06/06/2011 03:08:27
La guerre viendra de la terre
« Monsieur le président, vous pouvez briguer un énième mandat avec la certitude d’être réélu, si vous trouvez le courage de régler tous les litiges fonciers qui sont en train de générer dans toutes les régions du pays, des bombes sociales à retardement ; de créer de plus graves risques de guerre civile que toutes ces formes de libertés d’expression dont la répression devient l’occupation obsessionnelle de vos gouverneurs et préfets »
Le Messager
TEXTE  TAILLE
Augmenter la taille
Diminuer la taille

Au moment de commencer ce papier, j’ai eu la tentation d’interpeller le président Biya, puisque faute d’autre recours devant les injustices tous les citoyens de notre pays se sentent désormais obligés de lui ouvrir des lettres à propos de tout... pour lui dire : « Monsieur le président, vous pouvez briguer un énième mandat avec la certitude d’être réélu, si vous trouvez le courage de régler tous les litiges fonciers qui sont en train de générer dans toutes les régions du pays, des bombes sociales à retardement ; de créer de plus graves risques de guerre civile que toutes ces formes de libertés d’expression dont la répression devient l’occupation obsessionnelle de vos gouverneurs et préfets »

Pourquoi ai-je renoncé à cette tentation ? Parce que, en démocratie tout au moins, les actes relevant du mandat d’un chef d’Etat ne peuvent pas, voire ne doivent pas être la contrepartie du bulletin de vote, même quand les Achidi Achu pensent, et viennent encore de répéter dans sa retraite, que « politic na njangui » S’il en était ainsi, M. Biya ne devrait plus rien à la majorité des Camerounais qui ne votent plus pour lui depuis 1992, alors qu’il devrait tout aux sous-préfets, aux préfets, gouverneurs et magistrats qui le font sans pouvoir le défaire..

 Il se trouve que faire de la politique, c’est gérer le bien commun. C’est pourquoi une fois proclamé élu (fût-ce par la minorité), on devient « le président de tous les Camerounais ». Et le président de tous les Camerounais est investi d’un mandat de service public consistant à prendre opportunément toutes les décisions justes et nécessaires à la promotion du bien-être et de la sécurité des populations dont il est rendu responsable par ledit mandat.. Surtout de cette partie de la population écrasée par les injustices, les inégalités et l’extrême pauvreté. Si la gouvernance de M. Biya n’avait pas cela en objectif, la conclusion à en tirer serait que le Cameroun n’est pas gouverné.

Et de fait, certaines situations cruelles ou inhumaines que subissent aujourd’hui de trop nombreux citoyens camerounais, suggèrent que le pays est paradoxalement tyrannisé par une sorte de joyeuse anarchie qui, dans son déploiement, ressemble à un coup d’Etat permanent, organisé par une nébuleuse politico-affairiste où commis de l’Etat, cadres du parti gouvernant et hommes d’affaires véreux s’entendraient pour faire échec aux discours et instructions de M. Biya. Un peu comme si leur objectif était, depuis 1985, de lui donner à la fois une image de chef incompétent, et un rôle d’otage-bouclier aux pouvoirs institutionnels domestiqués par des intérêts privés et mafieux.

Certes, pour régler le problème foncier au Cameroun actuellement, il faut une réforme de la loi domaniale faisant de l’Etat l’unique gardien de la terre, avec pour lui l’obligation de garantir le droit à la propriété ou à la copropriété à chaque citoyen dont la nationalité est attestée par le droit du sang ou du sol. En attendant, rien à ce jour, si ce n’est la permissivité, la cupidité, la corruption et/ou l’impunité, n’autorise personne à broyer les maisons des milliers de citoyens avec des engins, à détruire leurs biens, à briser leurs ménages, à déscolariser leurs enfants sous prétexte de quelque « utilité publique » que ce soit. Car le principe de déguerpissement ou d’éviction pour cause d’utilité publique comporte des normes et mesures d’accompagnement prévues pour protéger les droits sociaux des déguerpis, notamment les droits au logement et à la sécurité des personnes et biens.

