18/10/2011 03:40:09
La mesure de l'indignation en Afrique noire
Centrisme, silence coupable et fanatisme militant. La libre indignation en mouvement...
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Je vous souhaite à tous, à chacun d’entre vous, d’avoir votre motif d’indignation. C’est précieux […] La pire des attitudes est l’indifférence, dire ‘je n’y peux rien, je me débrouille’. En vous comportant ainsi, vous perdez l’une des composantes essentielles qui fait l’humain. Une des composantes indispensables : la faculté d’indignation et
l’engagement qui en est la conséquence.

- Stéphane Hessel


Stéphane Hessel, survivant des camps de concentration Nazi devenu diplomate français, a causé un choc littéraire mondial en octobre 2010 quand il a publié, à 93 ans, ‘Indignez-vous!’, un  petit livre de 19 pages vendu à plus de 3,5 millions d’exemplaires, sur la nécessité de révolte contre l’injustice sociale.

Ce pamphlet tombe à point nommé pour les peuples africains. Depuis peu, ils subissent à nouveau le courroux néocolonialiste d’une France redevenue prédatrice de tous ceux qui désirent se défaire de son joug et qui n’entendent pas se laisser faire. Encore faut-il que la volonté de ces peuples soit pensée et appliquée avec la mesure requise ! Car en Afrique, les révoltes spontanées sont généralement vouées à l’échec parce que motivées, non pas par la défense de l’intérêt général, mais par la volonté d’imposer la « bonne nouvelle » d’un individu.

En Côte d’Ivoire, cette « bonne nouvelle » est celle de Laurent Gbagbo ou d’Alassane Ouattara, deux leaders tellement vénérés par leurs partisans qu’ils ont fini par être quasiment déifiés, conformément à la tradition africaine qui veut qu’un chef soit doté d’une autorité transcendante lui permettant de réaliser ce qu’aucun autre ne peut faire. Et l’encensement en continu de ces « messies » avec ses corollaires de violences verbales et/ou physiques quotidiens ne semble pas gêner grand monde : c’est ce qu’on appelle « faire de la politique » sous nos cieux.

Au-delà de cette vision purement fétichiste, la déification d’un pouvoir étatique censé reposer sur des instances « modernes » – c’est-à-dire « démocratiques » – pose problème. En effet, la démocratie suppose un renouvellement périodique qui inclut l’acceptation tacite que le « messie » d’aujourd’hui soit remplacé par un autre demain et ainsi de suite. Pourtant, cette théorie se heurte régulièrement à la pratique africaine. Au moment où l’expérimentation concrète du modèle démocratique occidental advient, l’approbation initiale des règles du jeu décampe devant une avalanche passionnelle précurseur des inévitables « irrégularités » qui refuse l’idée même du changement. Ainsi se forment les jusque-boutismes inopportuns visibles dans les positions éternellement antagonistes voire carrément haineuses qui sont à la source des violentes crises électorales que l’on connait.

Pourquoi cette rigidité excessive ? Pourquoi les sociétés africaines sontelles si souvent le théâtre d’excès en tous genres qui semblent impossibles à contenir ? Existe-il une approche alternative qui serait propice à la paix sociale et au développement ?

Centrisme, silence coupable et fanatisme militant

On le sait, les partis politiques africains se réclament généralement de gauche ou de droite en laissant peu de place à une alternative centriste. A vrai dire, la position centriste ne gagne pas vraiment son pain de nos jours.

Exercice de compromission plus que de conviction, le centrisme peine généralement à s'imposer. En France, les mouvements centristes tels que le Parti Radical et le MoDem subissent les pressions contradictoires du PS (à gauche) et de l’UMP (à droite) qui les asphyxient. Aux Etats-Unis, après une campagne présidentielle victorieuse sous la bannière démocrate, le pouvoir Obama s’est orienté vers un centrisme inconfortable qui a réussi l’exploit – à force de capitulations (appelées officiellement « compromis ») sur les réformes clefs – à ulcérer les Démocrates sans pour autant amenuiser la fougue viscérale des Républicains. Ce rejet des positions centristes peut s’expliquer par le fait que la parfaite neutralité n’existe nulle part. Les exégètes argumentent depuis
toujours, sans grand succès, une alternative à la rivalité entre le bien et le mal qui n'accouche que du néant.

