19/10/2011 03:30:36
L'emprise du chaos
Ce régime politique a transformé notre pays en une sorte de Sodome et Gomor dont le courroux du ciel seul pourra nous sortir...
Le Messager
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Et j’ajoute, au risque de chagriner les champions de la critique pour la critique, au risque de peiner ceux qui ne voient que le mal partout, au risque de décevoir les ténors de la péroraison creuse, et d’affliger les bonimenteurs du chaos 1…Ce n’était pas la peine d’en rajouter , Monsieur le président : vous avez chagrinez ma copine Vio, elle était…choquée, elle si imperturbable habituellement ! Vous avez peiné vos meilleurs soutiens, ceux de l’Eglise d’en haut… et ceux de votre Opposition, vous avez déçu vos amis étrangers et nous, Monsieur le président, nous avons été plus qu’affligés : ce discours, ce fut la désolation au point qu’un jeune compatriote a même eu le courage, l’impertinence de vous trouver « pathétique » ! Sous l’emprise du chaos, probablement. 

Les champions de la critique pour la critique

Comment avez-vous pu accepter de lire un discours si ordurier ! Nous sommes tout de même passé par le rue Saint Guillaume 2 : vous pour être président du Cameroun et nous pour avoir un Ph.d. Je conçois qu’un président, cela a des « nègres » pour écrire ses discours. Mais tout de même, si Mongo Beti ne vous portait pas dans son cœur, si Jean-Marc Ela qui m’invita jadis pour enseigner la pensée critique à vos étudiants de Ngoa, est mort en exil… vous avez tout de même encore là sous la main, Eboussi Boulaga qui se serait fendu d’un discours sur la méthode pour sauver l’honneur de la patrie ! Diriez-vous que ces trois de nos penseurs sont les champions de la critique pour la critique ?

Alors il faudra bien que même à titre posthume vos militants sachent qu’il existe une école de pensée critique. La Fondation pour la Pensée Critique essaie de promouvoir des changements essentiels dans l’éducation et dans la société en cultivant une pensée critique impartiale, une pensée qui est prédisposée à l’empathie, l’humilité, la persévérance, l’intégrité et la responsabilité intellectuelle. Un riche environnement intellectuel n’est possible que si la pensée critique est à la base de l’éducation. Pourquoi? Parce qu’un étudiant  ne pourra appliquer à sa vie personnelle ce qu’il est en train d’apprendre que s’il apprend a bien réfléchir d’une manière profonde et substantifique à ce qu’il est en train d’apprendre. De plus, dans un monde de changements accélérés, de complexité intensifiée et d’expansion de l’indépendance, la pensée critique est actuellement un pré requis pour la survie économique et sociale.

Aussi ce que vous reprochent les nationalistes de l’Upc aujourd’hui, ce n’est pas tant le ton  agressif de ce discours (car proféré par un vieillard sur le pas de la porte de sortie – cela fait plutôt rire : vous allez voir ce que vous allez voir …) que la vacuité du propos. Ils oublient qu’ « il est vain d’appréhender l’idéologie de granit au niveau du contenu comme un ensemble de propositions posées pour vraies par tous les membres du parti. L’important ce n’est pas la teneur des arguments échangés…mais la forme de cet échange…parce que le discours de la propagande ne vise pas à persuader, il est une manière de supprimer, d’engloutir l’autre et simultanément, il est exhibition » 3

Ceux qui voient le mal partout

Parti révolutionnaire, c’est vrai que l’Upc voit le mal partout parce qu’il désirait un changement radical de la structure économique du territoire. Il était la seule section du Rda à revendiquer l’indépendance, à s’opposer à l’intégration dans l’Union française. Il était nationaliste parce qu’il considérait que l’unification et l’indépendance du Cameroun étaient les premiers pas nécessaires dans la voie d’une société camerounaise plus juste. Richard Joseph explique ce nationalisme radical unique en Afrique par une histoire coloniale complexe, le statut international du Cameroun et aussi par le fait que l’Upc hérita de l’esprit nationaliste manifesté par les Douala dès le début de la domination allemande en 1884 !

