02/08/2011 04:04:17
L'opposition camerounaise est elle si mal partie?
«Le système est vissé», dit-on au pays, et avec raison. Que reste-il donc de cette exclusion totale de l’opposition au Cameroun ?...
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Pour ceux d’entre nous qui avons étudié stratégie et tactique à l’université et l’enseignons d’ailleurs à nos étudiants, la guerre froide – oh pardon, la campagne froide – que Paul Biya a décidé de mener à l’opposition camerounaise et donc aux Camerounais ces derniers mois est des plus intéressantes à observer. Vraiment. Un véritable régal politique, car au fond, chacun de nous n’est-il pas surpris qu’à deux mois des élections présidentielles qui ont lieu le 9 octobre, les partis politiques du Cameroun à la visibilité la plus assurée – RDPC, SDF, UNDP, UPC – n’aient pas encore tenu leur congrès, et surtout n’aient pas encore désigné leur candidat à la présidentielle ?

Chacun n’est-il pas surpris que le RDPC dont Biya, le ‘candidat naturel’ qui selon Fame Ndongo est à 100% sur de gagner cette élection-ci à 1000/% parce que l’opposition ‘n’a aucun programme sinon Biya must go !’, ne se soit pas encore déclaré candidat ? Qu’est-ce qui se passe donc au Cameroun ? Rien ! Pourquoi donc le retard ? ‘Weeeke’, dirait-on, quand on est un partisan du RDPC : ‘l’opposition n’a qu’à faire campagne comme nous !’

Comment contredire ce subterfuge qui veut que Biya soit de facto, donc ‘naturellement réélu’ président du Cameroun parce qu’il n’y a plus d’opposition ! Et surtout qui accuse l’opposition camerounaise – sinon d’ailleurs le peuple camerounais – de récolter les fruits de sa propre imbécillité, car nous disent les stratèges du RDPC : ‘l’opposition ne peut pas s’entendre sur une candidature unique.’ ‘Elle s’en va contre le candidat au pouvoir en rangs dispersés.’ ‘Elle est mal organisée.’ ‘Elle n’a pas de chance contre la machine du RDPC qui a tout l’argent du monde’, et patati, et patata.

Non, j’oublie la meilleure : ‘l’opposition ne nous fait plus rêver !’, disent les stratèges du RDPC qui distillent leur fiel dans les propos des jeunes qui se laissent prendre. Ah, si seulement elle avait un programme qui nous fasse rêver ! D’où ma question : l’opposition camerounaise est-elle donc si mal partie ? Pour y répondre, il faut d’abord voir ce qui rend l’opposition héroïque dans notre pays.

   1. L’organisation administrative camerounaise rend impossible la fabrication de leaders à partir des structures de l’Etat. Ainsi l’ENAM forme des administrateurs chevronnés, dont tous les gouverneurs de nos provinces, y compris les plus peuplées comme le Littoral, l’Ouest, etc., mais tous sont nommés. De même les préfets et sous-préfets, qui eux aussi sont nommés par ‘le chef de l’Etat.’ La conséquence de cette fumisterie est qu’ils sont la longue main du parti au pouvoir, comme l’on a vu à Bafoussam où c’est le gouverneur de l’Ouest qui organisa le meeting du RDPC. Parce qu’ils sont donc ceux qui envoient la police, sinon le Bir tabasser – non, tuer - les citoyens camerounais, ils sont toujours détestés par la population camerounaise, comme on a vu tout récemment dans le Littoral. Au Cameroun il serait impossible d’avoir dans l’opposition une candidate comme Segolène Royal, présidente élue – gouverneure donc, on dirait en traduction bien de chez nous - de la région de Poitou-Charente. Il a ainsi été impossible – pas par sa faute, non – pour Fru Ndi de devenir gouverneur du Nord-Ouest, or partout sur la terre le gouvernât est la maison d’attente des présidentiables.

2. L’administrateur camerounais a voulu que le poste le plus élevé pour lequel on soit élu chez nous soit totalement subalterne –  à part celui de président de la république. Ainsi les maires des grandes agglomérations (Douala, Yaoundé), c’est-à-dire qui ont une population de plus d’un million d’habitants, sont tous des ‘délégués du gouvernement’, et donc nommés par le ‘chef de l’Etat’. La conséquence de cette charade se voit sans doute avec Tsimi Evouna qui n’a pas de scrupules à tabasser la population d’une ville qu’il traite avec mépris – lui qui ne doit aucun compte à celle-ci. Plus important cependant est que les opposants comme Ndam Njoya – au cursus international – en sont réduits à devenir maires de leur ville natale, et ainsi sont transformés en leaders tribaux. Sinon ils sont députés de circonscriptions : Ekindi. En résumé, un Jacques Chirac – le katika de Paris -, à qui la mairie de Paris avait donné un strapontin d’importance lorsqu’il était encore opposant, est tout simplement impossible chez nous.