C’est ce néant qui, dans l’arène politique, s’habille de neutralité et s’appelle centrisme mais qui, dénué de couleurs précises, ne présente aucune chaleur réellement distinctive et ne dégage aucune vie à part entière. Le néant, puisqu’il existe de nom, est néanmoins le périmètre où se développe le silence coupable, cette ligne de conduite propre aux individus qui prétendent ne pas se sentir concernés par les constants soubresauts de leur environnement. Ces personnes font exactement cela : prétendre. Comme l’autruche, devant le drame, elles préfèrent incliner la tête et espérer avec Leibniz que tout aille pour le mieux dans le meilleur de leur monde. Elles sont donc coupables d’égocentrisme et de mauvaise foi, offrant devant l’arbitraire une indifférence à laquelle le religieux sud-africain Desmond Tutu rétorque : « qui est neutre dans une situation d’injustice prend position pour l’oppresseur » (1). Cette attitude est d’autant plus surprenante que sa mise en oeuvre pratique est laborieuse. Par exemple, lors du scrutin électoral ivoirien de novembre 2010, tous les citoyens, mêmes ceux apparemment «
à l’écart » du jeu politique, étaient à la recherche des premiers résultats disponibles via les plus officieux canaux médiatiques, prêts, si besoin était, à exprimer leur mécontentement : c’est la preuve que d’une façon ou une autre, le silence finit toujours par chercher une voie d’expression.

Cette expression s’énonce également, à l’opposé du silence coupable, par le fanatisme militant. Les fanatiques militants sont des personnes dont le zèle n’a d’équivalent que l’impatience dans les choix et les décisions. Généralement voués corps et âmes aux idéaux d’un parti politique dont ils connaissent à peine les programmes, les fanatiques militants sont des robots téléguidés par un directoire, qui se meuvent en fonction du « mot d’ordre » du moment, que celui-ci se justifie ou non. Les champs politiques africains sont favorables à cette forme d’instrumentalisation des populations locales, généralement jeunes, dégourdies, peu ou prou éduquées et malléables à volonté. Toutes choses permettant aux flammes du fanatisme militant d’embraser sur leur chemin toute modération réfléchie et de légiférer sur la valeur ou la sincérité de l’engagement individuel, en taxant les uns de « patriotes » et les autres de « traitres » – ou encore d’ « infiltrés », selon le terme ivoirien en vogue...

Cependant, outre le silence coupable et le fanatisme militant, se présente une position non neutre caractéristique des communautés où le front social ne connait de graves turbulences qu’occasionnellement : appelons cette singularité la libre-indignation.

La libre indignation en mouvement

La libre-indignation est l’apanage de ceux que l’opinion inclut avec malice dans le cercle des « idéalistes ». Seulement, là où l’idéaliste aspire pour aspirer – sans nécessairement présenter une action susceptible de concrétiser son aspiration – le libre indigné adopte une attitude supraréflective associée à un plan d'actions,
qui est celle de l’indépendantiste qui se distingue par sa dévotion et son besoin d’émancipation. Doté, comme l’idéaliste, d’une sensibilité et d’une empathie chagrinées du statu quo social, le libre-indigné, contrairement à l’idéaliste, est mû par un activisme insatiable qui désire remédier aux maux existants et qui refuse toute
forme d’indifférence et de passivité.

Jamais satisfait, le libre-indigné ne comprend pas qu’un être humain puisse ne pas se sentir concerné par un mal pernicieux, reconnu et subi comme tel par tous, comme l’est une crise sociopolitique majeure dont il est impossible de se dissocier consciemment. Aussi revendique-t-il un vêtement ni neutre ni partisan, le fait d’être non-partisan constituant, en soit, une étiquette ou une identification. Seulement, la société africaine refuse le principe même de la libre-indignation. En Afrique où la culture démocratique est encore à ses heures infantiles – il a fallu des siècles pour que les sociétés occidentales en arrivent à ce degré de maturité démocratique – la ligne de conduite politique se définit dans la logique du « tout ou rien » que la maxime populaire ivoirienne du « un pied dedans, un pied dehors, c’est dehors » illustre parfaitement : ici, il est impossible d’être à la fois engagé et libre d’engagements. Pourtant, l’engagement du libre-indigné n’épouse pas les restrictions imposées dans les enclos politiques. Son engagement suit les courbes des principes universels et quintessentiels de justice et de liberté, en s'affligeant partout où il y a matière à affliction et en comprenant, avec Martin Luther King, qu’une « injustice où qu'elle soit est une menace pour la justice partout » (2).

Cette approche, trop souvent rejetée avant même d’être éprouvée, est pourtant indispensable dans une société qui s’essaie à la démocratie occidentale. L’exercice démocratique en Afrique étant lui-même devenu, aux dires de l’historien sénégalais Mamadou Diouf, « un instrument pour les classes dirigeantes [leur permettant de] préserver un système autoritaire et de le légitimer par le vote » (3), il va s’en dire que plus l’arène politique est fournie en silence coupable et en fanatisme militant, plus l’instrumentalisation des masses sera la voie royale vers l’affrontement. C’est de cette façon que se crée les pseudo-inégalités sur lesquelles surfent – au nom de la démocratie – les rebellions armées qui rythment le quotidien des Africains.

