28/06/2011 23:56:44
Présidentielle 2011: Pourquoi le Rdpc a peur...
Certains cadres agitent le spectre des menaces de désordre et déstabilisation en provenance de l’extérieur autour de la prochaine élection présidentielle alors que le parti au pouvoir fait face à ses propres incohérences.
Le Messager
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Le secrétaire général du comité central du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (Rdpc), René Emmanuel Sadi a sans doute eu la formule juste. Lors du meeting d’appel à candidature présidée le 18 juin dernier à Kribi, René Emmanuel Sadi a clamé que «qui veut la paix prépare... la paix.» Par cette expression policée, le patron de l’administration du parti tenait à lancer aux militants de cette localité un appel à la vigilance afin qu’ils soient «les gardiens, les protecteurs, les promoteurs de la paix et de la stabilité (...) Contre certains parmi les concitoyens qui veulent porter atteinte (aux) acquis du président Biya au nom de je ne sais quelle légitimité.»

Quelques jours plus tard, il récidive à Eséka dont le département, «Le Nyong et Kellé, dont l’identité prend racine dans la spécificité historique, où l’amour de la patrie n’était pas un slogan mais une réalité, doit au propre comme au figuré, barrer la route aux fauteurs de trouble et aux vendeurs d’illusions d’où qu’ils viennent.» Dans le même temps, la maire de la Commune urbaine d’arrondissement de Douala Ve, Françoise Foning, réunissait chefs religieux, chefs traditionnels et autres intellectuels autour d’un meeting dont l’essentiel des messages présentait le champion du Rdpc comme «le seul candidat susceptible d’assurer l’unité nationale du Cameroun.»

Evocations malsaines

La «Soirée républicaine» organisée le 24 juin dernier à Douala par le délégué du gouvernement auprès de la communauté urbaine de Douala, Fritz Ntonè Ntonè, avec le soutien des hommes d’affaires proches du Rdpc, empruntera également à cette surenchère adoptée par le parti au pouvoir depuis quelques mois. Pour les organisateurs de cette rencontre, son opportunité se situe dans le contexte des enjeux politiques dont la ville de Douala fait l’objet au cours de l’année 2011 avec en perspective, l’élection présidentielle. A cet effet, Fritz Ntonè Ntonè précise qu’ «en raison principalement de l’élection présidentielle, l’année 2011 est une année importante, pour ne pas dire capitale pour notre pays le Cameroun, et partant de la ville de Douala.» Une métropole qui selon la même source «a toujours tenu une place singulière dans l’activité du pays. Du fait de sa localisation géographique et de son histoire qui en font l’interface privilégiée des relations avec l’extérieur et entre les populations du Cameroun.»

En clair, la grand-messe organisée dans la capitale économique avait pour objectif d’attirer l’attention de ses composantes sociales sur l’imminence des troubles qui, selon les cadres politiques et administratifs  proches du Rdpc, pourraient survenir avant ou après la prochaine élection présidentielle. Des troubles qui, croient savoir ces personnalités, sont l’initiative de certains acteurs sociaux «qui exploitent de manière insidieuse les tentations qui naissent de la pauvreté des populations.» C’est dans cette optique que la «séance d’exorcisme» (comme nous le révélions dans notre édition du 27 juin dernier) a été retransmise sur près d’une demi-douzaine de télévisions nationales. Question de faire passer le message aux autres populations du pays... Rien n’étant gratuit en politique, qu’est-ce qui peut bien cacher cette grande débauche d’énergie et de moyens financiers pour louer la paix qu’objectivement rien ne menace ?

Contentieux politiques

Ces appels récurrents à la paix interviennent au moment où le gouvernement, par le biais d’une intense campagne médiatique internationale (récents séjours d’une quinzaine de journalistes français dans le cadre de la fête nationale du 20 mai et d’une équipe de la chaîne de télévision Africa 24), essaye de rassurer sur l’évolution de la situation politique au Cameroun. Une situation qui, selon le gouvernement, «a conduit dans une volonté d’apaisement politique, à mettre en place un organe autonome de gestion du processus électoral.» Elections Cameroon, selon les cadres gouvernementaux, serait alors un modèle de régularité, d’impartialité, d’objectivité et de sincérité pour la gestion et la conduite du processus électoral. Ces affirmations ne résistent pourtant pas à l’épreuve de la réalité. Outre les acteurs nationaux et la communauté internationale, des sources proches du pouvoir portent de sévères réserves sur la capacité de cet organe à conduire le processus en toute indépendance. Qu’est-ce qui peut donc expliquer cette logorrhée autour de la paix en ce moment précis et que cachent les accusations à peine voilées du Rdpc ?

