13/09/2011 02:21:23
L'illusionnisme au pouvoir
« La propagande a ceci de particulier qu’elle abêtit les esprits sans grand sens critique mais qu’elle a tendance à se retourner contre ses auteurs dès lors que les personnes qu’elle vise la passent au tamis de la raison et de l’Histoire....»
Le nouveau courrier
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L’on savait que tout pouvoir a tendance à s’autocélébrer. Après tout, c’est une des règles du jeu politique. L’on savait également qu’Alassane Ouattara est un roi du marketing, qui vendrait un réfrigérateur à un esquimau grâce à un aplomb qui ne fait pas toujours bon commerce avec la sincérité. Mais tout de même ! Le concert de tam-tams qui a accompagné la pose de la première pierre du futur troisième pont d’Abidjan nous a laissé songeur. Cette première pierre serait tout un symbole : le retour à une Côte d’Ivoire qui travaille, qui se développe, qui bâtit, là où les anciens gouvernants «bavardaient ». Ce pont qui vient est donc le signe d’une renaissance, nous somme-t-on de penser.

La propagande a ceci de particulier qu’elle abêtit les esprits sans grand sens critique mais qu’elle a tendance à se retourner contre ses auteurs dès lors que les personnes qu’elle vise la passent au tamis de la raison et de l’Histoire. Effectivement, le troisième pont d’Abidjan est un symbole. Ravageur ! Et la manière dont la reprise des travaux est montée en épingle dévoile la nature de l’idéologie pernicieuse de ceux qui ont, à travers mille et une conjurations, entravé le destin de la Côte d’Ivoire tant qu’ils n’étaient pas au pouvoir. Dans le but de faire admettre à tous qu’ils étaient certes le problème, mais qu’ils étaient également la solution. Persuadés que le pays finirait par se soumettre à eux… par épuisement !

Une chose est sûre, et les vieux Africains le savent : quelqu’un qui n’arrange rien
et qui ne gâte rien est toujours meilleur que quelqu’un qui arrange un peu après avoir beaucoup gâté.





 

Le troisième pont d’Abidjan est le symbole de l’arrêt de la marche du pays d’Houphouët- Boigny vers le progrès, qui a commencé avec le coup d’Etat du 24 décembre 1999. Le premier épisode d’une série d’attaques violentes contre la tranquillité des Ivoiriens, l’intégrité du territoire national et la stabilité sans  laquelle tout développement est illusoire. Si demain, dans un mois ou dans trois mois, des «jeunes gens» suivent l’exemple des Guillaume Soro, Issiaka Ouattara ou Chérif Ousmane, nouveaux demidieux d’Eburnie, il est évident que le dossier sera à nouveau mis dans les tiroirs…

La construction de ce pont commence aujourd’hui parce que la pax franca, la paix française qui s’est imposée à coups de missiles, règne. Ce ne sont pas les formidables capacités de gestionnaire de l’actuel chef de l’Etat qui sont donc la source de ce «bonheur». Comme beaucoup de confrères l’ont déjà rappelé, le projet est né sous Henri Konan Bédié et a été relancé sous Laurent Gbagbo. Le pool de financiers avait déjà été constitué, de l’argent avait déjà été dégagé, notamment à travers un emprunt obligataire… Le constructeur n’attendait
que les élections pour se mettre au travail. Ouattara n’a donc rien fait, à part augmenter le coût du pont dont les caractéristiques n’ont pourtant pas changé.

Evaluée à 85 milliards de FCFA à tout casser en 2009, sa construction coûtera 125 milliards de FCFA au final. Où ira le différentiel ? Mystère et boule de gomme. De plus, le choix profondément politique d’Alassane Ouattara, qui a choisi l’option du péage là où Laurent Gbagbo y était opposé pour des raisons pratiques – s’il s’adresse à la minorité des Ivoiriens qui peuvent débourser 1 400 FCFA par jour juste pour le traverser, Abidjan ne sera pas désengorgée – est révélateur.

Ouattara se pose en président des  riches, qui veut construire un beau pays pour que les riches s’y sentent bien. Quant aux pauvres, ils n’auront plus qu’à les contempler ! En effet, avant de lancer les travaux du «pont des riches», Alassane Ouattara a détruit les maisons et les commerces des pauvres. Sans les reloger ! A Yopougon, à Port-Bouët, à Cocody, Anne «Bulldozer» Ouloto n’a pas fait de quartier. Auparavant, le nouveau régime avait délogé les étudiants des campus pour y loger ses nervis. Que de drames personnels et familiaux derrière cette décision ! Essayez désormais de louer le moindre studio à Abidjan : les étudiants éjectés des Universités, les prix des loyers ont pris l’ascenseur.

Comme ceux des produits de première nécessité, au demeurant. Mais si vous en parlez, vous êtes un «aigri». «Silence, on développe !», vous rétorquera-t-on, en empruntant maladroitement l’expression de Jean-Marie Adiaffi, qui dénonçait pourtant la philosophie pernicieuse du parti unique, qui est de retour.

La Côte d’Ivoire se construit, nous diton. Mais qui la construit ? Comment ? A quel prix ? Et surtout : pour le bienêtre de qui, au profit de qui ? L’Afrique du Sud des John Vorster et des Pieter Botha se construisait aussi. Mais contre la majorité, contre le peuple, contre les Noirs. Au passage, rien ne nous prouve que le «vaste chantier» que l’on nous promet sera un jour réalisé. Comme une hirondelle ne fait pas le printemps, une première pierre ne fait pas le bâtiment. Il est toujours temps de se pencher sur ce que les membres de la coalition au pouvoir ont détruit, pour mieux faire la balance avec ce qu’ils construiront demain. Alassane Ouattara nous a promis cinq universités en cinq ans, certes. Il reste qu’aujourd’hui, la Côte d’Ivoire n’en a aucune. Qui a détruit l’Université de Cocody ? Et celle d’Abobo-Adjamé ? Et celle de Bouaké, dont les moindres carreaux ont été recyclés dans des pays voisins ? Qui a passé Abidjan au «peigne fin» du pillage systématique, il y a exactement cinq mois ? Qui a détruit la RTI, reconstruite aujourd’hui à grands frais, et grâce à des prêts dont les taux d’intérêt ne sont jamais communiqués ? A qui appartiendra demain une Côte d’Ivoire surendettée ?

Une chose est sûre, et les vieux Africains le savent : quelqu’un qui n’arrange rien et qui ne gâte rien est toujours meilleur que quelqu’un qui arrange un peu après
avoir beaucoup gâté.

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