Mais dans le langage courant, ceux qui disent des autres qu’ils voient le mal partout ce sont surtout ceux qui font le mal- les choses de Satan- comme disait ma grand-mère…et qui sollicitent une sorte d’indulgence des autres. Et là ce n’est pas nous qu’il faut accuser…dans le domaine de la transgression de l’interdit et de la perversité, notre régime politique a touché le fond. Et déjà à votre arrivée au pouvoir en 1982, vous preniez l’engagement de faire preuve de « rigueur et de moralisation ». En près de 30 ans de pouvoir, nous n’avons vu ni l’un ni l’autre. Au contraire notre pays a sombré dans la débauche économique, avec les pratiques de corruption et de détournement des fonds publics au point que la moitié de chaque gouvernement finit toujours en prison depuis que les Occidentaux vous ont imposé « l’opération Epervier » pour ramener un peu de décence dans les rangs du Rdpc. Ce régime politique a transformé notre pays en une sorte de Sodome et Gomor dont le courroux du ciel seul pourra nous sortir…

Voilà pourquoi, vous emboîtant le pas, certains des candidats à votre élection ont entonné l’hymne à la Moralisation comme programme politique : « si des principes moraux clairs et précis ne lient pas tous les membres de la société, celle-ci va tout droit à l’échec qui aboutira fatalement au désordre, au brigandage, à la confrontation des factions, à la guerre civile et à la désintégration de la société comme terme ultime. L’Etat ne peut prospérer et jouer son rôle de protection du citoyen, de cohésion et de progrès sociaux que lorsqu’il gouverne un peuple ordonné par la morale ».4

Vous qui ne voyez pas le mal partout, Monsieur le président, oseriez-vous dire à vos concitoyens, en vous re-proclamant président élu dans quelques jours que vous avez la conscience tranquille de ce point de vue ? On vous avait pourtant prévenu quand nous avions évalué votre politique des Grandes ambitions : lorsque l’on évoque la morale en politique, c’est qu’il n’y a plus de politique. Vous avez fini le Cameroun !

Les ténors de la péroraison creuse

Péroraison, un si vilain mot dans la bouche d’un président de la République, ça ne fait pas bien. A votre place, je ne l’aurais pas accepté, même en français difficile ! Je suppose que vous avez lu mon rapport sur l’élection présidentielle de 2004. C’est le seul livre de Camerounais où vous êtes en couverture avec l’auteur : une sorte de face à face manqué 5 dans lequel j’explique aux Camerounais et autres Africains pourquoi il n’y a pas d’élections dans un régime totalitaire. Si c’est cela que vous considérez comme de la pé-ro-raison creuse, il va falloir nous relire, Monsieur le Président !

D’abord mon époux, co-président de notre parti politique, explique dans un texte percutant de deux pages, la motivation fondamentale de notre engagement politique : le bonheur de nos compatriotes. Il faut vous rappeler ici que la Coordination des Forces Alternatives est un parti politique féministe et nous avons réalisé la grande ambition (en moins de 15 ans !) Monsieur le président, de faire comprendre aux Camerounais pourquoi changer ce régime politique est plus fondamental que le fameux « Biya must go » des années 90…Ensuite dans l’introduction de ce rapport, je traitais de l’art du mensonge en régime totalitaire : « une des choses qu’une élection comme celle que nous venons de (re)vivre permet d’observer, c’est la terrible et démoralisante fascination due au fait que plus les mensonges du discours officiel sont énormes, plus nous savons tous qu’il s’agit de contre-vérités monstrueuses, plus tous ces mensonges sont établis et enfin de compte accepté par tout le monde- y compris les fameux observateurs étrangers- comme des faits incontestables. »