Le discours ciblé des commis de ses mandataires intervient dans un contexte préélectoral précis marqué par un certain nombre de revendications politiques. Il y a d’abord ce contentieux né du non respect de l’accord issu de la tripartite de 1991 passé par le candidat national du Rdpc, accord dans lequel l’actuel chef de l’Etat formulait officiellement le vœu de ne pas briguer un autre mandat au terme éventuellement de ses deux septennats dont l’échéance court jusqu’à la prochaine présidentielle. Cet engagement est aujourd’hui ignoré par l’homme du Renouveau, qui n’a pas hésité à amender la constitution pour faire sauter le verrou de limitation à deux, du nombre de mandats présidentiels. Les promesses politiques n’engageant que ceux qui y croient, ses adversaires politiques, qui se recrutent même dans son propre camp, crient aujourd’hui à la trahison et entendent mobiliser non seulement l’opinion publique nationale, mais aussi  prendre les partenaires traditionnels du Cameroun à témoin sur ce qui apparaît comme une escroquerie politique et une volonté de Paul Biya de se maintenir au pouvoir.

La vérité en face

Pour expliquer le discours alarmant du Rdpc, on peut également évoquer ces pressions venues de l’extérieur, notamment des partenaires au développement sur le locataire d’Etoudi qui ne semble résolument pas disposé à organiser un match équitable à défaut de passer la main. Le dernier plaidoyer dans ce sens a été fait lundi dernier par un envoyé d’Obama, lors d’une audience au palais de l’Unité de Johnnie Carson (photo), sous-secrétaire d’Etat américain à son hôte. Une relance qui arrive, entre autres, après celle de l’Union européenne qui plaidait en son temps pour l’organisation d’élections transparentes, justes et équitables.

Par ailleurs, des sources informées croient savoir que le divorce est presque consommé entre le chef de file du Rdpc et ses principaux mentors politiques. Selon cette thèse, le chef de l’Etat français et l’essentiel de la classe politique hexagonale verraient d’un mauvais œil la réélection de Paul Biya après 29 ans d’exercice du pouvoir à la magistrature suprême.

Ce qui expliquerait sans doute que Biya soit alors boudé. Lors de sa tournée africaine prévue du 13 au 17 juillet, le Premier ministre de France, François Fillon, se rendra en Côte d’Ivoire, au Ghana et au Gabon alors que le ministre des Affaires étrangères, Alain Juppé, pourtant réputé proche du régime camerounais, ira lui, au Nigeria voisin, en RD Congo et au Sud-Soudan (du 6 au 9 juillet 2011). Comme lot de consolation, Paul Biya se contentera de Henri de Raincourt, ministre de la Coopération attendu en principe ce mercredi, selon les informations rapportées par Jeune afrique. Et encore, « cette visite devait être assez éloignée de la présidentielle d’octobre pour ne pas apparaître comme un soutien à Biya », explique une source interne au ministère de la Coopération à notre confrère.

Tout est dit pour ceux qui en doutaient encore! Les propos du politologue Albert Bourgi, proche des cercles de décision français pour l’Afrique le laissaient déjà entendre du reste. Selon cet enseignant de l’Université de Reims, «Si Biya croit pouvoir rouler le peuple camerounais, cette fois-ci, il se trompe énormément.» Propos lourds de sens ?

N’empêche, la fébrilité actuelle dans les rangs du Rdpc peut aussi provenir de l’incapacité du parti à présenter... un bilan. Tout simplement ! Où sont passées les grandes ambitions présidentielles ? Et si, en panne d’arguments, le Rdpc voulait simplement jouer sur la corde sensible de la paix et utiliser la rhétorique de la déstabilisation comme cache-sexe de ses échecs ? « Ce discours sur la paix peut être une forme de diversion, dans la mesure où les cadres politiques du Rdpc eux-mêmes s’aperçoivent que le bilan de leur parti est peu avantageux, admet le Dr Eric Mathias Owona Nguini. Mais il peut également s’agir d’une stratégie pour anticiper sur une situation périlleuse, notamment faire face à une conjoncture internationale difficile où il apparaît de plus en plus clairement que les partenaires internationaux sont de moins en moins favorables au régime actuel », conclut le politologue.

Focal. Paix : et si le danger provenait du Rdpc lui-même ?

Dans la mouvance de fébrilité actuelle que présente le Rdpc à la veille de la prochaine élection présidentielle, un autre danger couve qui menace la... paix. Sous le couvert de la mobilisation, des appels à candidature et des motions de soutien initiées par les cadres politiques du parti au pouvoir, il n’échappe pas aux observateurs que dans cette ambiance qui semble dictée par l’exigence d’une transition tant à la tête de l’Etat qu’au sein des instances même du parti des flammes, les hostilités sont ouvertes tant au sommet que dans les sphères inférieures du Rdpc. L’absence du secrétaire général de la présidence de la République , Laurent Esso, ainsi que celle du secrétaire général du comité central du Rdpc, René Sadi au meeting organisé le 18 juin dernier à Douala donne la portée de cette lutte de positionnement qui connaît une intensification certaine dans le chef-lieu de la région du Littoral. Une ville où deux factions du parti au pouvoir s’affrontent sous le couvert des cadres du Rdpc.

Le spectre des troubles que certains pontes du Rdpc annoncent imminents peut être l’illustration non seulement de l’échec du projet de société proposé par le Renouveau, mais aussi de la crispation et de la cristallisation des positions au lendemain de la modification au forceps de la constitution avec pour objectif de réélire le candidat naturel du Rdpc à la tête de l’Etat. Toute chose qui pourrait contrarier des ambitions au sein du parti au pouvoir...

Frédéric BOUNGOU/Joseph OLINGA

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