01/08/2011 15:26:45
Le peuple camerounais face à la tentation de l'amour de l'oppression
Le silence complice de ceux qui ont l'usage de la parole, parce qu'ils ont une ouverture aux différents médias, parce qu'ils ont des tribunes d'expression, oui leur silence fait d'eux des pêcheurs au même titre que l'oppresseur qu'est le pouvoir en place
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La Conférence Episcopale Nationale du Cameroun a rendu public le 30 mai dernier une lettre pastorale en prélude à l'élection présidentielle prochaine dans notre pays. Si de prime abord cette prise de position des hommes de Dieu est à saluer, rapidement l'on déchante en découvrant au fil des lignes sa teneur. Au total 10 pages dans un format A4 divisé par 2, la pagination commence à la page 3. Les Evêques dans un premier temps rappelle la mission qui est la leur comme « pasteur du peuple de Dieu », puis sur deux pages indiquent les prises de position qui ont été les leurs depuis 1955 jusqu'en 2004 avec la lettre pastorale sur « Le droit et le Devoir de vote ». On constate donc que de 2004 à 2011 la conférence des évêques du Cameroun est restée muette face aux nombreuses dérives du pouvoir en place au Cameroun. Soit donc 7 ans qui équivalent à un septennat, celui de son excellence Paul Biya à la tête du pays. Elle est aussi restée muette face à la perte de repère dans la société camerounaise.

Face à ce silence des hommes de Dieu il nous est donné de nous interroger sur la place que les peuples de Dieu eux-mêmes accordent à l'oppression dans laquelle ils sont soumis depuis l'avènement du Renouveau au Cameroun. Il nous est donné de constater qu'au fil des ans, les camerounais ont appris à faire corps avec les différentes exactions auxquelles ils sont soumis. Ainsi les deux coupes de salaires auxquelles ils ont été contraints sont passées comme lettre à la poste.

Les différentes promesses faites par les pouvoirs publics notamment de recruter 25 000 jeunes dans un pays où le taux de chômage touche 8 diplômés sur 10, ou encore les résultats toujours attendus du dernier concours de la police, sont acceptées par tous et toutes. Comment expliquons-nous que des instituteurs recrutés depuis 4 ans n'aient pas toujours de numéro matricule et donc soient sans salaire alors qu'on leur demande de dispenser des enseignements ? Comment expliquer que le personnel infirmier recruté depuis 3 ans soit sans salaire alors qu'il doit se déployer tous les matins dans nos hôpitaux et autres institutions sanitaires de notre pays pour soigner ? Les camerounais sont donc dans l'acceptation de la condition qui est la leur, ils se résignent à leur sort. Au fil du temps, à chaque jour qui passe, ils s'adaptent à leur situation au point d'en être conditionnés. Quand vous leur en parlez, c'est un rire de circonstance qui vous accueille mais dans leur regard, vous découvrez la honte ! Oui il y a bien aussi presque 2.900 ans que Moïse décida un jour d'arracher les enfants d'Israël à l'esclavage de l'Egypte pour les conduire à la liberté de la Terre Promise. Il ne tarda pas à constater que les esclaves ne sont pas toujours reconnaissants envers ceux qui les délivrent. Ils se sont accoutumés à leur esclavage. Comme le dit Shakespeare, ils préfèrent supporter les maux qu'ils connaissent que de fuir vers d'autres qu'ils ne connaissent pas. Ils préfèrent les tourments de l'Egypte aux épreuves de l'émancipation. Le Pasteur Martin Luther King nous le rappelle dans « Combat pour la Liberté » paru en 1958. L'attitude des camerounais suscite moult interrogations ! Ils semblent vivre ainsi en marge de leur propre vie, ils semblent renoncer à accompagner leur propre destin dans sa réalisation, ils sont usés par le joug de l'oppression, qu'ils ont cessé complètement de regimber. Sinon comment comprendre la voracité avec laquelle un clan, un seul s'empare des richesses du pays ? Depuis le Premier Ministre avec sa résidence du Lac acquise dans un domaine public pour la somme de 3 millions de nos francs ? Comment expliquer que le ministre des domaines ait pris à Obili plus de 12 000 m carré de terrain dans un domaine public de l'État à raison de 1 000 franc le mètre carré ? Comment expliquer que le ministre de l'administration territoriale et de la décentralisation habite un domaine de l'État acquis pour une rondelette somme de 25 000 Fr CFA ! La liste n'est pas exhaustive mais elle montre à quel point un clan s'est emparé de toutes les richesses de notre pays. Le livre d'Isaïe pour les chrétiens et ceux et celles qui s'intéressent aux Saintes Ecritures trouve ici toute sa place. En effet, le prophète au chapitre 5, 8-9 dit :

