11/10/2011 02:17:37
Participation. Le pouvoir pris dans le piège de l'abstention
Le plus redoutable adversaire du parti au pouvoir et de son candidat, le président sortant Paul Biya n’est pas John Fru Ndi, ni Kah Walla, encore moins la timide Dang Esther dont on se demande ce qu’elle est allé chercher dans cette galère. Paul Biya, malgré toutes les précautions prises, aura fort à faire avec l’abstention qui risque de décrédibiliser l’élection présidentielle du 9 octobre.
Le Messager
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Le plus redoutable adversaire du parti au pouvoir et de son candidat, le président sortant Paul Biya n’est pas John Fru Ndi, ni Kah Walla, encore moins la timide Dang Esther dont on se demande ce qu’elle est allé chercher dans cette galère. Paul Biya, malgré toutes les précautions prises, aura fort à faire avec l’abstention qui risque de décrédibiliser l’élection présidentielle du 9 octobre.
 
En opérant des prélèvements dans certains bureaux de vote visités par nos reporters, sur les 5064 électeurs, environ 600 seulement se sont présentés à Bonamoussadi Douala, à Banguè, selon des décomptes provisoires à la tombée de la nuit du dimanche, 4 personnes seulement ont voté dans le bureau jumelé C  et D. Selon un confrère, a Bonamoussadi au lieu dit sable, la participation est quasi-nulle dans quatre bureaux. Et 11 personnes seulement ont voté, sur un total respectif de 449, 450, 449 et 447. D’après Elecam, 202.000 cartes ont été établies dans cet arrondissement de Wouri 5, pour un total de 449 bureaux de vote. Au 4 octobre,  environ 80.000 cartes seulement ont été retirées.

Doublons, absence de scrutateurs, ouverture tardive de bureaux de vote, votes multiples se sont greffés au taux d’abstention élevé. Sur 7 525 122 électeurs (dont 25 578 Camerounais de la diaspora). A Buea, la situation est presque identique. Au bureau de vote de l’université, seuls 300 électeurs se sont présentés le jour de l’élection sur un total de… 2.500 inscrits.

En attendant donc le dépouillement complet, tout le monde est unanime à reconnaître que la participation est très faible. A Douala, aucune file d'attente ne s'est formée dans la journée devant plusieurs bureaux de vote. Une heure 30 après la fin du vote à Yaoundé,  le dépouillement était déjà terminé dans de nombreux bureaux.
Fort de cela, Joshua Oshi du Sdf a dénoncé une « cacophonie totale», ce à quoi un membre du gouvernement a répondu : « L'élection s'est déroulée dans le calme, l'ordre et la transparence ». Toutefois, dans quelques cas isolés, des retards ont été observés. Ces légers dysfonctionnements sont naturellement dénués « d'arrière-pensées ».

La Coursuprême dispose désormais de 15 jours maximum pour publier les résultats du scrutin. Mais déjà, il faut légèrement nuancer l’abstention car du côté de la diaspora française, apprend-on, alors que les dépouillements continuaient encore sur l'ensemble des bureaux de vote hier, les résultats provisoires pour la région France Nord faisaient état des prestations suivantes : pour le candidat du Rdpc, Paul Biya (66.88%), suivi de la candidate du Cpp, Edith Kahbang Walla (10.02%). John Fru Ndi du Sdf (6.21%), Jean Jacques Ekindi du MP (4.58%) et Adamou Ndam Njoya de l'Udc (3.05%) compléteraient le tableau des cinq premiers candidats.

Mais une hirondelle ne fait pas le printemps. La désaffection de l’électorat se fait remarquer depuis la dernière présidentielle de 2004 où le taux de participation, quoique largement supérieur, selon la Cour suprême, était de 82.2%. Un score à la soviétique.

Comme disait Niels Marquardt, l’ambassadeur américain quelque temps avant son départ,  «  l’élection de 2011 est très importante, parce que votre Constitution prévoit un changement à la tête du pays. Et une participation massive des populations pourrait être un gage de confiance pour son bon déroulement ». Pour l’heure, on attend le verdict de la Cour suprême, tant pour le vainqueur que pour le taux de participation…

Abstention, mode d’emploi
 
« Pourquoi même voter. On connaît le vainqueur non ? Et même si tu es absent du bureau de vote, ton nom vote pour toi ». La veille du scrutin, dans les taxis, sur les motos, au bar, le désintérêt des citoyens inscrits sur les listes électorales ou non est manifeste. Même la mobilisation des adhérents des partis politiques se fait de plus en plus rare. Certains croient qu’il s’agit d'un impact nocif de la télévision qui annihilerait tout engagement bénévole dans des actions politiques.

