ils ont quitté Ntarinkon (alors que Fru Ndi était retourné chez lui) passant par Longla Street. Et lorsqu’ils sont arrivés à City Chemist Roundabout, les troupes les ont affrontés là bas. Ces gens marchaient pacifiquement en jubilant. C’est là que les gendarmes ont ouvert le feu, tuant six personnes sur place Liberty Square (City Chemist Roundabout).

Je me souviens que les grenades étaient lancées sur des manifestants.  Certains courageux parmi eux ont repris les dites grenades qu’ils ont  larguées sur des gendarmes. Certains seront blessés et le gaz lacrymogène a dispersé la foule.  Selon moi, voilà comment le gouvernement a aidé à promouvoir le SDF et c’est pourquoi ce parti est devenu une force solide. L’évènement du 26 mai 1990 au Cameroun demeure historique même si on n’en parle pas aujourd’hui. C’est un évènement qui doit être consigné dans les archives de l’histoire du Cameroun.

Ce qui reste du Sdf, 21 ans après sa naissance...

Désillusion. Le Sdf se noie dans le château d’eau

21 ans après sa création en pompe, le Social démocratic front (Sdf) semble manifestement avoir perdu ses marques dans la région de l’Adamaoua. Le coordonnateur régional et son Sg s'obstinent à sortir la tête de l'eau.

Le passage d’un carré du Sdf lors du défilé marquant la 39e fête nationale de l’unité à la place des fêtes de Ngaoundéré a surpris plus d’un observateur averti. Pour cause, le « principal parti d’opposition au Cameroun» n’avait plus donné signe de vie dans l’Adamaoua depuis le 23 février 2011, date qui coïncide avec la manifestation publique de son président national au stade Ndoumbé Oumar de Ngaoundéré. Il s’est agi à l’époque pour Ni John Fru Ndi de décrédibiliser Elecam et les lois qui régissent l’organisation et la gestion des élections au Cameroun. La campagne nationale entreprise à travers le Grand Nord a été sanctionnée par la distribution de milliers de tracts invitant le peuple camerounais à « sauver » le Cameroun du « danger Elcam/Rdpc ».

Selon un membre démissionnaire du Sdf à Ngaoundéré, le black-out observé au sein du bureau régional de l’Adamaoua « est la conséquence directe de la cacophonie à la tête du bureau national. Le bateau du parti a coulé et chacun essai de sauver sa tête à travers des démissions ici et là (...) Ce qu’il faut aussi dire c’est que  le Sdf vit une période d’hibernation ou si vous voulez une guerre de leadership. Monsieur Fru Ndi est vomi mais il n’est pas près de partir malgré sa vieillesse. Le pouvoir a des limites, nul ne peut vouloir rester éternellement ».

Au cours d’un point de presse à l’ex-Alliance franco-camerounaise de Ngaoundéré le 18 mai 2011, Kah Walla qui répondait à une question de Le Messager sur les mobiles de sa démission du Sdf, a soutenu « le Sdf jusqu’aujourd’hui na pas tenu son congrès, n’a pas de candidat à l’élection présidentielle et n’a pas donné de mot d’ordre à la population par rapport à cette élection là (...) s’ils sont fatigués et à court d’idées nous voici pour prendre la relève. Je crois que c’est aussi simple que ça. La séparation  est simplement due au manque de projets et de visibilité par rapport à l’avenir du Cameroun », a déclaré la candidate du Cameroon people’s party (Cpp) à la présidentielle de 2011.

Contre-attaque

Pour le secrétaire régional du Sdf pour l’Adamaoua, « s’il y avait des mécontents au sein du Sdf vous l’auriez remarqué lors du dernier défilé du 20 mai. Contrairement aux années précédentes, il y a eu une mobilisation à tout jamais dans l’Adamaoua ». M. Choutedjem s’appuie sur le dernier rapport d’activité du comité exécutif du Sdf Adamaoua (daté du 2 mai) pour persuader, « Nous ne sommes pas absents sur le terrain puisque nous sommes en plein réorganisation des structures du parti depuis le début de l’année. D’où les mouvements dans les arrondissements de Ngaoundéré I, II et III ; de Mbé, Bélel, Martap et dans le département du Mbéré. Au cours de ces mouvements, de nouveaux dirigeants locaux du parti ont été installés. Pour tout vous dire, le bureau régional a des réunions quotidiennes. Nous sommes même le seul parti à tenir des réunions quotidiennes dans la région de l’Adamaoua et tous les vendredis », défend-il.