Malheur à ceux qui ajoutent maison à maison et joignent champ à champ, au point de prendre toute la place et de rester les seuls habitants du pays. Ainsi a juré à mes oreilles Yahvé Sabaot : « Quantité de maisons seront ruinées ! Belle et superbes, elles seront inhabitées ; Dix arpents de vigne ne donneront qu'un tonnelet, Un muid de semence ne donnera qu'une mesure.


  - Isaïe 5, 8-9  

Sans faire une herméneutique de cette parole du prophète même les aveugles de notre pays font le même constat mais comme ce guitariste noir du bidonville d'Atlanta nous chantons tous : « Je suis las depuis si longtemps que je sens plus ma fatigue. » C'est cette fausse liberté que nous voyons dans le regard résigné des camerounais et qui transparait dans la lettre pastorale des Evêques du Cameroun enfermé dans les petites valeurs et plus intéressés à rouler dans les VX gracieusement offertes par les « élites » sur les « deniers publics ». Il y a comme un reniement de notre appartenance à ce Cameroun qui vit une grande angoisse, un Cameroun qui s'interroge sur la place et le rôle de l'homme dans l'univers comme nous le rappelle la Constitution Gaudium Et Spes. Le silence des Evêques du Cameroun sur les souffrances de nos peuples est en décalage avec la lumière de l'Evangile qui est une invite à répondre sans cesse et ceci d'une manière adaptée à chaque génération, aux questions éternelles des hommes sur le sens de la vie présente et future et sur leurs relations réciproques. 

Accepter passivement un système injuste, c'est en fait collaborer avec ce système


Le Cameroun n'a jamais regorgé de tant de richesses, de tant de possibilités, de tant d'ouvertures économiques, et pourtant une part considérable de sa population, je dirais l'immense majorité de sa population est encore et de plus en plus tourmentée par la faim et la misère. Oui, une grande partie de la population de notre pays ne sait ni lire ni écrire, nous n'avons pas besoin de parcourir des kilomètres pour le constater. Nous vivons dans un îlot d'asservissement social et psychique dans un monde autour de nous pourtant libre. Quand autour de nous, les pays voisins prennent un peu plus conscience chaque jour de la nécessité de l'unité, ici au Cameroun, chaque jour se construisent des murs de la haine et de la division. Ici dans le triangle national se renforcent tous les jours d'âpres dissensions politiques, sociales économiques, ethniques. Oui voila où réside le danger permanent dans notre pays avec la complicité de tous.  Le silence complice de ceux qui ont l'usage de la parole, parce qu'ils ont une ouverture aux différents médias, parce qu'ils ont des tribunes d'expression, oui leur silence fait d'eux des pêcheurs au même titre que l'oppresseur qu'est le pouvoir en place. Ce pouvoir entendons-nous bien c'est l'institution elle-même. Oui nous ne devons pas oublier que ne pas collaborer au mal est une obligation morale, au même titre que collaborer au bien.

Le peuple camerounais martyrisé, opprimé, tyrannisé par une élite vorace, ne doit point aujourd'hui laisser la conscience de son bourreau au repos. Toutes les religions de notre pays rappellent à tout homme qu'il est le « gardien de son frère ». Accepter l'oppression, le harcèlement, les viols donc sont victimes nos filles et nos garçons, la prostitution à ciel ouvert, la perte de tous les repères, l'immobilisme politique et l'arrogance de certains sécurito-bureaucrates  revient à dire au bourreau que ses actes sont moralement bon et éthiquement acceptés. Oui c'est une façon oh combien de fois ignoble d'endormir la conscience. Oui quand nous l'acceptons, nous cessons d'être le gardien de notre frère ! L'acceptation, la résignation qui semblent nous être proposées ne sont pas une solution morale même si elles paraissent dans un premier temps une solution de facilité. C'est un effet de miroir ! C'est la solution des lâches et nous devons regarder notre propre progéniture avant d'accepter l'effet du miroir sur nous. Nous ne prendrons point notre place au Cameroun, nous n'aurons point notre place dans ce monde si en tout et pour tout nous vendons notre conscience au prix d'une miche de pain.
  
