06/10/2011 12:33:47
Cameroun: Un dictateur en campagne
Candidat à sa propre succession lors de l’élection présidentielle 
du 9 octobre 
au Cameroun, 
Paul Biya appartient à cette génération d’autocrates qui n’ont pas hésité à sacrifier les intérêts de leurs peuples à ceux de l’ex-puissance coloniale.
l'humanité
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Candidat à sa propre succession lors de l’élection présidentielle 
du 9 octobre 
au Cameroun, 
Paul Biya appartient à cette génération d’autocrates qui n’ont pas hésité à sacrifier les intérêts de leurs peuples à ceux de l’ex-puissance coloniale.

Profession : président à vie. À soixante-dix-neuf ans, après bientôt trente ans de règne, l’autocrate camerounais Paul Biya briguera, lors de l’élection présidentielle à un seul tour du 9 octobre prochain, un nouveau mandat de sept ans. Le terrain a été soigneusement préparé par le pouvoir. Il y a deux ans, le prétendant à sa propre succession imposait, malgré la contestation, une révision constitutionnelle supprimant la limitation du nombre de mandats. Aucune disposition n’a été prise pour établir des listes électorales dignes de ce nom. Le scrutin ne sera pas supervisé par une commission électorale indépendante, mais par l’organisme Élections Cameroun (élecam), financé par l’Union européenne, composé de représentants acquis à la cause du président sortant.

Des opposants de pacotille sont entrés en piste pour les besoins décoratifs de la campagne électorale. En revanche, le pouvoir a redoublé de pression sur toutes les forces, tous les individus susceptibles d’opposer une résistance authentique. À la fin du mois d’août, Paul Biya a ainsi tenté d’empêcher la tenue du congrès de l’Union des populations du Cameroun (UPC), le parti issu de la guerre de décolonisation avec la France. « Tout est verrouillé d’avance. Le parti-État de Paul Biya, le RDPC, a mobilisé tous les moyens de l’État en sa faveur. Les fonctionnaires sont sommés d’aller battre campagne pour le président sortant. Ceux qui s’y refusent prennent le risque de perdre leur emploi. Aucune des conditions nécessaires à la tenue d’une élection transparente et démocratique n’est remplie », résume Augusta Epanya, membre du bureau politique de l’UPC, formation qui a décidé de ne pas prendre part à cette mascarade électorale.

Le Social Démocratic Front (SDF) de l’anglophone John Fru Ndi a opté pour une autre stratégie. Son leader est candidat. Sans illusions. Dans une lettre à la diaspora, John Fru Ndi affirme que le président sortant « a conduit le pays à la ruine » et souligne « la volonté affichée du régime Biya d’arracher à tout prix un nouveau mandat le 9 octobre 2011, surtout grâce aux fraudes électorales ». Il faut dire qu’à l’issue de l’élection présidentielle de 1992, Paul Biya avait été déclaré vainqueur avec 40 % des voix, contre 36 % au candidat du SDF. Un résultat manifestement inversé.

Depuis son arrivée au pouvoir en 1982, le dictateur affairiste, ami de la France, tient le pays d’une main de fer. L’emprise tentaculaire de son parti-État n’est pas sans rappeler celle du RCD, la formation dévouée à Zine el-Abidine Ben Ali, le dictateur tunisien déchu. « Aucun secteur n’échappe au RDPC. Il contrôle tout : le système politique, mais aussi l’économie, la culture, la société, poursuit Augusta Epanya. Ce régime assure sa survie par l’achat des consciences ou par la répression. » Et en matière de répression, le pouvoir camerounais n’a rien à envier aux régimes dictatoriaux balayés par les « printemps arabes ».

Un recensement exhaustif des atteintes aux droits de l’homme et aux libertés dans ce pays relève de la gageure. La violence politique, au Cameroun, est une habitude. Elle vise tout le monde, du jeune chômeur au syndicaliste, de l’étudiant au journaliste, et prend périodiquement la forme de sanglants massacres. Ainsi, en 1992, les premières élections législatives, consécutives à la légalisation du multipartisme, avaient donné lieu à une répression féroce, qui avait fait 400 morts.

Plus récemment, en février  2008, les émeutes de la faim, qui s’étaient conjuguées aux protestations contre la révision constitutionnelle destinée à assurer à Biya la présidence à vie, ont été écrasées dans le sang. Un rapport de l’Observatoire national des droits de l’homme, intitulé « Une répression sanglante à huis clos », recense, au terme d’une minutieuse enquête, au moins 139 morts. « On ne peut lever la tête et manifester, au Cameroun, sans se faire tabasser par des éléments de la sinistre brigade d’intervention rapide (BIR), une milice à la solde du régime. Dans les prisons comme dans les commissariats, la torture est si répandue qu’elle s’est banalisée dans l’esprit des gens », expose la militante et blogueuse Juliette Abandwoké, partie prenante de l’initiative Touche pas à mon vote, qui forme des jeunes à la surveillance des élections.