J’ai écrit ce rapport d’abord pour les contester ; pour montrer qu’ils sont contestables ; pour montrer que ce ne sont que des mensonges. Mais ce n’est pas le plus important puisque nous savons tous que ce ne sont que des mensonges. Ce qui importe pour nous ensuite, c’est de montrer, de vous montrer- monsieur le président- comment sous un régime politique comme le vôtre, c'est-à-dire un régime totalitaire, la différence entre la vérité et le mensonge peut cesser d’être objective et devenir une simple affaire de puissance et d’astuces…de pressions et de répétition infinie au point d’anéantir nos propres capacités de penser et d’agir, nos propres capacités de distinction du bien et du mal, bref, d’abolir même notre conscience morale. Enfin, je voulais dans cette déclaration, aller au-delà de l’oppression personnelle que cette situation exerce sur chacun de nous, pour qu’ensemble nous essayions d’analyser l’art du mensonge en régime totalitaire : sa source, ses mécanismes et sa finalité :

-         Comment Biya, comme Hitler ou Staline, est capable d’organiser les masses en une unité collective : Pays, Parti, Etat ou Nation tout entière, etc. pour soutenir ces mensonges avec une impressionnante magnificence tels vos trois voyages officiels (Maroua, Douala, Kribi) en guise de campagne électorale !

-         Comment des trucages purs et simples, des fraudes grossières deviennent la source unique de référence dans notre vie, la source indiscutable de notre réalité sociale, le guide et la référence de notre histoire nationale et conditionnent l’image que le reste de l’humanité a de nous et de notre peuple : comment osez-vous parler de la jeunesse d’ Elécam, une institution- au service de votre régime- qui est dans sa nième mouture !

-         Comment ce pouvoir en remplaçant la propagande par l’endoctrinement, utilise la violence non plus pour effrayer les gens mais pour réaliser constamment sa doctrine et ses mensonges pratiques, prouvant ainsi une fois de plus qu’il s’agit bien d’un totalitarisme accompli ! Vous vouliez montrer à la face du monde qu’en dehors de vous, il n’y a rien dans ce pays : rien en face comme disent vos « militants » en exhibant la nullité de « vos » opposants-candidats et en nous tenant à distance, eh bien, vous avez gagnez ! Mais à vaincre sans péril…
Dès lors, le problème fondamental qui se pose au peuple camerounais aujourd’hui est de savoir comment sortir de ce régime politique ?

Alors de deux choses l’une :

-         soit vous aurez l’outrecuidance irresponsable de vous faire re-ploclamer élu  dans quelques jours - alors que vous savez très bien que votre peuple a refusé de s’inscrire sur les listes électorales malgré le déploiement de toutes sortes de subterfuges de vos nombreuses polices…et de la monopolisation des espaces de communication par vos maîtres à gouverner,(Orange-Mtn, journalistes étrangers), que ce peuple qui résiste à l’oppression de votre régime depuis 50 ans, a manifesté une abstention record ce 9 octobre, même si vos administrations vont prendre le temps (15 jours !) pour vous fabriquer un score de sortie …honorable - vous prenez le risque de plonger le pays dans le chaos ;

-          Soit vous sortez pour une fois par la grande porte, la tête haute, en organisant un face-à face avec les forces alternatives. Nous sommes prêtes à vous en donner personnellement le change, en la mémoire de notre père, Hubert Otabela, décédé à Brazzaville en décembre 1984(6)…ce fût son dernier voyage. Ne précipitez pas le vôtre : donnez à l’histoire la chance de penser qu’un président africain, ça peut aussi aimer passionnément… son Peuple ! 

Marie Louise Eteki-Otabela
§      Présidente de la Coordination des Forces Alternatives, parti politique

Notes
1-Extrait du discours du président de la République au 3è Congrès ordinaire du Parti-Etat le Rdpc dont il est également le président depuis 1984 ?
2- L’Institut Supérieure des Sciences Politiques à Paris.
3- Claude Lefort, 1975 cité in Le totalitarisme des Etats africains, le cas du Cameroun par Eteki-Otabela :2001, p.172
4-Extrait du programme politique de JJ Ekindi président et candidat du Mouvement Progressiste à l’élection du 9 octobre 2011.
5-Eteki-Otabela : Le face à face manqué, éd. L’ Harmattan-Paris, 2006
6-feu Hubert Otabela, nommé président de la Chambre d’ Agriculture par le président Biya en mai 1984 et décédé dans des conditions douteuses… d’une crise cardiaque lors d’un voyage avec Biya à Brazzaville en décembre 1984.

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