A cet égard, la tragédie qui se poursuit dans la ville de Douala, et qui a atteint son paroxysme depuis 2010, n’est pas loin d’attester que c’est la mafia qui gouverne notre pays. Entre autres, on ne comprend pas pourquoi la Magzi , à Bonabéri comme à Diboum, s’obstine à vouloir évincer par la force des centaines de familles, soi-disant pour procéder à des extensions au centre de la ville, au lieu de se retirer dans la périphérie inoccupée de l’agglomération. Et si cela était d’une nécessité absolue, pourquoi sommer aujourd’hui de partir les occupants d’un ancien marécage qu’ils ont viabilisé et habité depuis 1973 (43 ans d’occupation), soit 5 ans avant l’arrivée de la Magzi , sans recasement ni indemnisation ? Et pourtant, lorsqu’ils ont été sommés de partir pour la première fois en 1984, sans être en rien concernés par l’extension de la Magzi , ils se sont plaints au chef de l’Etat qui a réagi par écrit, en disant que si c’était nécessaire de les évincer (d’un espace dont la Magzi n’a pas de titre de propriété, il faut le dire), il fallait « le faire progressivement, avec souplesse, en les recasant et en les indemnisant ». Au nom de quoi et de qui le directeur de la Magzi serait-il plus fort que le président de la République  ?

Cette question est valable aussi pour les autorités universitaires de Douala qui avaient besoin de 132 000 hectares de terrain pour délocaliser quelques facultés à Pk17, et qui ont fait détruire 1 500 personnes sur 900 hectares, dans l’intention, dit-on dans la zone, de rétrocéder le reste à des notables autochtones. Lesquels notables autochtones les revendraient déjà à deux richissimes allogènes à plus ou moins deux milliards Fcfa. Ce ne serait pas la première fois qu’au cours de ces dernières années, des milliardaires qui ont fait fortune à la douane ou au trésor public, s’approprient par milliers d’hectares les terrains périphériques de nos villes ou les furfures sites touristiques du pays, en versant quelques centaines de millions à des notables traditionnels, et au détriment des premiers occupants spoliés.

Dans le cas de la zone Pk 14/Pk 17 où l’université de Douala n’avait pas besoin de détruire qui que ce soit dans une zone encore très inoccupée, 400 personnes sur les 1 500 déguerpies courant 2010, ont vécu à ciel ouvert avec leurs familles durant six mois, dans l’enceinte d’une école privée de la place, sans susciter la moindre compassion de ces autorités traditionnelles à qui l’université a servi d’écran, et qui pourtant auraient déjà perçu 800 et 700 millions respectivement des deux repreneurs supposés.

Le pire dans cette arnaque impitoyable, n’est pas seulement que des forces républicaines « de l’ordre »,  mais au service de la mafia, soient utilisées pour casser ceux qu’ils ont mission de protéger, ou pour continuer à traquer les victimes  résistantes en les assimilant aux émeutiers politiques. C’est aussi et surtout que l’association des victimes ait pris langue, dans notre « pays de droit », avec toutes les autorités administratives et politiques au plus haut, sans s’entendre dire quelque part en dernier ressort, qu’elles doivent revenir sur leur propriété et être dédommagées du préjudice subi, ou que l’université de Douala a besoin des 900 hectares d’espace, et ne peut le trouver ailleurs, et que par conséquent les déguerpis doivent  être indemnisés et/ou recasés.

Selon des victimes revenues pleurer sur leurs ruines, et que nous avons rencontrées à Pk 17, la présidence de la République où leur association a déposé plainte, attendrait depuis le 10 mars dernier que les autorités administratives et universitaires de Douala lui adressent un rapport explicatif circonstancié, pour éventuellement prendre une décision conséquente.

A Diboum, comme on l’a fait à Pk14-17, on  veut détruire comme un jeu, des familles dont les premiers enfants nés sur place ont entre 30-32 ans. Parmi les victimes de l’université de Douala, près de 60% sont nés sur place depuis 40 ans. Tout le patrimoine qu’elles ont bâti pour leur progéniture a été anéanti, pour certains en leur absence. De nombreux enfants ont abandonné l’école. D’autres - que nous avons rencontrés – ayant mal vécu leur traumatisme sont devenus « nanga boko ». Des foyers se sont disloqués. Mille cinq cents personnes sont ainsi passées du relatif bien-être ou de l’extrême pauvreté à la misère totale avec femmes et enfants. Il y a deux ans c’était aussi le cas à Yaoundé pour des milliers de familles.

Il est tout à fait incroyable que l’autorité politique si puissante du pays, ne se demande pas comment de simples agents de l’Etat qui se prétend de droit, en arrivent ainsi à néantiser des êtres humains sans états d’âme et de manière définitivement impunie ? Pourtant, une chose doit nous préoccuper, et cette autorité avec nous : ces milliers de gens qui n’ont plus le sentiment d’être chez eux là où ils s’installent et font leur vie, parce qu’on peut les chasser sans égard, comme des étrangers malpropres, ou comme des animaux indésirables, méditent-ils au fond de leur cœur des projets de rancœur guerrière ou de coexistence pacifique avec leurs prédateurs ?

Jean Baptiste Sipa

Publicité
Publicité

comments powered by Disqus
Publicité
Autres actualités
Plus populaires

PUBLICITE