La nécessité d'une prise de conscience

Face aux dérives de notre société, face au silence complice du plus grand nombre, une prise de conscience est nécessaire. Il est temps pour les uns et les autres de faire un retour sur nous-mêmes et de prendre conscience que nous avons reçu quelque chose qui nous pousse à agir. Quelque chose qui ne nous appartient pas et qui nous mobilise. Oui la vie que nous avons est un don, c'est elle qui est en premier et c'est elle qui doit structurer toute notre existence. Oui la vie n'est pas notre conquête, notre œuvre, notre réalisation, elle est un don qui nous est fait. Voila pourquoi nous devons résister face à la volonté de déstructuration de la vie programmée et exécutée dans notre pays par un clan. Allons comme un seul homme, une seule femme à la quête de la liberté ici chez nous en tenant un discours de paix parce que la violence n'a jamais apporté la paix.

Nous devons accepter de sortir de notre agonie, de notre silence complice pour nous retrouver dans cet état de grâce qui appelle à la gratitude : le simple plaisir d'être, de vivre et il n'y a point de vie dans la servitude et dans la privation de la liberté. Mettons collectivement un terme à ces valeurs triomphantes dans notre pays : Je vaux ce que je réalise, je vaux ce que je gagne, je vaux ce que je possède. Oui remplaçons les par : Je suis aimé(e) par ce que je suis. Oui c'est à cet engagement que je nous appelle parce qu'en lui réside la source d'une vraie liberté. Sortons, sortons et prenons nos droits parce que ce pays est un héritage collectif et aucun camerounais ne devrait être exclu de cet héritage. L'engagement auquel est appelé le peuple camerounais est une recherche d'une société autre. C'est engagement trace un horizon. C'est horizon c'est celui d'une espérance sur la vie, sur l'histoire, sur l'avenir. Notre engagement ne saurait donc se réduire à une action caritative, se limitant à la relation interpersonnelle, il nous faut un engagement transformateur, soucieux de prévention, de réinsertion, de changement de mentalités et plus profondément encore d'une manière de vivre ensemble dans notre pays. Voila certainement pourquoi cet engagement, je le prophétise en deux versants.

Un versant critique : l'éveil de la conscience pour une réelle protestation. Nous devons nous engager à protester, à dénoncer les structures oppressives de notre pays, de la violence faite aux corps et aux esprits. C'est cet état qui va nous conduire à refuser toutes les fatalités. Le refus de cette passivité résignée, qui renforce le sentiment de notre impuissance. Voici donc venu le temps du courage de se dresser contre l'inacceptable.

Il nous fait faire surgir le versant de la capacité d'imaginer un autre possible. Ceci demande une dose d'audace. Oui nous devons nous vêtir du manteau de la créativité qui suscite des initiatives et des actions concrètes.
Cette vision du monde, sachons-le, n'est pas seulement celle du monde présent, c'est en réalité celle d'un monde dont nous devons nous faire des héritiers, parce qu'il nous précède, et qu'à notre tour nous transmettrons à nos descendants. Voila donc l'avènement d'une conception du Cameroun qui dépasse infiniment notre génération. Chers compatriotes voici que s'ouvre enfin pour nous tout le domaine de notre propre responsabilité, celle-ci est politique, économique, sociale, écologique, environnementale. Je vous invite à chercher au quotidien malgré nos moyens limités, oui cherchons sans cesse des brèches, des fissures par où introduire un peu de justice, un peu de liberté, un peu d'humanité dans notre pays. Car effectivement dans ce Cameroun difficile à déchiffrer pour beaucoup, il y a toujours des fissures, des brèches parfois minimes. Rien n'est jamais totalement emmuré voire bloqué. L'action est patiente comme disait très souvent Paul Ricœur, elle compte avec l'obstacle, mais elle compte aussi avec la brèche… Je vois cette brèche à la fois espoir et projet ; car contrairement à la devise, il faut espérer pour entreprendre.

Vincent-Sosthène FOUDA Ph.D
www.generationcameroun2011.com

Vincent-Sosthène FOUDA

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