Mais il y a plus que cela. Certes, en croyant les mobiliser et dans la recherche de l’audimat, la Tv a joué un grand rôle dans le découragement des électeurs. En effet, qui aurait voulu se déplacer pour les beaux yeux d’un Njeunga Jean, d’un Olivier Bilé sorti de nulle part, d’une Esther Dang transparente ? Plus grave, qui se serait mouillé la chemise sans la promesse d’un substantiel gombo pour un Paul Biya qui parlait du meilleur choix, adossé sur de virtuelles grandes réalisations ? Ou d’un Fru Ndi appelant au boycott et qui revenait ventre à terre deux  semaines avant le scrutin dire : « dans vos cœurs vous savez que j’ai raison ? »

Assurément la progression de l'abstention s'accompagne d'une crise de la représentativité politique. Le pouvoir  est resté quasiment inchangé depuis 30 ans. Aussi, accrochés à leur privilège, les partis politiques ne renouvellent pas  leurs dirigeants et cela fait perdre beaucoup de crédit à la démocratie.

Comme dit un universitaire, le sentiment que l'homme politique n'est tout compte fait qu'un professionnel ne sachant faire que des promesses comme on fait du marketing, sans jamais ne devoir rendre des comptes une fois élu, déçoit considérablement les citoyens (sentiment d'injustice).

Dans le cas d’espèce, parfois, la lecture des programmes politiques n'est pas claire. Comme la profession de foi de Paul Biya qui était du 'rechauffé-collé' que même les militants du Rdpc n’ont pas eu le courage de lire. Au Cameroun ou assez mystérieusement on continue a organiser une élection à un tour, l’inflation des candidatures est paradoxale. L'engagement politique n’y est que pour des prunes. Ce qui explique que les candidats ne reçoivent pas toujours l'adhésion du plus grand nombre. « Le choix des familles politiques aux U.s.a. est réduit au plus strict minimum ». Deux tendances derrière lesquelles se greffent des micro- partis dont le rôle est d’appuyer le parti dominant en vue de négociations futures, selon leur représentativité.

Car étant considéré comme grave pour la légitimité de l’élu officiel, les raisons de l'abstention sont multiples et variées. Lorsqu'elle est importante, l'abstention peut poser des problèmes de légitimité des décisions ou des résultats d'élection. L'abstentionnisme est donc un acte sociopolitique que le pouvoir voulait éviter. On comprend pourquoi il a multiplié les incitations pour que les citoyens s’inscrivent. Création de commission d’intensification des inscriptions sur les listes électorales, haut fonctionnaires et collaborateurs déportés dans leurs villages à cet effet, carte d’identité gratuite, possibilité de voter sans sa carte de vote etc.

L’abstention semble traduire un désintérêt des citoyens pour la vie politique. Elle peut être le reflet d’une passivité ou d’une négligence des citoyens, peu intéressés par la vie publique ou en raison d’une insertion sociale limitée (jeunes électeurs sans diplômes, femmes au foyer, populations défavorisées, par exemple). L’abstention peut au contraire revêtir un caractère actif et militant lorsque c’est un acte politique inconscient qui s’exprime alors par  un refus de choisir, une hostilité envers les hommes politiques en compétition lors de l’élection ou envers les règles de fonctionnement du régime.

« Dans les deux cas, l’abstention traduit une crise de la représentation et peut aboutir à un affaiblissement de la légitimité du pouvoir politique élu avec un fort taux d’abstention, et qui ne représenterait alors qu’une partie de la population », explique un universitaire.

Les Camerounais ne "sont pas intéressés par l'élection parce qu'ils ont l'impression que les autres candidats ne font pas le poids face à M. Biya", a affirmé le président d'un bureau de vote sous couvert d'anonymat. Les électeurs sont persuadés que les autorités vont bourrer les urnes.

A cela, il faut ajouter la précarité des candidats, incapables de lever les fonds et accrochés à la manne de l’Etat. Ce qui explique l’absence de scrutateurs et de mandataires de la vingtaine de partis dits de l’opposition dans les bureaux de vote. Avec 28 mille bureaux de votes disséminés dans la république, il eut fallu environ 480 millions cfa par parti pour entretenir un mandataire et un scrutateur par bureau de vote, à raison de 10 000 Frs par personne. Seul le Rdpc, par mamelle d’Etat interposée, et le Sdf  dans une moindre mesure, ont pu souscrire à cet engagement. Le reste n’était que des élites cathodiques qui faisaient du théâtre pour ce faire une pub gratuite.

Le soleil de l’abstention s’est levé à l’Est

En dehors des nombreux manquements observés le jour du scrutin dans les bureaux de vote, les chiffres (officieux) de participation des populations de cette région donnent froid au dos. Coutumiers du fait, les partis politiques d’opposition dénoncent des fraudes.