Or la démocratie elle-même requiert, pour bien fonctionner, un certain détachement. Les pays dits développés ont tous connu leur stabilité politique et leur prospérité économique quand ils ont compris que la voie de la libre-indignation était porteuse d’une participation citoyenne « mesurée », c’est-à dire dénuée d’excès de violence verbale et/ou physique, mais pas moins engagée. Hessel s’en fait le témoin quand il affirme : « Ma longue vie m’a donné une succession de raisons de m’indigner. Ces raisons sont nées moins d’une émotion que d’une volonté d’engagement » (4). Et même quand ces sociétés ont été le théâtre de remous sociopolitiques ravageurs, historiquement, leur essor n’a commencé que lorsqu’elles se sont ouvertes aux révolutions d’ordre intellectuel, industriel et technologique, que la libre indignation, par sa nature engagée mais  constructrice, a su inspirer.

L’expérimentation de cette méthode s’est faite non seulement en France avec la Résistance de 1944, mais aussi dans plusieurs autres pays dont le Vietnam, qui est venu à bout de la domination étrangère par une résistance patiente quatre siècles durant. C’est un point clef que l’activiste vietnamien Thich Nhat Hanh a tenté d’apprendre aux jeunes étudiants américains qu’il a visité en Californie au début des années 1960. Ceux-ci se reconnaissaient dans la vision pacifique de Martin Luther King et souhaitaient mettre un terme à la guerre et en découdre avec le gouvernement américain sur le champ. A ces jeunes résistants, le leader vietnamien a rappelé que «d’une résistance non pas passive mais endurante, qui s’inscrit dans la durée et non dans la précipitation».

C’est cette méthode qui a fini par porter les premiers fruits de prospérité économique, bien avant que la démocratie per se ne soit établie dans ce pays. Chose d’ailleurs logique car, contrairement aux idées répandues, le développement économique n’est pas le fruit de la démocratie : c’est le développement économique qui engendre la démocratie (cf. les études sur la prospérité économique et la démocratie du politologue américain Adam Przeworski) (6).

Il existe donc un lien direct entre libre indignation et développement. L’Afrique noire, terre d’expérimentation de toutes les valeurs occidentales – des plus utiles aux plus futiles – est l’espace où ce désordre social fait le jeu des néocolonialistes prêts à conserver tous les pays africains sous leur tutelle politique et économique (7). Et c’est justement parce que leur approche est sue que les Africains doivent y faire face non seulement au niveau des classes politiques, mais aussi et surtout, au niveau des sociétés civiles et des individus qui les composent, en intégrant dans leur exercice politique quotidien la possibilité pour des citoyens d’être des acteurs non partisans libres de leur indignation. Si l’expérience et la promotion de cette approche sont exécutées, les pays africains auront la possibilité de contrôler les excès populistes fomentés par des manipulateurs tapis dans l’ombre, dont les motivations s’opposent avec violence à l’émancipation du continent.

En outre, l’Afrique fera ainsi l’apprentissage d’une démocratie « contextualisée » et « pacifiée », gage du changement progressif des mentalités requis pour conquérir le progrès. Car ne nous y trompons pas : la paix sociale et le développement en Afrique seront le fruit d’une lutte patiente mais d’une lutte effective, comme Frederick Douglass le rappelle : « Toute l’histoire des progrès de la liberté humaine démontre que chacune des concessions qui ont été faites à ses nobles revendications ont été conquises de haute lutte. Là où il n’y a pas de lutte, il n’y a pas de progrès. Ceux qui professent vouloir la liberté mais refusent l’activisme sont des gens qui veulent la récolte sans le labour de la terre, la pluie sans le tonnerre et les éclairs : ils voudraient l’océan, mais sans le terrible grondement de toutes ses eaux» (8). Ils voudraient l’émancipation sans la juste mesure de libre-indignation.

JEAN-DAVID K. N'DA, penseesnoires.info

1. Desmond Tutu, cité dans ‘Ending Poverty As We Know It’ par William P. Quigley, 2003
2. Martin Luther King, ‘Letter from Birmingham Jail’, 1963
3. Mamadou Diouf, Forum ‘Réinventer la Démocratie’, 2009
4. Stéphane Hessel, ‘Indignez-vous!’, 2010
5. Thich Nhat Hanh, propos rapportés par Vincent Harding, ‘Smiley & West Show’, 2011
6. Adam Przeworski, Michael Alvarez, Jose Antonio Cheibub, and Fernando Limongi, ‘What Makes Democracies Endure?’, Journal of Democracy 7, 1996
7. Dans cette dynamique, et parce qu’ils préfèrent plutôt « exporter la démocratie » qu’améliorer leur propre justice sociale, les pays riches s’ouvrent parfois à des troubles sociaux majeurs, comme la Grande-Bretagne l’a expérimentés en août 2011
8. Frederick Douglass, ‘Mémoires d’un esclave’, 1845

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