03/08/2011 04:59:54
Elecam: Des autorités catholiques témoins d'une victoire annoncée de Biya
Le pouvoir camerounais actuel a une double stratégie : mobiliser le plus largement possible les militants autour d’un retentissant appel du peuple au Président Paul Biya et garantir une élection transparente dont les témoins soient au-dessus de tout soupçon. Cette double stratégie est en train de réussir.
Le Messager
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Depuis que l’évêque de Bafoussam, Mgr Dieudonné Watio et son homologue de Kribi, Mgr Joseph Befe, ainsi que l’ancien Coordianteur du Service National Justice et Paix de la Conférence Episcopale Nationale du Cameroun (SNJP/CENC), Prof. Pierre Titi Nwel, ont fait leur entrée dans les structures destinées à organiser et à suivre le processus électoral dans notre pays, l’une des questions qui taraudent les esprits est aujourd’hui celle de savoir si ces personnalités de l’Eglise Catholique ont eu ou non raison d’accepter leur nomination dans ces instances. On cherche à comprendre quelle sont leurs motivations profondes et quel sens il convient de donner à leur engagement dans une dynamique dont il n’est pas sûr qu’elle soit d’une limpidité crédible dans le marigot boueux qu’est le monde politique aux yeux du grand public.

Des interprétations qui font fausse route

Quand on écoute attentivement les interprétations qui sont données dans le débat public ou dans les conversations privées concernant cette situation qui donne à réfléchir à toutes les communautés de foi au Cameroun, on est étonné par la diversité des opinions et la difficulté de se faire une idée juste de ce qui est vraiment en jeu.

Les interprétations les plus superficielles, et sans doute les plus futiles, sont celles qui font appel à l’appât du gain dans une société de corruption dont les effets pathologiques gangrènent même les milieux ecclésiastiques au plus haut de leur échelle. On semble insinuer que les deux évêques et l’ancien Coordinateur du SNJ/CENC (aujourd’hui Médiateur Social) ont cédé, comme certains Leaders Religieux avant eux, aux sirènes de l’argent de l’Etat. Ils n’auraient donc pas vu qu’en agissant ainsi, ils fragilisent toute l’Eglise de Dieu et sèment dans les consciences faibles un sentiment de désespérance face à la possibilité de changer vraiment le Cameroun dans ses structures profondes de corruption.

Une telle interprétation ne résiste pas à l’analyse. Elle ne tient compte ni de la personnalité des hauts dignitaires dont on parle, ni de leur itinéraire intellectuel et humain, ni de leur engagement dans la lutte pour la transformation positive et profonde du Cameroun depuis de longues années. Si l’enjeu de leur entrée dans les instances officielles de la gestion et du contrôle des élections était l’argent, il y a des postes plus prestigieux et plus juteux à long terme auxquels ils auraient pu prétendre. On ne vend pas son âme pour si peu quand on est engagé aux plus hautes échelles de l’Eglise et qu’on peut la vendre beaucoup plus cher en montant les enchères d’une trahison publique qu’on aurait du mal à justifier non seulement auprès du peuple de Dieu dans l’Eglise, mais auprès du peuple camerounais tout court.

En plus, le gouvernement lui-même, s’il voulait jouer le jeu de la corruption à la camerounaise, ne gagnerait rien à décrédibiliser dans les communautés de foi, ceux qu’il coopte pour superviser le processus électoral. Les services de propagande de l’Etat devraient être crédités d’une certaine intelligence qui les empêcherait de salir les Evêques dont ils ont besoin. Ce qui les intéresse, c’est la crédibilité même de l’Eglise Catholique et non la trahison d’une certaine élite qui perdrait son honneur en entrant dans la jungle de la politique politicienne.

Une deuxième interprétation qui ne me semble pas convaincante est celle qui veut positiver à peu de frais l’entrée des prélats dans les instances de coordination et de supervision de l’Etat en parlant du devoir qu’a tout citoyen d’exercer ses responsabilités politiques en tant que citoyen et de servir son pays en âme et conscience, lorsque l’Etat a besoin de lui. L’argument a une certaine hauteur et une certaine élégance, mais il ne convainc pas dans le cas d’espèce. Nous ne sommes pas en face de n’importe quels citoyens. Nous sommes devant deux Evêques dont les choix, les actes et les prises de position ont une portée qui engage l’Eglise Catholique dans son image. Deux Evêques dont chaque engagement dans le débat ou dans l’action en politique nous renvoie à leur statut de guides spirituels. Statut qui ne leur permet pas de s’engager à la légère ni de se prêter à des ambiguïtés des calculs politico-politiciens.

Nous sommes aussi devant un haut responsable qui a dirigé une institution catholique de la plus haute importance : le  Service National Justice et Paix. Pendant qu’il était à la tête de cette instance, M. Titi Nwel a trop fustigé les dysfonctionnements, les mensonges et les truquages du système électoral camerounais pour aujourd’hui accepter de se mettre au service de ce même système sans s’assurer qu’il a changé en profondeur. Même quand il s’est trompé d’analyse et semé le trouble dans la tête de ses patrons, les Evêques, il l’a fait de bonne foi. Il ne peut pas devenir un autre homme tout simplement parce que le pouvoir en place l’a nommé à ELECAM.