3. La cohabitation – rappelons-nous Abdoulaye Wade quand il était encore opposant – est une voie qui permet à l’opposition de s’imposer, or les grandes ambitions sont si radioactives que tout rapprochement d’elles est suicidaire comme se rend compte sans doute Bouba Maigari de l’UNDP, son silence sur le meurtre de jeunes camerounais en 2008 étant tout simplement inexcusable. Voilà, au bout de cette autre porte close se trouve l’impossibilité pour l’opposition de notre pays de fabriquer un François Mitterand qui comme on sait s’était composé un profil présidentiel par la routine de son travail dans le gouvernement avant de devenir le seul opposant – ou alors ‘candidat de la gauche’ comme ils disent là-bas – qui en France de 1958 à 2011, ait jamais pris le pouvoir sur la base de la Constitution de la Ve Republique qui de 1960 à aujourd’hui a servi de modèle à la nôtre.

4. ‘Le système est vissé’, dit-on au pays, et avec raison. Que reste-il donc de cette exclusion totale de l’opposition au Cameroun ? Oui, il reste l’extérieur, la diaspora, et ici, la loi ‘qui donne le droit de vote aux camerounais de la diaspora’, a tactiquement oublié de leur donner le droit d’être éligibles ! Comme quoi, ce ‘système est si vissé’ qu’il ne s’est même pas donné une soupape de sécurité. Car alors le destin de l’opposant camerounais devient celui de ‘flottant’, sans boulot fixe quand il refuse d’accepter celui de subalterne – John Fru Ndi, de quoi vit-il au juste ? – ou alors ‘affamé’ quand ses choix idéologiques le mettent au dehors de toute coalition possible – Anicet Ekane. C’est à peine s’il ne sombre pas dans des tractations tribales, Tobie Mbida, mais ô comment le lui reprocher quand le système n’a pas d’air ? Mais surtout, tragédie, cette opposition est livrée à la première triangulation de Biya, car ‘elle a faim’, ou mieux – en réalité elle a été affamée !

Assis au centre d’un système aussi vissé, pour son ultime combat, Biya a décidé aux moyens de ses soldats – par des interdictions de meetings, de présentation de programme, des kidnappings, des mise en résidence des leaders de l’opposition récalcitrants – de montrer au monde entier que l’opposition camerounaise n’existe pas. Il veut sortir de Mvomeka’a où il se cache depuis février 2011, et se présenter comme le président et l’opposant à la fois au ‘peuple’ émerveillé qui nous dit-on n’a cessé de l’appeler et a d’ailleurs publié des tomes soporifiques à la SOPECAM à cet effet ! ‘Biya ne peut pas perdre’, lit-on ici. ‘L’opposition n’existe plus au Cameroun’, lit-on là. ‘La seule chance de l’opposition s’est de repousser l’élection’, nous dit aujourd’hui le RDPC, et le Manidem son allié et le récidiviste PDC de Tobie Mbida le reprennent en chœur, ‘car alors elle aurait le temps de vraiment se préparer à battre Biya.’

Quoi ? Nous qui croyions que celle-ci était finie ! Nous qui la croyions anéantie ! Kah Walla nous disait l’autre jour qu’être politicien de l’opposition au Cameroun c’est vivre dangereusement. Et pour cause, oui : Biya que ses crimes de 2008 ont condamné, dans son ultime bataille qui aura lieu ce 9 octobre 2011, dans son ultime hourrah !, y va pour l’extermination radicale de l’opposition – pour l’anéantissement de celle-ci. Il sait que sinon il n’a aucune chance ! Etre opposant aujourd’hui c’est être un résistant. Que Biya sache donc ceci, oui, qu’il sache ceci : l’histoire ne ment jamais. Il en est des campagnes froides comme des guerres qui les inspirent : l’Empire qui veut tout dominer est toujours défait ! La cause de sa défaite est simple : hybris. Lui qui a fait du grec à l’école le comprendra. Je l’espère.


Patrice Nganang
Ecrivain

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