Boumba et Ngoko 63. 094 inscrits pour 220 cartes électorales retirées.
Haut-Nyong : 95.987 inscrits pour 511 cartes électorales retirés
Kadey : 81.790 inscrits pour 286 cartes électorales.
Lom et Djerem : 1.39.132 inscrits pour 461 cartes électorales.
Total : 380.003 inscrits


Le département du Lom et Djerem a-t-il (aussi) voté pour l’abstention ? Visiblement, cette question ne mérite même plus d’être posée aujourd’hui. D’autant plus qu’elle fait déjà les gorges chaudes dans les bureaux, les marchés et les lieux publics de la ville au soleil levant depuis hier lundi 10 octobre. C’est d’ailleurs le principal sujet de commentaire de tous les citoyens de ce département de près de 3000 âmes. En effet, les informations qui nous sont parvenues de certains bureaux de vote au soir du scrutin parlent de tout sauf de participation massive des électeurs au vote. Bien au contraire, cette année encore, l’apathie électorale aurait eu raison des populations de la région de l’Est en général. A Bertoua I et II, à Belabo, à Batouri, à Diang, à Ngoyla comme dans l’arrondissement de Mandjou,  le constat est le même : les électeurs ont presque tous boudé le vote. Sur près de 380 003 inscrits sur

les listes électorales, à peine 150.000 se sont présentés devant les bureaux de vote. Soit moins de 40%. Une situation alarmante qui a plongé les autorités administratives et surtout les élites de cette région dans une psychose généralisée. Préoccupées, celles-ci s’interrogent sur les raisons d’un tel désistement.
De sources proches d’Elecam, le taux d’inscription des jeunes sur les listes électorales est relativement faible cette année. Une désaffection que les concernés imputent à une multitude de formations politiques qui manquent cruellement d’objectivité dans leurs discours. « Le vrai problème c’est qu’il y a trop de partis. C’est vraiment l’inflation avec souvent un manque de visibilité des programmes et projets de société de ces partis politiques. C’est vrai que le but des élections est de choisir la personne qui pourra  nous représenter et de prendre des décisions en notre nom. Mais qu’attendez-vous d’une jeunesse sans avenir et sans emploi comme la nôtre ? S’inscrire c’est le cadet de ses soucis », s’indigne Herman Bounda, débrouillard. En fait, poursuit-il, « les jeunes de l’Est ont marre de constater que  la politique n’est en fait qu’une querelle entre politiciens qui utilisent tous les moyens possibles afin de discréditer leurs adversaires et de regagner en popularité ».

Listes manipulées

Si le scrutin à l’Est a été marqué du sceau de l’abstention, dans le département du Haut-Nyong on parle de doublons, d’absence de scrutateurs et d’ouverture tardive de bureaux de vote. Plus désolant, les nouvelles qui nous parviennent du département de la Boumba-et-Ngoko font état de votes multiples et de mauvaise organisation dans la gestion du scrutin. Dans la Kadey, l’on apprend même que certains bureaux de vote, notamment dans les villes de Batouri et de Bang ont même ouvert deux à trois heures après le délai réglementaire. Toutes choses qui ont provoqué l’ire des responsables des partis de l’opposition qui estiment que « les listes ont été manipulées et tout a été fait pour frustrer leurs militants».

Pire, au bureau de vote de l’école maternelle de la Caisse nationale de la prévoyance sociale (Cnps), Jean Pierre Wappi, le maire Rdpc de Bertoua I a défrayé la chronique en allant carrément s’y installer au grand dam des scrutateurs et même des responsables d’Elecam qui ont eu du mal à lui faire comprendre qu’en posant cet acte, il allait à contre courant des règlements du vote. Mais imbu de sa personne, le n°1 de la commune urbaine de Bertoua I est resté de marbre.

Fraude

Le plus gros scandale de ce scrutin dans la région de l’Est a été enregistré dans la localité de Nguelemendouka où apprend-on, « tous les présidents des bureaux de vote étaient soit des présidents de sous sections Rdpc, soit des présidents de comités de base. Plus grave, des soi-disant scrutateurs ont réussi à faire voter des électeurs qui ne disposaient que de leurs récépissés d’inscription sur les listes électorales, et n’avaient pas de noms sur la liste. Des irrégularités que nous assimilons à de la pure fraude », explique Lionel Mekok, coordonnateur du Cameroon people party (Cpp) pour la région de l’Est.

Ce dernier va même pousser le bouchon plus loin en faisant remarquer que  pendant le scrutin, « des véhicules aux couleurs du Rdpc faisaient la ronde de tous les bureaux de vote où des consignes strictes étaient données aux présidents desdits bureaux ». Autres réalités et non des moindres, l’absence des scrutateurs de l’opposition dans plusieurs bureaux de vote (voir Le Messager du lundi 10 octobre 2011). Faute de moyens financiers et de stratégie, de nombreux candidats n’ont pas trouvé nécessaire d’envoyer des scrutateurs dans une région aussi enclavée que l’Est. Si à tout cela, on ajoute le fait que devant certaines antennes Elecam, beaucoup de personnes ont dû rebrousser chemin parce que ne possédant ni leurs cartes d’électeurs, ou ne retrouvant pas les noms sur les listes, bien que détenant les cartes d’électeurs, la coupe est pleine. Vous avez dit irrégularité ?


Edking/Christian TCHAPMI

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