05/07/2011 00:50:14
Dialogue politique: La double trahison de Paul Biya
Le président Biya s’apprête à commettre une grosse faute, peut-être la plus grosse et la plus grossière de sa carrière présidentielle qui en compte quand même beaucoup.
Le Messager
TEXTE  TAILLE
Augmenter la taille
Diminuer la taille

Le président Biya s’apprête à commettre une grosse faute, peut-être la plus grosse et la plus grossière de sa carrière présidentielle qui en compte quand même beaucoup. Il devait partir au terme de son mandat actuel, après plus de quarante ans de vie publique dont 27 au sommet de l’Etat. Au terme de la fameuse Tripartite, après avoir exercé deux mandats consécutifs de sept ans chacun, il doit constitutionnellement tirer sa révérence pour permettre aux Camerounais d’aborder une nouvelle ère du destin national. Mais comme dit l’adage, ‘partir, c’est mourir un peu’.  Va-t-il en toute sagesse et en toute démocratie accepter  sa mort politique ? Rien n’est moins sûr.

A cause de cette incertitude qui plane sur le pays, les universitaires sont descendus dans l’arène pour des séances d’escrimes juridiques. Il y a des « pour » et des « contre » sur le débat sur l’éligibilité du président du Rdpc que des motions de soutien  hypocrites poussent à la faute, avec sa placide complicité.

Mais l’histoire est là, implacable de vérité, sur le coup d’Etat permanent que subit le Cameroun depuis la conférence Tripartite qui s’est tenue du 30 octobre au 13 novembre 1991. Elle  a été le socle consensuel sur lequel s’est appuyée la Constitution de 1996, qui limitait les mandats présidentiels à deux avant d’être copieusement violée en 2008.

La tripartite qui, rappelons-le,  a réuni 500 personnalités représentatives de tout le pays,  était dirigée par Sadou Hayatou, ancien Premier ministre, alors que Nicole Claire Ndoko représentait la société civile et Louis Tobie Mbida, les partis politiques légalisés. Entre autres, deux options constitutionnelles majeures issues d’un consensus national ont été dégagées lors de cette tripartite : la limitation du mandat présidentiel à sept ans renouvelables une seule fois et le renforcement de l’immutabilité de la Constitution.

Mais en totale violation de ces dispositions, l’Etat Rdpc a  modifié la durée du mandat présidentiel, le faisant passer de 5 à 7 ans. Fait plus grave, le gouvernement a manipulé  la Constitution en 2008, et fait sauter le verrou de la limitation à 2 du nombre de mandats présidentiels, contrairement au principe de l’immutabilité de la Constitution énoncé dans la Déclaration de la Tripartite.

Le président Biya a donc trahi tout un peuple. Son peuple. Il s’agit même d’une double trahison. D’abord parce qu’il a mis à mal  les accords consensuels de la Tripartite en repoussant le quinquennat au profit du septennat.  Ensuite, alors qu’était attendu un grand débat sur la Constitution qui aurait dû suivre la Tripartite ,  la Constitution manipulée de 1996 naîtra plutôt d’un large débat en comité restreint.

En outre,  en décidant de faire sauter le verrou de la limitation des mandats présidentiels, il aurait dû poser la question au peuple par référandum. Il a préféré la représentation nationale que l’on sait majoritairement acquise à sa cause, ainsi que le souligne un acteur important de cette époque historique.  Avec les mots qui lui sont propres, selon Célestin Bedzigui, «  c’est la Déclaration constitutionnelle de la Tripartite qui  a engendré la Constitution de 1996. Il est d’ailleurs utile de souligner que l’instinct de tricherie commandant, la version promulguée  par Paul Biya était différente de la version votée a l’Assemblée nationale, ce qui est une forfaiture extrême. »

Voici donc la double trahison du président, qui devrait le dissuader en toute logique de se lancer dans une nouvelle aventure présidentielle. Mais comme se demande Jean Baptiste Sipa dans son éditorial de lundi, 4 juillet 2011, les conditions de l’après-Biya ont-elles été mises en place pour une transition sans casse ?

Le chantage à la paix que brandissent de plus en plus les pontes du régime pour présenter Biya comme le garant de la stabilité sociale apparaît pour le moins puérile, à moins de le maintenir au pouvoir ad vitam aeternam. Puisqu’il faudra bien un jour qu’il passe la main, constitutionnellement et moralement, peut-être est-ce le moment indiqué ?

