17/09/2011 14:50:24
L'escadrille de la mort
Viens, Tadeline. Assieds toi au coin de moi, à l’embouchure de mon dire. Je voudrais, dans un bouche-à-bouche torride, t’inoculer le virus de l’écriture afin que demain, tu transmettes aux générations futures, cette tranche de vie échappée de mon chemin...
Le Messager
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Viens, Tadeline. Assieds toi au coin de moi, à l’embouchure de mon dire. Je voudrais, dans un bouche-à-bouche torride, t’inoculer le virus de l’écriture afin que demain, tu transmettes aux générations futures, cette tranche de vie échappée de mon chemin.

Tadeline, viens lire mes ratures. Lis ces biffures qui surgissent de l’encoignure de ma mémoire, comme une tumeur à l’allongée de mon périple.

Je suis né à Bonadibong, un quartier à la lisière du vieux Akwa. Y sont nés aussi : Pokossy Doumbè, Eteki Mboumoua, Penda Dallè, Ndoumbè Vincent, Jean Minguélè, Jean Marie Emébè, Ekane Anicet, Nfokolong James, Mongory Nebudchanesar, Ndoutou Charlotte, Edimo Komba, Moukouri Samè Claude, Tamè Didier et tant d’autres. Certains vivent. D’autres ont disparu avant l’âge de 30 ou 40 ans, décimés par le paludisme qu’on appelait alors sorcellerie. Quelques uns comme moi survivent encore, étant passé provisoirement entre les mailles du filet de cette fièvre endémique. Gloire à Dieu...

Tadeline, Bonadibong n’est pas racontable. Il fallait acheter la protection d’un aîné ou avoir de bonnes et solides jambes pour fuir quand quelqu’un te cherchait des poux sur la tête. Pour nos matches de football ou pour des règlements de comptes entre bandes rivales, il y avait un terrain vague qui s’appelait ‘Golgotha, le sang coule’. Mais Bonadibong c’était plus que cela : notre quartier abritait deux célèbres lupanars : ‘Nkanè’ aujourd’hui ‘quartier Congo’ et ‘quartier Mozart’, aujourd’hui ‘rue des écoles’. Avec 100 frs, tu recevais en 03 minutes montre-en-main, les soins appliqués d’une péripatéticienne, qui en plus, te gratifiait généreusement d’une blennorragie d’enfer...

Heureusement qu’avec une injection de pénicilline ou de valgaradine 2mm, doublée d’un comprimé de gonoccine à dose unique,  le valeureux combattant repartait au front, sabre au clair… Au moins la ‘chaude-pisse n’était pas mortelle comme votre Hiv. Le condom qui sert aujourd’hui à des usages douteux était le ‘pompé’ de nos jeux d’enfance. Ah ! Tadeline. C’était la belle époque d’une jeunesse insouciante. Seul ombre au tableau, Bonadibong était traversé par un large canal d’écoulement d’eaux usées qu’on surnommait ‘Bertaut’. Une usine de moustiques à ciel ouvert. A la nuit tombée, l’escadrille de la mort descendait en ‘piqué’ dans les chaumières, pour puiser sa ration quotidienne de sang. J’avais un camarade, le meilleur d’ici bas. Nous partagions le même lit. La nuit, dans la pénombre, armé d’un drap, il se mettait en position de défense contre les insectes vampires et, tel Don Quichotte, il frappait à gauche et à droite.

L’assaut durait toute la nuit. Mais plus il en tuait 10, plus il y en avait en renfort, multiplié par mille. Et lorsqu’au petit matin, l’escadrille de la mort recevait l’ordre de repli, mon ami, exsangue et extenué par une nuit de combat vain, s’écroulait comme une souche sur notre grabat commun, ou des moustiques postés en sentinelle pour la journée achevait l’œuvre de la nuit. Toujours en retard à l’école, mon ami non seulement recevait sa ration quotidienne de 25 coups aux fesses pour absentéisme, mais ratait aussi sa dose de nivaquine hebdomadaire distribuée gratuitement tous les lundis. Il n’a pas survécu à toutes ces émotions...

Tadeline, assieds toi au coin de moi, à l’embouchure de mon dire. Lis ces biffures qui surgissent comme une tumeur éclatée sur le bas-côté de la route.

La chaleur nocturne était assez accablante pour que je m’occupe des attaques de moustiques qui, écœurés par mon indifférence, me piquaient plus méchamment de leur dard vénéneux, sans réaction aucune de ma part. Et moi, je dormais du sommeil du juste. C’est depuis cette époque aussi que j’ai décidé de ne plus absorber les comprimés de nivaquine qui nous étaient gratuitement distribués à l’école. A quoi cela servait-il, puisque la plupart de mes amis et connaissances sont morts de palu ? Un jour ma petite sœur convulsa à cause d’un excès de fièvre. Ont fit venir le marabout du coin qui, la prenant par les pieds, enfonça sa tête dans le trou du Wc et ô miracle, elle fut ranimée ! L‘ammoniaque et les remugles d’estomac sont imparables contre le palu. Depuis, les moustiques lui fichent la paix. Elle est immunisée. N’est-ce pas la solution pour nos enfants de 0 à 8 ans ? A la moindre attaque de fièvre, allez hop !

La tête dans le trou...

Au lieu de cela, les pouvoirs publics ne sont jamais en reste d’une idée lucrative. Après l’inefficace  nivaquine devenue aujourd’hui obsolète et rangée au placard des errements en matière de politique sanitaire,  voici la moustiquaire imprégnée, vendue à l’opinion comme panacée contre le palu. Une originalité camerounaise qui n’existe nulle part ailleurs, mais consommée sans modération dans le triangle national. Or, selon mon ami Matiké Otti, expert en santé publique, pour que la moustiquaire imprégnée puisse éradiquer le paludisme, il faut qu’à la descente du lit et durant la journée,  on enfile une housse en moustiquaire imprégnée avec voile, car au Cameroun, les moustiques  sont  partout : dans les ‘tournedos’, à l’école, dans les taxis, au bureau, dans les toilettes etc.

Et même si, ajoute t-il, les Camerounais dormaient chacun sous une tonne de moustiquaires imprégnées, la mortalité due au paludisme ne baissera pas d’un iota ; au contraire, et si les mesures sanitaires complémentaires d’usage ne sont pas prises, il ira croissant année après année. Tadeline, la moustiquaire imprégnée coûte 6 000 Fcfa environ. C’est dire que le Cameroun a déboursé pratiquement 54 milliards de francs Fcfa dans cette opération de distribution gratuite de moustiquaires que l’on voit à la télé. Une dépense qui, fort opportunément, fait tourner les laboratoires comme Pfizer en Europe, tandis qu’au Cameroun, le paludisme continue à semer la mort sur son passage.

Avec 54 milliards, on peut efficacement lutter contre les moustiques en faisant travailler 25000 camerounais pour l’assainissement des rigoles, caniveaux et  marécages ; pour l’hygiène et la salubrité publique et contre la promiscuité des quartiers spontanés. Mais Tadeline tu sais, le busines des moustiquaires imprégnées génère de juteux petits profits pour fonctionnaires indélicats qui passent les commandes de telles cochonneries à usages camerounais.

Alors viens, assieds toi au coin de moi, à l’embouchure de mon dire. Ecoute ce cri d’agonie que poussent les paludéens qui s’en vont nourrir les asticots. Pfizer pense à eux...

Bon vendredi et à vendredi

Edking

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