Une telle étourderie est impensable de la part d’une personnalité rompue à la réflexion, un homme qui sait que ses écrits sur les élections pourraient un jour être des témoins à charge lorsque le peuple du Cameroun se rendrait compte que ce Professeur a trahi sa vocation d’éclaireur de conscience et sa responsabilité face  au pays tout entier pour 30 deniers, comme un certain Judas Iscariote. Si un tel homme et deux Evêques ont accepté ce qu’ils ont accepté, c’est que le jeu en valait la chandelle non pas à l’échelle d’un simple exercice du devoir citoyen, mais à l’échelle, plus haute, d’une responsabilité devant l’histoire. Ils savent qu’ils ne mettent pas seulement en jeu leur capacité d’être des citoyens consciencieux, mais leur être même comme homme de Dieu et comme pouvoir de l’intelligence. Ils le savent bien. Et le pouvoir en place aussi, lui qui ne peut pas ignorer qu’une victoire électorale avec la complicité des responsables catholiques que l’on corrompt comme on peut corrompre beaucoup de Camerounais ne serait qu’un triomphe sans gloire. 

Ouvrir les yeux sur la réalité électorale camerounaise aujourd’hui

A mes yeux, si le pouvoir en place dans notre pays prend l’initiative risquée de mettre Mgr Watio, Mgr Befe et le Prof.. Pierre Titi Nwel là où il les a mis, c’est parce qu’il sait, en fait, qu’il ne prend aucun risque majeur. Plus clairement : il sait qu’il a aujourd’hui l’occasion de montrer aux yeux du monde entier qu’il va gagner une élection de la manière la plus transparente et la plus crédible possible.

Il le sait parce qu’il est convaincu qu’en face de lui il y a le vide. Pas de figure d’opposition de grande envergure qui peut prétendre incarner une alternative. Pas de forces organisées pour faire une campagne électorale solide et cohérente. Pas une capacité de mobilisation des forces fédérées autour d’un nouveau projet de société. Puisqu’il n’y a rien en face, pourquoi ne pas prendre comme témoins d’une victoire certaine deux Evêques et un pourfendeur acharné du système électoral camerounais dont le monde entier verrait qu’il est aujourd’hui un système dans lequel on peut avoir foi, témoignage des dignitaires de l’Eglise Catholique à l’appui ?

Au fond, ce n’est pas le pouvoir en place qui a placé Mgr Watio, Mgr Befe et le Prof. Titi Nwel là où nous allons les observer tous et toutes maintenant. C’est l’opposition comme réalité vide d’être, vide de sens, vide de projet alternatif. Sous cet angle, il convient aujourd’hui que le peuple camerounais interpelle vigoureusement les dirigeants historiques de l’opposition sur leur silence actuel, sur leurs divisions, sur leur manque de stratégie face au pouvoir et sur leur déficit de volonté de changement au moment où le contexte international pousse à un tel changement. Il faut aussi que les Camerounais qui souhaitent et veulent une transformation de l’ordre politique actuel montrent qu’ils ont une vision claire de cette transformation, qu’ils ont une volonté vigoureuse de se mettre en campagne pour convaincre les électeurs et qu’ils ont une stratégie convaincante pour accéder au pouvoir aujourd’hui.

Tant qu’il ne sera pas visible et évident que l’opposition est unie et déterminée à agir dans toutes ses composantes pour un autre Cameroun possible ; tant qu’il n’y aura pas dans l’imaginaire populaire la conviction que l’opposition a l’avenir avec elle et qu’elle ne se contente pas de ses gloires du début de la décennie 1990 ; tant que les générations montantes ne se reconnaîtront pas dans les idées du changement qui se délitent peu à peu dans les esprits à cause des opposants défaillants,  le pouvoir en place surfera sur la vague des déficits, des divisions et de l’incurie des opposants pour s’éterniser à la tête du pays et le gérer selon les mêmes méthodes contestables d’aujourd’hui. Il considérera qu’il doit se tourner non vers l’opposition dans un combat déjà visiblement inégal, mais vers le danger réel qui se dresse sur son chemin. Il veut s’occuper de ce danger et non des chiens qui aboient de moins en moins quand sa caravane passe. Or le danger, c’est le courant d’idées qui agite ce que l’on appelle aujourd’hui la communauté internationale : un courant visiblement allergique aux présidents africains qui s’éternisent au pouvoir avec leurs entourages et leurs hérauts patentés.

Dans une telle situation, la nomination de Watio, Befe et Titi Nwel n’est pas un message du pouvoir en place au peuple camerounais qui n’est plus une menace comme en 1992. C’est un message à la communauté internationale qui est aujourd’hui le seul véritable ennemi électoral au système actuel qui gouverne le Cameroun. C’est de la communauté internationale que le pouvoir camerounais peut avoir peur, surtout après le printemps arabe, la géhenne postélectorale ivoirienne et les déclarations des responsables américains qui trouvent que les dirigeants africains durent trop au pouvoir et qu’ils convient maintenant de  contraindre ceux qui ont déjà régné longtemps à la tête de leurs nations à passer la main.

Face à cette menace, le pouvoir camerounais actuel a une double stratégie : mobiliser le plus largement possible les militants autour d’un retentissant appel du peuple au Président Paul Biya et garantir une élection transparente dont les témoins soient au-dessus de tout soupçon. Cette double stratégie est en train de réussir.

A l’opposition de montrer qu’elle peut y faire face en proposant qu’elle a une solution crédible de rechange. Le comble aujourd’hui, c’est qu’elle n’en a pas et la communauté internationale sera bel et bien obligée de tenir compte de cette donne camerounaise, au plus grand bonheur des stratèges du pouvoir en place.

Quand à nous, citoyennes et citoyens, nous devons nous tenir prêts à faire pression sur les évêques Watio et Befe ainsi que sur Titi Nwel pour qu’ils ne trahissent ni les idéaux de la démocratie, ni les espoirs de toute une nation, ni leur dignité d’hommes qui ont des comptes à rendre à Dieu et aux hommes, ici et maintenant.

Pasteur Jean-Blaise Kenmogne
Directeur Général du CIPCRE,
Leader Social.

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