Focal. Tripartite : un cessez-le-feu violé par le régime

1991. Le pays est au bord de l’implosion suite aux mots d’ordre de ‘’Conférence nationale souveraine maintenant’’, ‘’Biya must go’’. En juin 1991, le président Biya déclare que la « conférence nationale souveraine est sans objet » et qu'il ne discutera point avec l'opposition camerounaise tant que celle-ci ne sera pas passée devant les urnes. C’est ainsi qu’on arrive à l’organisation d’une Tripartite gouvernement, opposition et société civile.

Il faut dire que le Cameroun revenait de loin. En Afrique au début des années 90, le vent de liberté venu de l’Est s’est propagé dans plusieurs Etats. L’instauration du multipartisme devient une exigence populaire mais  le pouvoir en place se raidit face à cette demande. Des marches contre le ''multipartisme précipité'' sont organisées.

Le 26 mai 1990, la naissance du Social democratic front (Sdf), marqué par un défilé est réprimée dans le sang à Bamenda. Bilan : 6 morts et de nombreux blessés. Acculé, le pouvoir Rdpc lâche du lest. Le 19 décembre 1990, sont promulguées les « lois de la liberté », qui instaurent le multipartisme intégral au Cameroun. Les premières légalisations des partis politiques tombent le 12 février 1991 avec la reconnaissance officielle de la Démocratie intégrale du Cameroun (Dic) de feu Gustave Essaka et l'Union des populations du Cameroun (Upc) d'Augustin Kodock. Le 25 mars 1991, l 'Undp est reconnue, et suivront dans la foulée des dizaines d'autres formations politiques se réclamant toutes de l'opposition au parti au pouvoir, le Rassemblement démocratique du peuple camerounais (Rdpc).

La Coordination des partis politiques de l'opposition, sous l'impulsion de la société civile et de la rue, exige du pouvoir en place l'organisation d'une ''conférence nationale souveraine''. Mboua Massok lance la journée ''franc jeu'' qui deviendra les ''villes mortes''.

C’est la grève générale. Les villes sont à feu et à sang. Aux actes de vandalisme, le régime répond par une répression féroce et dure. Maniant la répression avec une timide volonté d'ouverture, Paul Biya convoque l'Assemblée nationale en session extraordinaire du 18 au 22 avril 1991 pour adopter les lois sur l'Amnistie générale réclamée par la Coordination des partis politiques de l'opposition, et le 11 octobre 1991, il appelle les partis politiques à une large concertation pour mettre fin à la violence. C'est ainsi que leaders de l’opposition et de la société civile se retrouveront au palais des Congrès de Yaoundé pour la Tripartite.

C’était hier. On connaît aujourd’hui le sort qui a été réservé au consensus issu de cette concertation. Comme l’interpelle Célestin Bedzigui, « votre trahison  a consisté à violer  le Pacte républicain scellé en novembre 1991 par la Déclaration constitutionnelle de la Tripartite qui définissait les principes, mécanismes et organes de la nouvelle ère de démocratie à l’avènement de laquelle les Camerounais avaient consenti un prix élevé en privations et en morts d’hommes pendant les ‘’ Villes mortes ».  Manifestement, ce  cessez-le-feu n’a pas été respecté par tous…


Verbatim

« Le contrat passé avec le peuple au moment de son élection (Biya ndlr) en 2004 sous les dispositions légales en vigueur pouvait donc se dire : ‘’ on te donne un second mandat, en sachant que la loi du moment dit  que c’est le dernier’’. Ni politiquement , ni juridiquement,  il ne saurait changer les conditions d’ un tel contrat en cours d’ exécution en  s’ appliquant  à lui-même la disposition nouvelle de la non- limitation du nombre de mandats, alors qu’ il est déjà pris dans les liens de l’ application de la loi antérieure sous laquelle s’ est lié le contrat. Il ne lui reste qu’à s’en prendre à ses juristes d’avoir commis la faute d’oublier  de mentionner la rétroactivité de la disposition levant la limite des mandats. Pour les patriotes que nous sommes, cet ‘’ oubli’’ indique clairement  qu’il y a un Dieu qui veille sur le Cameroun et que le temps pour lui de partir est arrivé ». Celestin Bedzigui

Edking

Publicité
Publicité

comments powered by Disqus
Publicité
Autres actualités
Plus populaires

PUBLICITE