D’autres informations recoupées au secrétariat régional du Sdf sis au lieu dit carrefour Tissu, révèlent notamment que la formation politique compte à ce jour 461 membres permanents (bureau régional et comités exécutifs) à travers l’Adamaoua. Mais depuis la « période vide » de 2007-2010, force est de constater que les militants du Sdf se comptent de moins en moins. Cinq (5) présidents régional (dont une femme) se sont succédé à la tête du bureau régional depuis son implantation en 1990. Les autorités administratives de la région de l’Adamaoua se sont interdits de nous communiquer les statistiques de la  présidentielle de 2011. Ces chiffres ne sont non plus disponibles à la délégation régionale de l’Adamaoua dont les responsables disent n’avoir reçu «que le matériel électoral». Toujours est-il que le Sdf a occupé le 3e rang, derrière le Rdpc et l’Undp. Incertitudes sur la présidentielle de 2011 ?

Essoufflement. Au  creux de la vague dans le Littoral

Le parti qui lors de l’élection présidentielle de 1992 contrôlait l’essentiel des mairies et autres sièges à l’Assemblée nationale semble sombrer dans la décadence.

Bien que polémiquées, les élections municipales et législatives prévues en 2012 au Cameroun présentent un enjeu certains pour la survie politique du Social democratic front (Sdf). Au cours de quinze dernières années, le parti de Ni John Fru Ndi a perdu du terrain sur l’ensemble du territoire. Dans la région du Littoral, considérée comme l’un des derniers remparts du parti du 26 mai 1990 à Bamenda, Douala n’affiche pas fière allure. L’illustration de cette décrépitude vient des rangs de cette formation elle-même. A cet effet, l’on se souvient de l’échange survenu entre le président régional de cette formation politique dans le Littoral, Jean Michel Nintcheu et le vice-président de circonscription électorale de Douala 5e, Jacques Elimbi Lobé. Sans ambiguïté, le président de la circonscription électorale estime que «le Sdf a perdu en efficacité dans le Littoral»
 

Si, à priori, le cadre du Social democratic front souligne que, «le Sdf n’a obtenu que 3 députés sur les 19 possibles lors des dernières législatives. Pendant les municipales couplées avec ces législatives du 22 juillet 2007, le Sdf-Littoral n`a obtenu qu`une seule commune sur les 34 que compte l`ensemble des quatre départements de la région du Littoral, 4 maires adjoints sur 92 et 87 conseillers sur 1026.» La sous-représentation de la région du Littoral se traduit aussi à l’Assemblée nationale où le parti n’obtient qu’un siège de député sur les 19 disponibles à l’auguste chambre pour le compte de la région du littoral. Loin d’être une surprise comme l’affirment de nombreux observateurs qui y font un lien avec «le refus» du leader du Sdf, qui refusait alors de se présenter à l’élection présidentielle d’octobre 1997 au moment même où la région du Littoral faisait le gros de son électorat.

Sans grande surprise, le Rassemblement démocratique du peuple camerounais rafle la mise avec 51,52% de suffrages  exprimés en sa faveur sans la région du Littoral lors de la présidentielle de novembre 2004. Dans la ville de Douala, considérée comme acquise à l’opposition, notamment proche du Sdf, le Rdpc s’en tire avec un peu plus de 47, 2% des suffrages exprimés tandis que le candidat du Social democratic front se contente de 38% de voix. Et même dans le Moungo, le candidat Biya peut se réjouir des 51,24% de suffrages que lui offre ce département originellement acquis au Sdf et à l’opposition. Une fois de plus, le Sdf de Fru Ndi doit se contenter d’une deuxième place : celle que lui confère ses 38,1% glané ici.

Loin d’être un hasard, la sous-représentation du Social democratic front dans les sphères de décision tant locales que nationales semble être nourrie par un autre facteur propre aux habitudes du parti. Après la déconvenue de l’élection présidentielle de 1992 où le Sdf réclame une victoire pourtant attribuée au Rdpc le parti opte pour le boycott de certaines échéances. Une attitude qui embarrasse son électorat dans le Littoral. C’est dans cette logique que la région du Littoral enregistre un taux de participation de 30%. Loin en deçà des 62% constatés sur l’ensemble du territoire.