Particulièrement ciblés, les syndicalistes indépendants font l’objet d’un véritable harcèlement policier et judiciaire. C’est le cas de Jean-Marc Bikoko, qui dirige la centrale syndicale du secteur public. « Le régime a adopté une stratégie de peur, pour contraindre les populations à l’autocensure. Dans le même temps, le pouvoir est fébrile. Il sait que son bilan est désastreux, que le malaise social est profond et qu’il peut dégénérer comme en 2008, sans que les observateurs les plus avertis ne puissent le prévoir. Le chômage massif des jeunes fait du Cameroun un volcan au bord de l’irruption », analyse ce syndicaliste.

Le système Biya ne s’accommode pas davantage des journalistes libres et intègres. Le 22 avril 2010, Bibi Ngota, directeur de Cameroun Express, rendait son dernier souffle derrière les barreaux de la prison centrale de Yaoundé. Malade et privé de soins, il avait été placé en détention préventive le 10 mars, en même temps que deux de ses confrères, Serge Sabouang (la Nation) et Robert Mintsa (le Devoir), pour avoir enquêté sur une affaire mettant en cause le secrétaire général de la présidence de la République. Avec la campagne électorale, les forces de l’ordre ont redoublé de brutalité contre les journalistes. Alors qu’il couvrait, samedi, une manifestation pacifique du Southern National Council rassemblant les anglophones favorables à l’autodétermination, notre confrère Patrick Sianne a été passé à tabac. « Des policiers m’ont confisqué ma caméra, avant de me plaquer à terre et de me tabasser. Cent cinquante manifestants ont été arrêtés et présentés devant la justice. J’ai moi-même passé la nuit en détention, avec quatre autres journalistes », relate-t-il. Pour lui, cette démonstration de force contre des anglophones relève de la politique de division entretenue par le régime. « Biya a fait sienne la devise “diviser pour mieux régner”. La mise en opposition de Camerounais appartenant à des communautés et des ethnies différentes est institutionnalisée par cet homme dont l’unique objectif est de se maintenir au pouvoir », tranche-t-il.

Journaliste lui aussi, Jean Bosco Talla  s’est attiré les foudres du régime pour avoir enquêté sur l’affaire des biens mal acquis mettant en cause le président camerounais. Jeté dans les geôles de Paul Biya en février 2008, il a été relâché sous la pression internationale. Pour le directeur de l’hebdomadaire Germinal, « la corruption est consubstantielle au régime ». Dans son livre Au Cameroun de Paul Biya, Fanny Pigeaud évalue à 2,6 milliards de dollars, pour la période 2000-2006, « le montant des recettes pétrolières portées disparues ». Le Cameroun caracole en tête du classement des pays les plus corrompus établi par l’ONG Transparency International. « Il est difficile d’estimer la fortune du chef d’État camerounais mais l’on sait que comme les autres, il profite de son poste pour s’enrichir personnellement », tranche le CCFD-Terre solidaire dans un rapport daté de 2007.

Ces libertés prises avec les principes de la « bonne gouvernance » ne semblent pas embarrasser outre mesure les grands groupes français, omniprésents au Cameroun. «Paul Biya est à cette place pour préserver les intérêts des multinationales françaises. Il a vendu le Cameroun à Bolloré, à Bouygues, à Total. Au fond, c’est un sous-préfet », s’insurge Juliette Abandwoké. Plus cyniquement, Loïk Le Floch-Prigent, l’ex-patron d’Elf, expliquait en 1996 : « Les intérêts français ont déterminé la mise en place de ce chef d’État comme dans plusieurs autres ex-colonies. Le président Biya ne prend le pouvoir qu’avec le soutien d’Elf pour contenir la communauté anglophone de ce pays. »

Vieux pilier de la Françafrique, Paul Biya appartient à cette génération d’autocrates qui n’ont pas hésité à sacrifier les intérêts de leurs peuples à ceux de l’ex-puissance coloniale. Dans le cas du Cameroun, cette politique de prédation et d’oppression a pris corps dans l’abîme d’une sale guerre coloniale qui n’a jamais dit son nom et qui fait l’objet d’un pacte de silence et d’oubli entre Paris et Yaoundé. Une fois brûlés au napalm, les idéaux des nationalistes de l’UPC, une fois assassinés leurs chefs, Ruben Um Nyobé et Félix Moumié, la France pouvait proclamer l’indépendance de façade de ses fondés de pouvoir. Paradoxe d’une indépendance sans liberté ni démocratie, à laquelle le peuple camerounais paie, depuis un demi-siècle, un lourd tribut.


Rosa Moussaoui

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