01/07/2011 07:16:19
La vie secrète des cols blancs
Est-ce que dans un sursaut de lucidité républicaine, le chef manifesterait des velléités de sortie de sa cage pour s’émanciper de ses gardes-chiourmes ? On ferait tout pour l’en empêcher ou le trucider...
Le Messager
TEXTE  TAILLE
Augmenter la taille
Diminuer la taille

Alors que ses sujets sont déjà au travail depuis l’aube, grattant les incertitudes de la vie qui passe pour en extraire quelques graines de subsistance, le chef sort de ses appartements privés vers 10 heures, les yeux encore remplis d’une nuit de rêves de grandeur. Avant le début d’une journée policée, qui s’inscrit dans la trame d’un pouvoir qu’il souhaite éternel, il prend la température de la journée en humant le parfum de son ultime pet nocturne.

Satisfait des remugles d’un estomac royal gavé de fins mets, exhalaisons qui ne sauraient être désagréables pour l’odorat servile de son entourage, il jette un coup d’œil furtif à son plus proche collaborateur pour le premier rapport de la journée. Dans les yeux du groom le chef lira toujours la joie du serviteur fier d’être de le servir, qui voue au chef une fidélité qu’il croit à toute épreuve.

Le technocrate, frais émoulu de l’école d’administration locale, est chargé entre autres de lui donner la quintessence des rumeurs de la cité. Il sait que de ces rapports quotidiens, dépend sa future carrière, qui a commencé comme garçon à tout faire et qui peut finir par faiseur de roi et, pourquoi pas, roi à la place du roi. En politique comme dans la vie, il suffit de faire un bon plan de carrière, de savoir glisser des peaux de bananes sous les pas de ses collègues, de fabriquer pour le chef des adversaires vrais ou supposés qui lui sont livrés clefs en main, prêts à être écrasés, dissous dans du liquide et bu sans ménagement. Le col blanc n’aime pas aussi les probables cols blancs. Quand le chef  jette son regard sur des futures recrues, on monte sur eux un dossier négatif où leur incompétence est mise en exergue.

La préoccupation première du chef est de savoir si le peuple est content, s’il s’amuse comme il le souhaite, si les brasseries tournent à plein régime, si les innombrables rues de la joie se multiplient. Le chef veut savoir si l’équipe locale est bien placée pour remporter le tournoi continental et si les motions de soutien lui parviennent sans discontinuer.

Par contre, le col blanc « vend » donc ces bonnes nouvelles avec des superlatifs inépuisables sur l’indéfectible attachement du peuple à la personne du chef et aux institutions qu’il incarne si heureusement. Dans le parti unique comme dans la démocratie apaisée, les automatismes langagiers se portent bien. La Pravda locale est chargée de relayer ce que le collaborateur du chef lui dit.

Le chef n’aime entendre que de bonnes nouvelles. Le peuple crie famine ? Ses conseillers lui disent que les jeunes sont manipulés par des apprentis sorciers. Les villes sont à feu et à sang ? « Ne vous inquiétez pas majesté. Quand la capitale respire, le pays vit ». Ses sujets veulent l’alternance au pouvoir ? Les cols blancs, inquiets pour leur avenir et la fin des prébendes, lui concoctent vite fait bien fait, une révision constitutionnelle qui fait sauter le verrou de la limitation des mandats.

De leurs cerveaux machiavéliques sort un projet « révolutionnaire » ou le chef peut être élu à 25 pour cent avec un ticket qui comprend son fils comme vice-président. Un chef Baoulé est-il mort au pouvoir en laissant le chaos derrière lui ? Les cols blancs du village voisin conseillent à leur chef de mettre son fils sur la rampe de succession...démocratique. Y a t-il pléthore d’accidents mortels sur la route ? Au lieu d’attaquer le mal par la racine, on supprime les voyages de nuit. Un chef est-il déclaré politiquement incorrect ? On largue des bombes mortelles sur sa famille. . . 

Il faut reconnaître que la dictature rend intelligent.

Les cols blancs sont chargés de veiller à la perpétuation du pouvoir du chef. De Paris à Washington, de Yaoundé à Dakar, ils gouvernent le monde et le font à la démesure du chef. Enfermé dans une tour d’ivoire, prisonnier de ses démons, le chef ne voit pas que ses collaborateurs sont en fait des geôliers qui influent sur son esprit. « Les hommes sont des bêtes ... les princes sont des bêtes qui ne sont pas attachées », disait Montesquieu

Les cols blancs veulent-ils se payer des vacances tous frais payés ? Ils  proposent au chef une virée de grands ducs à Monaco. La campagne électorale est-elle lancée ? La réception d’une poignée de troubadours dans la résidence privée du chef devient un événement national, avec, cerise sur le gâteau, la danse du ventre de la reine pour attendrir le petit peuple.

Le chef n’est pas obligé de penser. Il est au cœur d’un système composé de cols blancs qui pense pour lui. Ils lui font décider par exemple le recrutement de 25 000 fonctionnaires en lieux et places de la promotion de l’agriculture ; Ils lui font signer des textes de lois qui contredisent d’autres textes de lois ; ils empêchent la publication de textes d’application des lois votées par la représentation nationale et promulguées etc.

Les décisions de justice ne sont pas appliquées ? Les autorisations de manifestations politiques sont bafouées ? La consommation des fonds alloués par les bailleurs de fonds pour la construction des routes n’est pas satisfaisante ? Tant pis pour les pénalités y afférentes. Tant que les cols blancs ne trouvent pas leur intérêt, la route peut toujours attendre.

Comme ils ne sont pas des élus, ils n’ont de compte à rendre qu’au chef suprême détenteur du décret.  Et que veut le chef suprême ? Se maintenir au pouvoir au-delà même des exigences biologiques. Et que veulent les cols blancs ? Conserver leurs privilèges au-delà de toute logique démocratique. Les intérêts sont donc convergents… entre prisonnier de luxe et geôliers dorés.

Est-ce que dans un sursaut de lucidité républicaine, le chef manifesterait des velléités de sortie de sa cage pour s’émanciper de ses gardes-chiourmes ? On ferait tout pour l’en empêcher ou le trucider...

Il y avait ainsi un chef qui voulut quitter les choses avant que les choses ne le quittent. Il réunit ses proches collaborateurs pour leur en faire part. Malgré le fait inédit que le chef laissait son fauteuil à un de ces cols blancs qui lui avait passé de la brosse à reluire durant 25 ans, cette décision provoqua une giclée lacrymale derrière les lambris du palais : « Ne pars pas, papa, tu nous laisse avec qui ? Que deviendra le village sans toi ? Si tu veux, va te reposer et reviens-nous. » L’hypocrisie était à son comble. Mais quelques mois plus tard après son départ, il est devenu l’homme à abattre. Par ceux-là mêmes qui pleuraient devant lui.

Comme disait le général de Gaule, l’histoire, c’est des histoires...

Bon vendredi et à vendredi

Edking

Publicité

comments powered by Disqus
Publicité
Autres actualités
Plus populaires

PUBLICITE