De quoi conforter les officiels. Quoique ministre de l’Administration territoriale et de la décentralisation, Marafa Hamidou Yaya aura la formule heureuse. Pour le haut commis de l’Etat, « c’est  la démonstration de ce que le Rdpc conforte sa position de plus grand parti politique de notre pays (Le Cameroun Ndlr).» A l’endroit du malheureux candidat de l’opposition le patron de l’Administration territoriale laisse entendre que : « Le Sdf, bien qu’ayant reculé en nombre de siège à l’Assemblée nationale, demeure le premier parti de l’opposition. » Un compliment qui semble contenter le Social democratic front. Une curiosité dans un contexte où le Rassemblement démocratique du peuple camerounais (Rdpc) s’impose dans 303 communes sur les 363 que compte le Cameroun. Cerise sur le gâteau, le parti de Paul Biya contrôle cinq des six mairies que compte la ville de Douala. Un contraste lorsqu’on sait que le parti contrôlait toutes les communes d’arrondissements de Douala ainsi que de nombreuses autres dans la région du Littoral.
 
Décadence. L’érosion du Sdf se poursuit à l’Ouest

La quarantaine de circonscription électorale ne fonctionne que sur du papier.

« Nous célébrons la maturité de notre parti.» En poste depuis janvier 1996, Emmanuel Tagne Ngéko, maire de la commune d’arrondissement de Bafoussam IIe, semble dans son droit lorsqu’il tient ce discours. Car, il est de fait, le chef des troupes du Front social démocrate (Sdf en anglais) dans cette unité administrative présentée comme le véritable bastion du parti de John Fru Ndi à l’Ouest. Car, c’est la seule commune où le parti du 26 mai n’a jamais perdu des élections depuis les premières compétitions municipales pluralistes de 1996. Etant donné que la commune urbaine à régime spécial de Bafoussam, qui symbolisait aussi cette fidélité, n’existe plus.  A l’observation donc, les 35 cellules de cette circonscription électorale (Ce), à l’instar de celle «des combattants Zoulous du 06 avril», tiennent tête à toutes les velléités de pénétration des autres forces politiques. Une position exprimée, explique-t-on, par une sagesse populaire du village Baleng qui indique, « Nous ne disons pas oui pour dire non par la suite ».

Effritement

A l’exclusion de quelques points d’ancrage dans le département de la Mifi, les structures du Sdf dans la région de l’Ouest ont connu une érosion substantielle. De 15 députés en 1997, le parti ne dispose plus que d’un seul depuis 2002. Après Pierre Kwemo de 2002 à 2007, Siméon Serge Noumba occupe l’unique siège du Sdf au parlement. Tout comme, il est parti de 16 mairies en 1996 à 03 aujourd’hui. En plus, dans plusieurs circonscriptions électorales, le dynamisme des responsables a pris des coups. Il est difficile que des réunions de bureaux s’y tiennent suivant les exigences statutaires et règlementaires. Seules des entités aux rangs desquels la Ce de Bafoussam Ier et le Comité exécutif régional du Sdf à l’Ouest. La milice a perdu son dynamisme.

Conscient de cette déconfiture, le Comité exécutif national (Nec) avait prescrit en 2008 la réorganisation des structures du parti dans la région. Au terme dudit redéploiement, Jean Tsomelou (ancien député à l’Assemblée nationale) a été élu au cours de la conférence régionale tenue en mars 2010 à Mbouda. A l’occasion de la célébration de l’an 21 du Sdf, il se dit engagé pour la relance des structures de base du parti. Et pour y parvenir, il entend participer à une grande parade de mobilisation à Babadjou avant de rejoindre Bafoussam dans l’après-midi. Il est question de prendre part à la démonstration que Deffo Oumbé Sangong, patron du parti à Bafoussam Ier, entend animer dans les rues de la métropole régionale de l’Ouest. «Nous sommes déterminés. Notre action de contestation d’Elecam doit être connue des populations», soutient-il.

Du côté de Dschang, Etienne Sonkin n’a pas baissé les bras. Le retour du parti de la balance au sein des institutions locales fait partie de ses préoccupations. Un combat similaire est mené à Bangangté par Clebert Hotou, secrétaire général adjoint n°2  du Sdf. Par ailleurs, qu’à côté des divergences idéologiques entre certains hiérarques de l’Ouest par rapport à « l’opacité de gestion et la dérive totalitaire de Fru Ndi », l’autre cause de la décadence de cette formation politique dans la région est traduite par de nombreuses querelles internes entre différents clans à l’instar de la fameuse « affaire Sonkin –Kwemo » .Et de plusieurs autres querelles partisanes transportées dans les prétoires.

Ce qui reste du Sdf, 21 ans après sa naissance...

Sdf : résignation ou défi ?

Le Social democratic front a plus d’une flèche dans son carquois. Qu’on l’aime ou qu’on ne l’aime pas. Il l’a prouvé vendredi 20 mai sur le boulevard portant comme dénomination cette date historique qui marque l’avènement de l’Etat unitaire. Il y a eu fort à faire entre les partis politiques de l’opposition et les fonctionnaires de la préfectorale. Pour ces derniers, il était hors de question que les partis de l’opposition sèment la désunion en brandissant des pancartes hostiles aux institutions de l’Etat dont le très contesté Election’s Cameroon (Elecam). Et comme depuis la rencontre historique en  décembre 2010 à Bamenda entre Paul Biya et le président national du Sdf, ce dernier est invité à toutes les festivités officielles, il était à la tribune officielle le 20 mai 2011 comme à la réception au palais de l’Unité, le soir. On l’a vu avant, au Comice agropastoral d’Ebolowa. La paix des braves ? On verra bien. Mais on est bien loin des humeurs et des réactions consécutives à la marche mortelle du 26 mai 1990 à Bamenda, ou à celles liées à la « victoire volée » à la présidentielle de 1992, du boycott des législatives par le Sdf en 1997, etc.

Depuis que Paul Biya, président de la République et du Rdpc semble avoir fumé le calumet de la paix en décembre 2010 dans le cadre des 50 ans des forces camerounaises de Défense, l’ère est à l’apaisement, malgré des points d’achoppement dont la composition d’Elecam constitue un nœud gordien. Le 20 mai dernier, interdit de défiler avec des pancartes dénonçant les insuffisances d’Elecam suite à des tripatouillages du gouvernement, le Sdf  n’a pas fait « défilé mort ». Ses militants ont bel et bien défilé sans pancartes comme les autres partis de l’opposition. Mais les bras croisés sur la poitrine.

Bons joueurs, Paul Biya et son épouse les ont applaudis pour autant. Non loin d’eux, au milieu des autres leaders de partis, Ni John Fru Ndi a adopté la même posture à côté de Mme Yaou Aïssatou, présidente nationale de l’Ofrdpc et devant le ministre Issa Tchiroma Bakary, président du Front du salut national du Cameroun (Fsnc). Ses voisins de circonstance, hilares, n’ont pas manqué de lui demander la signification de ce geste.

Toujours est-il que contrairement à ceux qui pensent que c’est de la résignation, il pourrait aussi s’agir d’un nouveau défi que le Sdf lance au pouvoir en place. La liste complémentaire des membres d’Elecam est attendue, et surtout l’élection présidentielle dans la transparence. C’est dire que l’ère est aux grandes manœuvres...


Dilemme. Entre le poing levé et la main tendue, le cœur du parti balance...

Entre le poing fermé de ‘power to the people’ des années de braise et la main tendue à la démocratie apaisée en cette année électorale,  de quel coté penchera  la balance du principal parti de l’opposition ? Radicalisme ou dialogue, vingt et ans après sa création dans la douleur à Bamenda, le Sdf est à la croisée des chemins.
 
Son leader, coincé entre le désir de certains  membres de le voir quitter le « chairmanship» et les nombreuses sollicitations dont il est l’objet dans le cadre du dialogue avec le pouvoir, aura du mal à se déterminer avec lucidité, pour l’intérêt supérieur du parti. Est-ce bien le même Ni John Fru Ndi qui parade au boulevard du 20 mai pour la célébration de la fête nationale et qui quelques heures après, proclame sans trop convaincre : « Le régime Rdpc est en train de nous emmener tout droit vers la catastrophe. Tant que les élections sont organisées par la structure actuelle (Elecam, ndlr) il n'y aura pas d'élections au Cameroun ? » Assis sur deux chaises, le chairman et le Sdf survivront –ils à l’après présidentielle ? Imbriqués comme cul et chemise l’un dans l’autre, jamais dilemme n’a autant mis en exergue l’homme et sa formation politique.

Que d’eau a coulé sous le pont depuis la marche tragique du 26 mai 1990 à Commercial Avenue de Bamenda. Deux ans après, John Fru Ndi était aux portes d’Etoudi. Le député Nintcheu : « le Sdf a joué un rôle essentiel dans la lutte pour l’avènement d’une société véritablement démocratique, au point d’incarner les aspirations de la majorité du peuple camerounais pour le changement. Le Sdf a gagné les élections de 1992. Si nous étions préparés à défendre notre victoire et à lutter contre le hold up électoral, le Sdf aurait pris le pouvoir et gouverné le Cameroun. »

Le parti s’étiole

Vingt et un ans ont passé comme une course d’obstacles sur le chemin escarpé du parti de Bamenda. Les villes mortes, les arrestations, les élections etc. Si à la présidentielle d'octobre 1992, le chairman récolte officiellement 35,9% des voix, juste derrière Paul Biya, vainqueur de l'élection avec  38%, le parti de la balance ne fait que reculer depuis plusieurs années. D'élection en élection, il s'étiole. Parti de 43 députés et 62 maires en 1997, le Social democratic front ne dispose aujourd'hui que de 16 députés à l'Assemblée nationale et à peine une vingtaine de mairies conquises. Aux élections législatives des 30 juin et 15 septembre 2002, le SDF a remporté 22 des 180 sièges de l'Assemblée nationale camerounaise. À l’élection présidentielle du 11 octobre 2004, Ni John Fru Ndi, candidat du SDF a obtenu 17,4% des suffrages d'après les résultats officiels.

En 2006, le SDF a tenu deux congrès simultanément suite à des querelles internes : celui des « légitimistes » et celui des « dissidents ». L’aile « légitimiste » a reconduit sans surprise à la présidence Ni John Fru Ndi, fondateur du SDF, à l’issue d’un congrès de trois jours qui s’est tenu à Bamenda. L’aile « dissidente » a tenu des assises concurrentes à Yaoundé et a élu à la présidence du SDF Bernard Muna. Des affrontements entre militants des deux camps ont fait un mort, Grégoire Diboulé, dans les rangs des « dissidents » lors de ce congrès. Ni John Fru Ndi a été mis en examen « complicité d’assassinat, blessures simples et blessures légères » avec une vingtaine d'autres dirigeants du parti en août 2006 suite à ce décès.

A cela s’ajoute les défections. L’une des plus emblématiques est celle de Sani Alhadji en 2010. Celui-ci avait déjà défrayé la chronique en 2002 en démissionnant une première fois et en dénonçant toutes les «dérapages» du président national du Sdf, John Fru Ndi. Au rang des accusations qu’il lançait à l’époque, Sani Alhadji relevait notamment la dérive autoritaire, la mauvaise gestion ou encore l’utilisation du parti à des fins personnelles par le Chairman.

Pour Saïdou Maïdadi, un autre cadre démissionnaire : « je ne me reconnais plus dans ce parti. Le SDF a viré de bord. En y adhérant il y a une dizaine d’années, j’avais la ferme conviction qu’il avait été créé pour lutter contre le système monolithique que nous a légué la colonisation. Aujourd’hui, je suis au regret de constater que le SDF est rentré dans le système ». Et d’enfoncer le clou : « Le parti se complaît dans sa position de parti régionaliste. Tout tourne autour du Nord-Ouest. Enfin, et c’est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase, il n’existe plus de débat démocratique au sein du SDF. Les décisions prises par le comité exécutif sont balayées d’un revers de main par un communiqué de presse signé John Fru Ndi. Le SDF a abandonné en chemin tous ses objectifs et son projet de société».

Le nouvel objectif est-il donc aujourd’hui de faire route avec le régime Biya ? Le Sdf a-t-il changé de tactique ? Peut-être, répond l’honorable Nintcheu. « Mais la stratégie est la même. L’objectif final est la conquête du pouvoir. La main tendue au dialogue politique répond à la volonté de décrisper le climat politique afin d’emmener Biya à créer les conditions d’un processus électoral transparent. Cette démarche peut être incomprise par le peuple dont la méfiance envers le régime Biya n’a d’égale que la mauvaise foi et le cynisme de ce dernier. Mais les Camerounais doivent savoir que nous restons vigilants. Le président ne se payera pas le luxe de nous rouler dans la farine. »

Demain le Sdf ? Personne pour le moment ne peut répondre à cette question. En dinant avec le «diable», il a pris le risque de se brûler les doigts. Sa survie dépendra de la manière dont le parti abordera cette période de transition qui commence pour le Cameroun, accroupi sur les starting-blocks de la présidentielle 2011.
 

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